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En rentrant à la prison, Léonard Vechel avait trouvé un compagnon qui était venu augmenter le nombre des confesseurs de la foi. C'était son voisin le curé de Hoornaar, le village où était né l'un (les Franciscains présents, le père Antoine. Il s'appelait Jean et il était Dominicain de la province de Cologne . Entré jeune au couvent Sainte-Croix de cette ville, il administrait depuis une vingtaine d'années la petite paroisse de Hoornaar. S'il ne portait pas l'habit de l'ordre, c'était, (lit Estius, du consentement de ses supérieurs et par une précaution prudente qu'exigeaient les circonstances. Depuis l'arrestation du clergé de Gorcum, le charitable voisin était venu plusieurs fois à la ville pour y administrer les sacrements. Ses allées et venues avaient été remarquées. On eut vite fait de le don ner lui aussi pour un traître. Arrêté au moment où il venait de baptiser un enfant, il fut jeté en prison avec les autres confesseurs de la foi, et il partagea dès lors leurs épreuves et leurs souffrances.
Le mardi précédent, ler juillet, était arrivé à Gorcum Jean d'Oural. Nous le connaissons déjà sous le nom sinistre d'apostat.. L'apostat n'est pas précisément un homme qui, à un moment donné de sa vie, imprime une orientation nouvelle à toute son existence. C'est l'homme qui, après avoir renié son Dieu et son passé, est emporté par une sorte de fureur contre tout ce qui lui rappelle ses convictions d'autrefois ; l'homme qui a le triste courage d'insulter à ses victimes et le courage plus triste encore de tirer gloire de tant de bassesse. L'apostat est presque nécessairement un homme de haine. L'histoire nous apprend que le besoin de cruauté caractérisa des malheureux qui avaient d'abord consacré leur vie à la douceur de l'Évangile. L'apostat de notre temps semble moins avide des satisfactions sanguinaires de ce besoin. Peut-être malgré tout, faudrait-il peu de chose pour qu'il s'appelât de nouveau Lebon ou Billaud-Varennes. En attendant, soyez sûrs qu'aux souffrances qu'il est en mesure de semer sur son passage, il sait toujours mêler de ces raffinements dont des âmes tobées de haut ont seules le secret. Tel était Jean d'Oural, l'ancien chanoine de Liège. Il avait de l'apostat l'âme vindicative et basse, et la haine éternelle. De la Marck l'avait nommé son ministre dela justice. Les procès des prêtres et des religieux étaient tout spécialement de son ressort. Il vint à la prison dès le jour de son arrivée à Gorcum, prodigua aux confesseurs les railleries les plus grossières et les assura, sans détour, que bientôt ils seraient pendus aux potences de Brielle. Pour le moment, il allait, disait-il, s'emparer de la ville voisine de Zalt-Bommel. Il s'y rendit en effet. Mais au lieu d'une facile conquête, il eut un échec et perdit près de soixante hommes. Le jeudi 3 juillet, il était de retour à Gorcum, l'âme en rage et la honte au front. Comme bien d'autres, il trouva pour tout moyen de se consoler celui de se venger sur des faibles et des innocents. De concert avec Brant, il décida le transport des prisonniers à Brielle. Les exécuter à Gorcum eût été une grave imprudence. L'incident de Léonard Vechel avait retardé mais non pas arrêté la bonne volonté des amis de la justice. La population, redevenue calme, était nettement opposée à toute mesure de violence. La plupart des habitants commençaient à blâmer hautement l'emprisonnement de leurs prêtres, et ils multipliàient les démarches pour obliger les nouveaux maîtres de la ville à observer les clauses de la capitulation. Le mécontentement général eut son écho au sein même de la municipalité. Un conseiller, soutenu par le bourgmestre Vinck, rappela avec énergie les engagements pris par Brant. Et comme celui-ci se retranchait sans cesse derrière les ordres qu'il attendait de son chef, le conseil prit à l'unanimité le parti de s'adresser au Prince d'Orange lui-même. Mais sous main, quelques conseillers, gagnés au parti des Gueux, avertirent Omal et le pressèrent de hâter le dénouement. L'apostat comprit qu'il fallait se presser, s'il ne voulait voir sa proie lui échapper. Le samedi 5 juillet fut fixé pour le jour du départ.
