« Non, Mario, rapporte-le-moi ». Ces mots partaient d'une petite table surchargée de papiers, installée près de la fenêtre, vers les rideaux de la porte où se tenait le camérier. Cette voix était celle d'un petit homme aux cheveux gris, mais aux larges épaules, revêtue d'une soutane blanche, assis à la petite table et qui, sans faire de geste ni ouvrir plus grande sa bouche encadrée de barbe que pour avaler une gorgée d'eau, remplit les quatre murs des ses éclats. Ah! cette voix. Et, de plus, ces petits yeux vifs et glacés dans le visage couleur poussière, froid, lourd et pourtant aussi mobiles et étincelants que des gouttes de vif- argent! C'est Sixte-Quint. Son long visage paraît gris, effrité et déformé comme une pierre taillée en trois coups de marteau. Mais quand on regarde de plus près, on y voit cent fines rides taillées par la maladie, par l'étude et par les luttes avec son tempérament et avec le monde. Il travaille à la fenêtre. Comme un aigle, du haut de son aire, il épie le monde au-dessous de lui. Il ne peut supporter ni tapis sous ses pieds ni baldaquin sur sa tête. Pendant trop longtemps, il n'a eu que la terre pour lit et le ciel pour toit. La calotte de soie elle-même le gêne. Elle est posée sur un vieil exemplaire des Septante, au folio 44, dans la marge, le pape a griffonné ses notes en tous petits caractères pointus. Celui qui peut les lire doit avoir des yeux d'épervier. Et qui pourrait les écrire ! Celui-là voit les hommes jusque dans leurs dernières fibres. « Allons, donne, Mario. » Le camérier Mario de Zucco était déjà sur le seuil et faisait précisément la troisième et profonde révérence pour sortir, lorsque ces mots arrivèrent comme la tempête de la table de travail. D'étonnement, il resta à genoux. « Allons, vite! lui dit Sixte-Quint. Nous voulons encore une fois réfléchir sur ce point ». C'était la première fois que le Saint-Père reprenait une pièce déjà signée, lui l'homme sévère, ferme et intransigeant. « Et si les barons attendent dehors, fais-les entrer », retentit la voix de l'extrémité de la pièce. Cependant aucun de ces belliqueux seigneurs, ni Paolo Mossi ni Arrigo Fanciolla, n'attendait dans le vestibule. Sixte aurait été content, si les querelleurs s'étaient trouvés là. Il n'aime pas maintenant rester seul avec ses papiers dans la chambre. A présent, il aimerait mieux travailler soit avec les exégètes sur la difficulté insurmontable existant entre le chapitre I de saint Matthieu et le chapitre III de saint Luc ou bien avec l'architecte Fontana au sujet de plans relatifs aux réparations du Quirinal et aux aqueducs si souvent détériorés ou bien il voudrait étudier de graves et difficiles questions juridiques, juger, punir, pendant des heures, jusqu'au chapelet à la Sixtine , rien que pour oublier son frère et son neveau qui vivent si près de lui, prisonniers depuis de nombreuses semaines et toujours pas encore jugés. Ils veulent le voir, ils demandent impérieusement à parler à leur oncle et frère et à entendre leur jugement de sa bouche, face à face, ces orgueilleux montagnards qui tirent vanité de leur parenté.