Par crainte du peuple, on attendit la nuit du samedi au dimanche. A une heure de la nuit, on tire les confesseurs de leur prison. A tous on enlève leur soutane ou leur bure ; on ne leur laisse que les habits de dessous. Puis on les entraîne à la Merwede. En routé, l'un des prisonniers, appelé Antoine, rencontre son frère qui s'attache à ses pas. C'était, croyons-nous, le Franciscain de ce nom, natif de Hoornaar, tout près de Gorcum. Le moment était déchirant pour les deux frères. Antoine, triste et tout en larmes, disait : « Mon frère, si vous ne pouvez maintenant me porter secours, il me faudra mourir. » Mais les Gueux continuaient à entraîner leur victime avec ses compagnons. Quand ils furent arrivés au fleuve, ils y trouvèrent une barque toute prête pour les recevoir. Léonard Vechel reconnaît au gouvernail un de ses paroissiens appelé Roch et il lui dit : « C'est donc vous, mon ami, qui allez nous conduire à la mort ». Le reproche donné avec douceur et discrétion toucha peut- être le batelier; mais on était sous le regard de l'ennemi et Roch répondit : « Prêtre, chacun doit faire son devoir ». Le pasteur n'insista pas, mais tout à coup une crise de larmes s'empara de lui. A mesure que la barque se détachait du rivage et commençait à descendre le courant du fleuve, la ville disparaissait lentement dans les ténèbres. Dans le lointain quelques lumières marquaient son emplacement. Ce spectacle, dont le silence et l'obscurité de la nuit accentuaient la douloureuse mélancolie, impressionna le saint curé. Un dernier regard sur ce lieu où s'étaient passées dix-huit années d'un ministère pénible, où venait de commencer son martyre, et d'où on l'emmenait maintenant en pleine nuit sans qu'il pût donner un dernier encouragement aux brebis restées fidèles, tout cela le remua jusqu'au plus profond de son être. Il eut le sentiment que dut éprouver le Sauveur pleurant sur Jérusalem dont il avait voulu réunir les fils comme la poule quand elle abrite les poussins sous ses ailes. Et il s'écria : « Gorcum, ô Gorcum, quels grands malheurs je vois fondre sur toi ! » C'était plus qu'un cri de douleur, c'était, hélas ! une prophétie.
Malgré les chaleurs de juillet, la nuit était fraîche sur le fleuve, et le froid se faisait sentir sur les épaules à moitié nues des confesseurs de la foi. Le nonagénaire Willehald en fut particulièrement commodé. Il suppliait les Gueux de lui donner au moins son vieux manteau. D'abord on ne lui répondit que par des coups et des insultes. Plus tard un soldat moins insensible lui jeta une pièce d'étoffe à l'aide de laquelle le bon vieillard put tant bien que mal couvrir ses épaules.
Au bout d'une heure, les confesseurs de la foi durent changer d'embarcation. On les entassa dans une barque de pêcheurs qui gardait l'insupportable odeur d'une charge de moules qu'elle venait de déposer. Le père Nicaise put procurer à ses compagnons un peu de soulagement, à l'aide d'un flacon que lui avait laissé le charitable chirurgien de Gorcum. Mais au bout de quelque temps, l'odeur redevint si insupportable et l'air si vicié que les prisonniers allaient être asphyxiés. Les soldats s'en aperçurent et ils les firent passer sur un vaisseau marchand. A neuf heures du matin ils étaient à Dordrecht . Partis de Gorcum à une heure de la nuit, ils avaient mis huit heures pour faire les cinq lieues qui séparent les deux villes.
On était au dimanche 6 juillet. Laissant quelques hommes à la garde des prisonniers, Jean d'Oural descendit à terre avec la plupart de ses soldats. Il fallait bien dîner. Mais l'apostat voulait surtout se prévaloir, auprès des sectaires de Dordrecht , de la riche capture qu'il emmenait de Gorcum. Bientôt la population accourait au rivage pour repaître ses yeux d'un spectacle dont elle était friande. Les confesseurs étaient là, à moitié vêtus, et sans défense contre les grossièretés et les basses insultes de la lie du peuple. « Oh ! les fourbes, les trompeurs d'âme, leur clamait-on de toute part. Les voilà ces athées dont Vénus et Mammon furent les seuls dieux. Ah ! la belle figure que ,feront à la potence ces faiseurs de Dieu, ces maudits papistes ». Inspirés par leur cupidité, lit/eardiens eurent l'idée d'exploiter cette curiosité haineuse de la population. On cacha à l'aide d'une grande voile la partie du vaisseau où se tenaient les prisonniers; et'désormais il fallut verser une pièce de la valeur de deux centimes, pour avoir accès auprès d'eux et pour les insulter à son aise.