Pourquoi n'a-t-il pas pu durant un mois mettre son nom sous la sentence : « A décapiter! Sixte-Quint » ? D'ordinaire, il usait avec tant de sang-froid de ces papiers secs et meurtriers. Mais cette fois-ci ? Non. Chaque fois qu'il a voulu signer, il a vu un vieux et un jeune visage apparaître sur la feuille, il a entendu la voix de son père et sa propre voix d'enfant, il a senti le parfum de la pauvre chambre de paysan à Grottamare, une senteur de foin, d'argile et de raisins à moitié secs et le parfum beaucoup plus doux du premier livre imprimé que sa mère lui glissa un soir en cachette, lorsqu'il allait se coucher. C'était l'histoire du pape saint Grégoire-le-Grand de Clemente Parvi, en latin pour écoliers, avec des règles de grammaire et il avait coûté à sa mère le travail de bien des mois. Mais comme le dur jeune homme aux yeux étincelants remerciait et baisait tantôt le livre, tantôt la main de sa mère, alors tout était payé. Le père grommela bien un peu, mais le laissa faire et il sourit, lorsque, plus tard, Felice parla latin avec le curé et put bientôt le faire mieux et plus vite que le prêtre lui-même. Toute l'histoire de sa jeunesse ouvrait de nouveau ses yeux depuis longtemps éteints sur ce papier. Car il s'agissait de la chair de sa chair et du sang de son sang. Depuis une génération, il s'était cru libre, sans foyer et solitaire, sans aïeux et sans descendants, sans cette chaude fraternité humaine, tout comme il exerçait son ministère entre le ciel et la terre. Et voici qu'arrivent deux hommes qui l'appellent frère et oncle.
Il les haïssait et les aimait. Un sentiment désappris de cordialité veut le saisir au nom de Peretti. Un peu comme jadis, lorsqu'il embrassait sa mère ou lorsque, devant le couvent des Frères Mineurs, il embrassa son père encore une fois avec un sentiment de honte, mais avec fougue et disparut rapidement dans le sombre corridor. Jamais depuis, il n'avait éprouvé ce sentiment. Il était devenu froid comme un livre. Mais ce sont des bandits. Sur ce mot, il avait signé la condamnation à mort. Car comme l'archange saint Michel haïssait le démon, de même le pape haïssait cette race d'hommes. Oui, il lui sera facile, avec de tels individus criminels, d'étouffer les impulsions de la nature. Votre Sainteté, les seigneurs di Mossi et Fanciolla ». Sur un signe du pape, Mario introduit solennellement les personnages annoncés. Di Mossi, veillard de soixante-dix ans à tête chauve et Fanciolla, jeune homme de seize ans, tous deux en velours brun et portant la courte cape espagnole , mais sans armes, entrèrent avec un cortège d'avocats et de témoins. Di Mossi ressemble à un nuage de pluie gris et maussade, Fanciolla à une aurore jeune et gaie. Le jeune homme de haute noblesse est majeur depuis la veille et est devenu maître absolu de son immense héritage. Il rit toujours un peu impertinent. Il lui est impossible de fermer ses lèvres, rouges comme des cerises. L'une descend sur son menton enfantin, l'autre se dresse vers son nez insolent. Entre elles, apparaissent de fortes et grandes dents comme des blocs de marbre qui semblent vouloir broyer comme des amandes avec une joie folle tout ce qui s'appelle ordre et dignité. A côté, le sec Mossi a une mine lamentable, lorsqu'il tient fermée comme un avare sa bouche ridée et édentée. Les deux gentilshommes avec leur escorte s'inclinent trois fois dans une cadence rapide et avec un ensemble merveilleux, comme seuls des Romains s'entendent à le faire. Puis, ils se placent en un vaste cercle devant le Souverain Pontife, di Mossi et Fanciolla aux deux ailes. La querelle est relative à un terrain mitoyen, planté moitié en oliviers, moitié en vigne sur la pente sud des monts Volsques.
A l'occasion de ce procès, on avait acheté en masse des avocats, juré des faux serments et pressuré une foule de paysans. Mais toujours sans souiller d'une gouttelette de sang les tendres mains blanches des nobles. L'affaire était devenue le scandale du pays. Sixte s'était renseigné exactement sur le cas et voulait maintenant le dirimer une fois pour toutes par une sentence sans appel. Il fit un signe indolent pour inviter les plaideurs à s'exprimer librement. Puis, il regarda obstinément, en se grattant un peu dans la barbe, vers le sol où sur le marbre de couleur se trouvait représenté le faible Juge Héli, avec tous les détails du récit biblique (I Livre des Rois, ch. II, III, IV). Les parties commencèrent, l'une après l'autre, à décrire leur bon droit et le tort subi. Les juristes intervenaient avec des passages des Pandectes et du Pseudo-Isidor et rendaient par leurs explications encore plus compliqué ce qui l'était déjà. Les honnêtes témoins approuvaient, ceux de Mossi, chaque fois que le vieillard après quelques phrases enrouées essuyait la bave de sa bouche édentée, ceux de Fanciolla, chaque fois que celui-ci, après une phrase particulièrement hardie et sonore, léchait du bout de sa langue rouge son duvet naissant. Les adversaires se reprochaient en termes civils et polis les forfaits les plus vils. Finalement, parlèrent seuls le chauve Mossi et le jeune Fanciolla, celui-là haineux et maigre comme une vieille guêpe bourdonnant à travers la salle, celui-ci insolent et moqueur comme une grive. Mais tout se passait avec les accents harmonieux de la langue romaine de cour. Entre-temps, Sixte-Quint avait suffisamment contemplé le vieux Heli entiché de ses deux fils coupables et, sans lever les yeux, il demanda le plus doucement possible : « De quoi s'agit-il donc ? » Mais ses paroles firent l'effet d'un roulement de tonnerre lointain dans la salle. « D'une pièce de forêt et de vigne », répondit-on avec importance, douze fois aussi grande que la place Saint-Pierre. « Une paire d'olives et de raisins », répéta le pape. Il baissa encore davantage le front et ses doigts courts jouèrent plus fébrilement dans sa barbe. Il sembla aux plaideurs qu'il n'écoutait rien de leur dispute. Il avait sans doute autre chose de plus grand à penser, cet homme de l'histoire universelle. Les deux principaux avocats lirent ensuite des avis de célèbres professeurs de Bologne, tandis que Sixte considérait les fils impies du grand-prêtre Héli, extorquant à la porte du temple de l'argent ou de la volaille ou un jeune bouc aux gens qui venaient offrir des sacrifices et tirant la langue à ceux qu'ils venaient de dépouiller. N'était-ce pas là l'image des deux Peretti enfermés là-bas dans le château ? Tout Rome connaît les crimes des gens de Paritondo, cent fois pires que ceux de ces gredins de l'Ancien Testament. Et il devrait jouer le rôle d'Héli et laisser la justice en sommeil sur son trône, pour que le crime impuni puisse lui faire à lui aussi d'aussi affreuses grimaces ? Jamais! Sa chevelure blanche commença à s'agiter et son front se colora. Mais les yeux de vif argent qui avaient décontenancé et dompté tant de gens hardis demeurèrent fixés au sol. Cette inattention du juge redouté fit peu à peu oublier aux adversaires le lieu où ils se trouvaient et la personne à laquelle ils s'adressaient. Les reproches devinrent plus vifs, les paroles moins choisies, la mélodie de la phrase disparut. Finalement, il y eut des injures telles qu'on n'aurait jamais dû en prononcer devant Sa Sainteté.
« Méchant freluquet, montre tes dents aux filles, mais pas à moi. Montre-moi une barbe et encore quelque chose de plus... Compris! Où la chercherons-nous, vénérable ruine de notre siècle Là où un blanc-bec comme toi n'arrivera jamais. Et où vos os n'ont jamais été. Tu ne feras certainement pas de vieux os. Les filles t'ont depuis longtemps épuisé. Qu'on regarde ta binette. Qu'y a-t-il ? sinon la gueule. Rien que la gueule. Pour la gueule, tu es David et Goliath en un seul. Ah! si seulement vous aviez autant de gueule pour pouvoir baiser et boire. Vieux Salomon, je sais que vous donneriez toutes vos ruines pour un seul des nombreux baisers qui, ce soir, me seront accordés derrière le Vatican. Mais vous, je puis le certifier, vous ferez carême éternellement. Bavardes-tu toujours ainsi, joli singe ? Quand le mercredi des cendres, ô patriarche des chambres de débarras, n'aurait pas maudit le prince du carnaval, comme un vaurien maudit toujours le millionnaire. Juste ciel! Ton actif consiste sans doute en folie. Et votre passif en intelligence. Un âne, celui qui parle encore avec toi. Très bien, vous êtes bien baptisé. Asino, asino... Continuez », retentit subitement la voix du petit homme blanc profondément penché au milieu du groupe. Non, il fallait que le successeur de Pierre fût profondément occupé par son filet universel pour qu'il ait jeté au milieu de la dispute non pas un éclair mais ce distrait « continuez ». Il pensait sans doute à Philippe qui, dans son palais de l'Escurial, voulait être plus pape que le pape et au rusé renard de Paris, Henri IV. Lequel des deux était le plus à craindre ? Et le duo inconvenant continua.