Un de leurs visiteurs, homme distingué parmi les calvinistes de la ville, se montra d'abord plus humain. Au lieu de les insulter, il entreprit avec eux une controverse sur le sacrement de l'Eucharistie. Léonard Vechel, Nicolas Janssen et le père Jérôme soutinrent la lutte avec tant de fermeté que la sueur leur perlait au visage. Acculé dans tous ses retranchements, le calviniste dut se retirer.Mais l'homme doux et modéré de tantôt était maintenant rouge de colère et il ne vomissait, lui aussi, qu'imprécations et blasphèmes.
Ces allées et venues duraient depuis neuf heures du matin. Il était trois heures de l'après-midi quand le vaisseau reprit le large, laissant sur la gauche les villages de Maasdam et de Heinenoord dont les curés venaient d'être enlevés de leur presbytère et envoyés, eux aussi, à Brielle. A jeun depuis leur départ de Gorcum et énervés par les avanies que, pendant six longues heures, ils avaient endurées à Dordrecht, les confesseurs de la foi étaient à bout , de forces. N'ayant rien à attendre de Jean d'Oural et de ses soldats, ils s'enhardirent à demander un morceau de pain au patron du vaisseau. Celui-ci se laissa toucher. Mais, comme pour s'excuser auprès des Gueux de cet acte d'humanité, il ne cessait de se plaindre à haute voix. Qui lui paierait, demandait-il en gémissant, ce morceau de pain qu'il jetait à ces papistes ?
A la nuit tombante, on aperçut au loin une énorme masse noire qui s'élevait dans les airs. C'était la tour de Sainte-Catherine la grande église de Brielle. Les Gueux saluèrent de leurs cris de joie la vue de leur cité sainte, qu'ils appelaient dans leur langage biblique le « verger du Seigneur ». Leurs victimes tressaillirent elles aussi, de frayeur tout d'abord, mais bientôt d'une douce joie. Elles apercevaient le lieu du sacrifice ; l'heure du triomphe ne saurait tarder à sonner.
On n'était plus qu'à une petite distance de la ville. Au lieu de faire débarquer les prisonniers, on jeta l'ancre, et on les avertit qu'ils passeraient la nuit sur le vaisseau. C'était prolonger inutilement les souffrances que leur causaiént la faim (1) et le froid de la nuit. Mais cela importait peu aux bourreaux. A leurs yeux, des prêtres et des moines n'étaient pas des prisonniers ordinaires, mais des animaux malfaisants contre lesquels tout était permis. Du reste le soir n'était pas favorable à l'entrée en ville d'une si belle capture. Il fallait le grand jour d'une matinée de juillet pour éclairer la scène que les Gueux rêvaient pour le lendemain. Ils se contentèrent donc de faire répandre discrètement la nouvelle en ville.
Le lundi matin 7 juillet, le vaisseau entrait au port. C'était le même endroit où avaient débarqué les Gueux, trois mois auparavant, quand ils étaient venus s'emparer de la place. Il se trouve à une petite distance du port actuel de la ville dans la direction de la mer et tout près d'une construction en bois affectée au service des torpilleurs. Déjà la populace affluait et bientôt les scènes de Dordrecht recommencent. A la suite d'une orgie dont il est coutumier, et qui n'a pris fin que fort avant dans la nuit, le comte de la Marck dort encore. Ses familiers le connaissent trop bien pour craindre d'interrompre son sommeil. Ils ne se trompent pas. A peine a-t-il entendu que les dix-neuf papistes de Gorcum sont arrivés qu'il saute du lit. Et sans attendre qu'on les lui amène, il court lui-même au rivage, au grand galop de son cheval.