Mais Sisto ne songeait ni à Madrid ni à Paris; il pensait maintenant au jeune Samuel, debout au milieu de la porte d'Héli, ouvrant sa bouche et ses grands yeux d'enfant, criant de toute sa voix et de toute son âme : Héli! Héli!... Mais le juge au coeur lâche lève à peine la tête de son coussin et retombe dans son ancienne et lâche paresse. Chaque fois que Sisto voit ce flegme coupable, il a grandement envie d'arracher ce vieillard aveuli à sa mosaïque, de lui redonner une vie sans joie et pénible, de le traîner devant son tribunal, de lui cracher au visage son mépris et ensuite de le livrer à la corde. Pourquoi ce poltron a-t-il épargné ses enfants, alors que le Seigneur l'avait averti de façon si terrifiante ? Lui, Sisto, on n'a pas besoin de l'avertir. Aucun Samuel n'a besoin de venir. Déjà ces fous qui débitent devant lui leurs insanités sont assez de Samuels pour l'avertir, s'il devait un peu chanceler. On le voit ici : s'il n'y avait plus de juge incorruptible à craindre, tout le peuple ferait de même : les jeunes se moqueraient de tout comme de jolis perroquets, les vieux agiraient comme des hibous sourds et aveugles. Et à quoi devrait s'attendre le juge ou plus exactement le mauvais juge, ennemi de la justice ? Sur la mosaïque, au milieu de la salle, chacun peut le lire : le messager qui arrive du champ de bataille fait de loin signe que les fils d'Héli ont été tués par les Philistins et n'a pas encore retrouvé le souffle; le père lui-même est tombé de son siège et s'est brisé le crâne; devant lui se dresse la Justice , haute comme un arbre, debout vers le ciel comme une lance. Oui, parmi les porteurs de lances, beaucoup peuvent bien s'incliner et s'affaisser, la lance, elle, demeure toujours intacte et haute. Mais lui veut se tenir debout à côté d'elle, aussi droit et aussi haut, clie façon que lance et porteur de lance ne fassent plus qu'un et qu'à l'avenir on ne puisse séparer l'un de l'autre. Qui dira Justice dira Sisto et qui pensera à Sisto pensera à la Justice. Il en a été ainsi jusqu'à présent. Arrière la chair et le sang! Nous sommes tous les deux d'un bois plus dur. Prononçons la sentence ! Sixte-Quint laissa lentement tomber sa main droite, mais écouta attentivement un instant la jolie musique qui se jouait devant lui, afin de se retrouver au sortir de la Bible d'airain plus facilement dans les vétilles présentes. De ses longues années de sacerdoce son visage avait été sillonné de centaines de rides, mais il était demeuré rude et osseux comme son origine, et il souriait, sans mot dire, maintenant devant ces nobles personnages élégants et coquettement parés qui se prenaient aux cheveux devant lui, comme les gamins des rues au Transtevere. « Signori, demanda-t-il, en s'efforçant, autant que possible, de dissimuler le fracas de sa voix, est-ce que vraiment quelques jarres d'huile et quelques corbeilles de raisins valent la peine que des personnages aussi distingués que vous s'échauffent ainsi ? Qu'en pensez- vous, chers Fanciollini ? » Un silence, puis