En apercevant ses victimes, il les fixe d'abord, sans rien dire. Il se repaît de ce spectacle et il en savoure visiblement la joie infernale. Tout d'un coup il est saisi d'un rire si frénétique qu'il tombe à la renverse sur le dos de son cheval. Il se relève et avec un ton de raillerie plein de fiel qui lui est familier : « Misérables, leur crie-t-il, que venez- vous faire ici ? Nous tendre quelque piège ? Nous trahir ? Que n'êtes-vous restés chez vous ? N'avez- vous pas assez de besogne avec vos messes ? » Les martyrs se taisent ; nulle part le silence du Sauveur ne pouvait être imité avec plus d'opportunité. Quand il a assouvi les premiers besoins de sa haine, il commande aux prisonniers de venir à terre. Jusque- là on les avait laissés sur le pont du vaisseau. Quand ils sont devant lui, il leur commande de se mettre à genoux. Puis il leur dit en latin avec un ton (le bonhomie railleuse : « Surgite, domini; levez- vous, Messieurs » . C'est en sa présence maintenant et sur son ordre qu'on va abreuver d'opprobre les victimes, en attendant que soit consommé leur martyre.
Près de l'endroit où l'on venait de débarquer, une potence se trouvait dressée en permanence. Les confesseurs doivent processionnellement en faire le tour. En avant, marche le jeune Frère Henri, à qui l'on a mis en mains une bannière d'église. Les confesseurs suivent, liés deux à deux. Les soldats et la populace font un immense cercle autour d'eux. De tous côtés partent à leur adresse des railleries amères et de gros éclats de rire. On leur montre la potence : « Voilà votre autel, leur crie-t-on, exercez-y maintenant votre idolâtrie. » Quand ils en ont fait le tour deux ou trois fois, on les oblige à recommencer, mais en marchant à reculons. Puis ils reçoivent l'ordre de s'agenouiller tout autour et de chanter le Salve Regina, et d'autres cantiques à la sainte Vierge. Pendant ce temps le bourreau en titre fait l'affairé autour de la potence ; il va et vient, applique son échelle, déroule ses cordes, comme si l'exécution allait avoir lieu à l'instant. Ce n'était que simulation, ou plutôt cruauté raffinée. Souvent un fauve se repaît de la frayeur et de l'angoisse de sa victime, avant de lui donner le coup de grâce.
Tout ceci se passe près de l'endroit oit ils ont débarqué. Sur un signe du comte, on leur fait prendre maintenant le chemin de la ville. Le bourreau ouvre la marche de la procession et porte lui-même la bannière. Aux portes de la ville il la rencLà Frère Henri. Les deux autres Frères laïques, Pierre d'Assche et Corneille de Wykby-Duurstede, sont ses acolytes et portent en guise de chandeliers, des hampes de hallebarde surmontées d'un bouquet d'herbes sauvages. On leur commande à tous de chanter le Te Deum. Et l'hymne de l'action de grâces domine les cris de mort et les basses injures : « Soyez loué, Seigneur, par le choeur des martyrs. Montrez-vous secourable à vos serviteurs que vous avez rachetés au prix de votre sang précieux. Vainqueur de la mort, vous avez ouvert àvos fils le royaume des cieux. » Ces strophes et quelques autres ont une onction toute divine sur les lèvres de ces hommes qu'on conduit à la mort. Ils chantentde tout coeur; mais quand la fatigue reprend le dessus — ils sont toujours à jeun et brisés de lassitude — et que les voix baissent ou se taisent, des soldats qui galopent le long des rangs, les frappent sans pitié. Le comte de la Marck lui-même les pourchasse devant lui comme un vil troupeau. Il frappe tantôt l'un, tantôt l'autre, du bâton qu'il tient à la main. Le cou et les épaules nus des martyrs sont bientôt tout gonflés et couverts de sang.
La populace de Brielle, comme bien l'on pense, ne laisse pas perdre l'exemple de ses maîtres. Ivre de haine et d'impiété, elle aussi s'acharne sur les victimes, les outrageant et les maltraitant à son aise, leur jetant des injures et n'ayant égard ni à la vieillesse de plusieurs martyrs, ni au pitoyable état oit ils se trouvent tous. Écoeuré, le Père Jérôme, l'ancien pélerin de Terre-Sainte, ne peut s'empêcher de dire : «J'ai vécu chez les Turcs et chez les Maures; jamais je n'ai rien vu de pareil ». La plainte n'est pas exagérée, car selon la remarque de l'historien, dans tout le trajet du port à la grand'place de la ville, aucun martyr ne goûta la consolation de rencontrer un visage compatissant ou d'entendre le moindre mot île pitié. Partout dans cette foule coinpacte qui faisait la haie sur leur passage, des âmes dures, indifférentes ou lâches. Les femmes semblaient encore plus cruelles que les hommes. « Pendez-lés, criaient-elles ; à la potence, ces papistes," ces faiseurs de Dieu! » Un grand nombre trempaient leur balai dans un seau d'eau et, parodiant le chant de l'Église : Asperges me,Domine, elles aspergeaient les martyrs à leur passage.
La longue rue bordée de maisons qui maintenant encore est la principale artère de Brielle, conduit au centre de la ville, la place du Marché. Là, devant l'hôtel de ville et au milieu de la place se dressait la vraie potence qui avait été l'instrument du supplice de la plupart des prêtres massacrés depuis l'arrivée des Gueux. Quand la procession y est arrivée, les scènes du débarquement se renouvellent. Nos confesseurs sont contraints de faire et de refaire le tour de la potence au chant des Litanies des Saints. Puis, à nouveau, ils doivent s'agenouiller autour de l'instrument du supplice, et chanter une antienne à la sainte Vierge. Ici se place un incident touchant. Quand les martyrs eurent achevé le chant de l'antienne, ils se turent tous à la fois. Le peuple réclama l'Orenzus. Les confesseurs hésitaient, personne d'eux, selon la remarque de l'historien, ne se jugea nt digne de faire cet acte de présidence au milieu de ses frères. Tout à coup, douce et ferme à la fois, une voix de vieillard se fit entendre. Avec un remarquable à-propos, elle substituait à la prière habituelle, l'oraison : Interveniat, de la fête de Notre-Daine-des-Douleurs. « Seigneur Jésus-Christ, chantait la voix, que la Bienheureuse Vierge Marie, votre Mère, dont la très sainte âme fut percée d'un glaive de douleur au moment de ,votre passion, daigne bien intercéder pour nous, maintenant et à l'heure de notre mort. Vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. » C'était le bon, le saint vieillard Godefroid van Duynen qui chantait ainsi. Obéissait-il, sans s'en clouter, à une inspiration divine ? Ou bien, malgré son infirmité d'esprit, donnait-il ici une nouvelle preuve de cette lucidité extraordinaire qui, au témoignage de Léonard Vechel, le caractérisait depuis le commencement de la captivité ? Dieu le sait. Toujours est-il que pas un cri n'était venu l'interrompre. On eût dit qu'un charme surnaturel domptait subitement les haines de cette populace. A cette prière magnifique qui respirait résignation et confiance, les confesseurs purent répondre avec foi et courage : Amen. Qu'il en soit ainsi, ô mon Dieu! |
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Le charme ne dura pas longtemps. Le sabbat infernal reprit, et longtemps encore les martyrs restèrent exposés aux opprobres d'une vile soldatesque et d'une population égarée. Enfin sur l'ordre de la Marck , ils furent conduits à la prison.
La prison de Brielle, située tout près de cette place où venaient de se dérouler les scènes sauvages que nous avons racontées, comprenait trois cachots superposés. On jeta les confesseurs dans celui d'en bas, véritable cloaque qui recevait les eaux et les ordures des étages supérieurs et où régnait une obscurité si profonde qu'on ne pouvait s'y reconnaître qu'au son de la voix. Près de la porte , grâce à une légère inégalité du sol, il y avait un endroit moins boueux et plus solide. Les confesseurs s'y entassèrent tant bien que mal. A leur arrivée deux autres prêtres se trouvaient déjà dans ce cachot. C'étaient les curés de Heinenoord et de Maasdam, deux localités que nos martyrs avaient laissées sur leur gauche après leur départ de Dordrecht. On a peu de détails sur leur vie antérieure.
Le curé de Heinenoord, André Wouters, était un de ces pauvres prêtres qu'on voit parfois négliger leur troupeau et affliger l'Église par leur vie peu exemplaire. André Bonders (2) le curé de Maasdam, était peu intelligent, mais il passait pour être un bon prêtre. Dans le sort qui leur était réservé, Dieu allait une fois de plus dérouter les calculs des prévisions humaines. Le juste trop confiant en lui-même trébuchera sur le chemin, et le pécheur repentant fera oublier les scandales de sa vie par la générosité de sa mort.