une petite toux, enfin une contraction des lèvres enfantines. « Je vois clairement que les torts sont des deux côtés et aucune des parties, même celle qui a gain de cause, ne pourrait dorénavant, s'amuser noblement, je veux dire, chevaleresquement avec ce morceau de terre douteux. Allons, épargnez-nous une autre discussion. Ici, signori, fit le pape en mettant le poing sur un dossier étalé sur la table, ici se trouve pour toute impertinence la réponse nécessaire, mais une réponse impitoyable. Soyez sages et refrénez votre jalousie ». La toux devint plus faible. Le vieux Mossi serra les lèvres avec désespoir. Mais le sang noble de Fanciolla fit monter deux plaques rouges sur ses joues pâles et, dans sa bouche ouverte, les dents et la langue rirent pour ainsi dire comme un jeune lion satisfait. « Donnez donc, signori, ce lambeau de rien et toute cette chicane au gouverneur d'Orvieto à la disposition des miséreux du pays. Car il y a dans cette région un nombre effrayant de pauvres, figliuoli miei, oui de pauvres par suite de la guerre et de la disette de l'année passée ».
Lorsque le vieux di Mossi eut encore avalé ce dernier mot, il contracta son visage bien nourri et rasé de près, comme s'il avait absorbé de la mort aux rats. Et véritablement rien ne le distinguait plus d'un de ces rats infortunés, sinon qu'il se tenait debout dans un bel habit et sans queue visible par derrière. Mais le jeune Fanciolla se mit à rire magnifiquement et s'écria d'une voix éclatante : « Votre Sainteté a parfaitement raison. Je cède toutes mes revendications à tous ces pauvres diables et affamés de Viterbe. C'est la ville de mes aïeux. Je voudrais lui réserver cette aumône ». Sixte-Quint fit un signe un peu mécontent et un peu bienveillant au jeune homme qui réunissait en la personne du chevalier Arrigo di Fanciolla un chérubin et un jeune démon. Puis, il tourna les yeux vers le vieillard : « Et vous, chevalier di Mossi ? » L'interpellé sursauta et trembla de tout son corps. Puis, il se redressa hargneux et répondit de son âme de rat : Moi, oh! non! Le procès doit déci... Di Mossi, ce mot l'interrompit comme un coup de tonnerre. Tous levèrent la tête. Il s'en fallut de peu qu'ils ne fissent le signe de la croix. Je sais , poursuivit la voix de tonnerre du pape, comment tu administres tes domaines de l'Ombrie jusqu'aux Abruzzes et comment tu agis avec tes fermiers et tes intendants. Les paysans sont obligés de vivre de vol, s'ils ne veulent pas s'écrouler morts de faim sur tes terres. Tellement tu les suces jusqu'au sang avec les dimes et la corvée. Très Saint-Père, gémit di Mossi. Chacune de ces paroles le souffletait. Mais ce qui était le plus douloureux à son orgueil de comte c'est que le pape le tutoyait. Vous aussi, marquis Arrigo di Fanciolla, dit Sixte en pointant son index court et épais vers le jeune homme, vous vous conduisez brutalement et avec hauteur avec beaucoup de petites gens. Mais, enfin, vous êtes encore jeune, vous avez le sang chaud et n'avez pas eu de meilleurs exemples.