Dans cette même matinée du lundi, 7 juillet, les portes de la prison s'ouvrirent encore une fois devant deux nouvelles victimes, le curé et le vicaire de Monster. Cette petite paroisse, située sur le littoral de la mer du Nord, un peu au-dessus de Brielle, se glorifie d'avoir été la paroisse-mère de la Haye qui n'en fut séparé qu'en 1276. C 'est vers le même temps que les fils de saint Norbert prirent charge d'âme à Monster (3). En 1572 la paroisse était desservie par deux religieux Norbertins ou Prémontrés. Le vicaire Jacques Lacops était, comme André Wouters, une conquête de la miséricorde de Dieu. Né en 1538, à Audenarde, en Belgique, entré jeune encore dans l'ordre de Saint Norbert , il avait fait sa profession dans la célèbre abbaye de Middelbourg où l'avait précédé un de ses frères appelé Adrien. Ses aptitudes, sa vivacité d'esprit, les charmes de son extérieur lui valurent auprès de ses confrères des sympathies dont les témoignages ne furent peut-être pas toujours régis par une charité prudente. Le jeune étudiant, choyé, caressé de trop de monde, ne sut éviter l'écueil qui attend bien souvent un mérite trop conscient de lui-même. A ses qualités réelles vinrent s'ajouter un secret orgueil, un vague désir de liberté et d'indépendance et le cortège des illusions qui s'emparent d'ordinaire d'une âme jeune et généreuse, mais trop confiante en ses propres forces. Peu à peu l'on vit décliner le « petit Frère Jacques », c'était le nom d'affection que lui donnaient les coeurs tendres de la maison (4).
D'abord on l'entendit parler avec quelque irrévérence des traditions, puis des dogmes de l'Église. « Étourderie de jeune homme » croyaient ses protecteurs. Mais la plaisanterie devenait de jour en jour plus méchante ; les religieux plus clairvoyants crurent découvrir bientôt dans leur jeune confrère les signes les moins équivoques d'une incroyance décidée et d'une impiété précoce. Tous les voiles tombèrent le 22 août 1566. En ce jour néfaste où la magnifique église abbatiale de Middelbourg fut envahie, souillée et saccagée par les iconoclastes, les religieux eurent la suprême douleur de voir leur charmant petit Frère Jacques renier publiquement son habit, sa profession et sa foi, en compagnie de Nicolas Janssen et d'Antoine Willemsen, deux autres de ses confrères. Il ne s'en tint pas là. Il se fit pasteur protestant et il eut le courage d'écrire un pamphlet infâme contre le culte des saints. Parodiant le beau livre de la Légende dorée, il lui donna pour titre : Defloratio Legendœ aurew. Dieu permit que l'opuscule ne fut pas publié.
Ce fut là une première manifestation de la miséricorde divine. Jacques Lacops était bien coupable, mais il n'était pas taré. Dans cette âme ardente et généreuse le remords faisait son oeuvre de réparation et la voix de la conscience ne parlait pas en vain. Quelques mois à peine après son apostasie, le fils prodigue brûlait de ses propres mains son indigne pamphlet et frappait à la porte de l'abbaye ; il demandait pardon à Dieu et une salutaire pénitence à ses frères assemblés clans la salle du chapitre. On l'accueillit avec bonté. Toutefois pour des raisons de convenance bien compréhensibles ce ne fut pas à Middelbourg, mais à l'abbaye de Mariênwaard(5) entre ZaltBommel et Kuilenburg qu'il fut admis de nouveau dans cette famille religieuse de Saint Norbert qu'il avait contristée et scandalisée. Il y vécut cinq années dans la pénitence et employa son talent à réfuter les hérétiques. On présume que c'est en 1571 qu'il fut envoyé à la paroisse de Monster qu'administrait comme curé son propre frère Adrien Lacops. Celui-ci avait avec lui son vieux père. Le vieillard tout comme le curé de Monster avait beaucoup souffert de l'apostasie du jeune religieux. Grande aussi avait été leur joie à la nouvelle de sa conversion et de sa pénitence. Qu'on juge de leur bonheur en le voyant arriver à Monster pour commencer sous l'oeil paternel et sous la conduite du frère aîné, une vie de zèle et de dévouement. Mais c'est par le sacrifice que Dieu allait purifier tout à fait cette âme. Quelques mois à peine après son arrivée à Monster, Adrien mourait. C'était clans le premier trimestre de l'année 1572. Jacques soutenu par l'expérience de son père, administra seul la paroisse jusqu'à l'arrivée du nouveau curé que venaient de nommer les supérieurs de Middelbourg. Il portait comme son prédécesseur le nom d'Adrien et il était né en 1532 à Hilvarenbeek dans le diocèse actuel de Bois-le-Duc. Religieux modèle dans l'ordre de Saint Norbert, il avait fait constamment l'édification de l'abbaye de Middelbourg où s'était passée la plus grande partie de sa vie religieuse, et où, en témoin tour à tour attristé et heureux, il avait assisté à l'apostasie et au retour de celui dont il devenait le curé. En se rendant à son poste, il faillit périr dans une tempête qui l'assaillit sur la mer du Nord. Mais il arriva sain et sauf et fut accueilli avec bonheur par Jacques Lacops et son vieux père. Il les garda tous les deux au presbytère; et il eut pour eux tant d'égards, que le vieillard remarqua aussi peu que possible la disparition de son fils aîné.
Le nouveau curé commençait à connaître sa paroisse quand, dans la nuit du dimanche au lundi, 6 au 7 juillet, une bande de Gueux se présenta à Monster. N'étant pas sûrs des habitants, ils n'auraient peut-être pas osé attaquer le presbytère. Mais un homme de la localité, Jean Vrouwelingh— l'histoire nous a conservé le nom du misérable—offrit ses services qui furent acceptés avec empressement. En pleine nuit, il va prévenir le curé qu'un malade attend son ministère. Le saint prêtre n'écoute que son devoir de pasteur, mais à peine a-t-il ouvert la porte que les Gueux, postés en embuscade, se saisissent de lui. Ils fouillent le presbytère et s'emparent aussi de Jacques Lacops et de son vieux père. Ils les entraînent tous les trois vers la mer. Au petit village de Terheide qui formait avec Monster une seule paroisse et qui n'en est distant que de dix à quinze minutes, ils rencontrent quelques pêcheurs de l'endroit. Ils leur proposent de leur rendre les prêtres, moyennant le prix d'un tonneau de bière. Les pêcheurs de Terheide eurent le coeur trop dur pour s'imposer ce léger sacrifice. L'argent — une somme assez modique — ne fut pas versé, et la bande des Gueux continua son chemin. Jean Vrouwelingh accompagna les prisonniers jusqu'à la mer, les accablant de ses sarcasmes, et, quand la barque qui les emmenait s'éloignait lentement, les victimes entendaient encore la voix du misérable criant du rivage : « Bon courage, Mon, sieur le Curé ; avant qu'il soit huit heures du soir, vous vous balancerez dans les airs. »
Quand ils arrivèrent à Brielle, le comte de la Marck rentrait chez lui, satisfait et quelque peu fatigué des scènes qu'il venait de présider sur la place du Marché. Mais ce n'était pas lui déplaire que de le déranger à nouveau pour de nouvelles victimes. On se hâta donc de lui amener les prisonniers de Monster. Il les accueillit avec sa grossièreté habituelle. Faisant l'étonné à la vue de l'habit blanc des religieux, il demanda quels étaient ces êtres monstrueux qu'on lui amenait là. Mais bientôt il subit lui aussi le charme irrésistible que Jacques Lacops exerçait comme malgré lui sur tous ceux qui le voyaient. Il s'adressa au père du religieux dans l'espoir d'associer le vieillard aux efforts qu'il multipliait pour faire apostasier ce prêtre si jeune et si beau. A tous les deux, il promit la vie et la liberté s'ils reniaient leur foi, sinon c'était la mort et la mort it,la potence. Caresses et menaces n'eurent aucune prise sur ces âmes d'élite. Le comte ne tarda pas à le comprendre. Par un reste d'humanité il fit remettre en liberté le vieillard ; ce n'était qu'un laïque. Mais les deux religieux furent conduits, séance tenante, à l'infecte prison que nous connaissons déjà et où les autres confesseurs les accueillirent comme des frères bien-aimés.
Avec les dix-neuf Gorcomiens, les curés de Heinenoord et de Maasdam, et les deux prêtres de Monster, on aurait pu être vingt-trois à souffrir et à mourir pour la plus belle des causes. Malheureusement quelques-uns des soldats du Christ allaient déserter les derniers combats et manquer la victoire. Mais les couronnes étaient prêtes. Comme autrefois à Sébaste, aucune ne tomberait à terre. Dieu venait d'envoyer de nouveaux frères pour recueillir celles dont les apostats se rendront indignes.
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