On dit aussi que vous avez 'du coeur et qu'après le fouet vous donnez du vin et des gâteaux à vos valets... Très Saint-Père, protesta Arrigo, au comble de la joie. Ils doivent avoir du lait et du pain, c'est le minimum, poursuivit la voix de tonnerre du petit homme blanc, en se déversant terrible au-dessus des deux têtes coupables, la tête chauve et la tête d'enfant. Comment pourrai-je purger le pays des voleurs et pendre les bandits et..., ici l'orage faiblit un instant, puis gronda de nouveau plus puissant, et envoyer sous la hache mon propre frère et mon neveu... » Tous les fronts s'inclinèrent profondément et solennellement. « A quoi cela sert-il, si vous continuez à pousser au désespoir le pauvre peuple, vous, di Mossi, par votre avarice, et vous, Fanciolla, par vos folies et s'il ne lui reste qu'à se faire brigand ? Signori, signori, confessez- le, où dois-je commencer avec la corde : là-haut dans la montagne ou ici à Rome chez mes nobles ? Ici, dit d'une voix sonore le jeune marquis et le rouge de ses joues commença à prendre la teinte plus sombre de la honte. Ici, répéta-t-il loyalement et reconnaissant sa faute, il se frappa la poitrine, puis, immédiatement, aussi avec une malice enfantine la poitrine de son vieil adversaire. Allez!... Que je n'entende plus parler de ce lopin de terre. Quelques oliviers et quelques ceps ont pour vous plus d'importance qu'une province toute entière en proie à la famine. Soyez contents que je termine ce procès avec tant d'indulgence. A partir d'aujourd'hui ce bien appartient à la caisse des pauvres de Viterbe et vous, jeune homme, fournissez-moi un échantillon de votre noblesse, en veillant comme protecteur et administrateur de ce bien comme s'il vous était le plus précieux et veillez assidûment à ce que ces olives et ces raisins tombent dans les bonnes assiettes. Allez! Votre bénédiction, Très Saint-Père, entendit-on le vieux di Mossi solliciter d'une voix expirante. S'il ne pouvait rien sauver de cette audience, il voulait tout au moins ne pas laisser échapper un profit en une telle circonstance et obtenir du Souverain Pontife tout au moins une bonne bénédiction pour ce qui lui restait. Car il poussait jusque dans les choses spirituelles et dans les choses saintes cet esprit d'avarice avec sa soif de pourcentage. De la bénédiction papale obtenue tout près dans cette salle et répartie seulement sur quatorze têtes, il attendait, dans son christianisme d'affaire, au moins un bénéfice de vingt pour cent. Patient comme le bon Dieu qui fait lever le soleil sur la colombeet le vautour et espère inébranlablement, à la première et à la millième fois qu'une étincelle de cette grâce conduira un méchant oiseau à la vertu, Sixte étendit ses mains blanches et rugueuses et bénit avec la longanimité habituelle ceux qui s'agenouillaient devant lui avec les dispositions les plus disparates et traçaient un bruyant signe de croix du front à la poitrine. Ensuite, l'un après l'autre, les assistants baisèrent l'anneau du pêcheur et s'en allèrent après une triple génuflexion. Lorsque Sixte se vit seul, il se sentit, lui, le vieillard surchargé d'audiences, à peu près aussi léger qu'un jardinier qui, entouré d'un épais fourré, vient de donner de l'air et de la lumière avec sa hache. Le pape se leva, prit la condamnation à mort des deux Peretti sur la table et parcourut la salle de ses larges pas en choquant ses genoux, allure qu'il avait apportée de la campagne, puis dégrossie dans le cloître, affinée dans la prélature, mais qu'il avait reprise avec le souverain pouvoir, au déplaisir des cardinaux espagnols, à l'amusement des cardinaux français et à la satisfaction de la garde suisse qui, en pantalon bouffant et sous la cuirasse ne reniait pas son sang de bergers et retrouvait une goutte de son origine commune. Sixte allait et venait, de plus en plus rapidement, pour se donner le courage pour une seconde sentence et chaque fois qu'il arrivait à la scène d'Héli, il s'arrangeait pour marcher, à l'aller sur la nuque du plus jeune fils et, au retour, sur celle du plus âgé. En même temps, il exprimait ses idées en parlant à haute voix, comme s'il s'agissait d'une séance publique du tribunal : « Toute la ville sait que mon frère et mon neveu ont été arrêtés comme brigands et jetés dans le château. Je l'ai fait publier immédiatement et sans crainte. Par orgueil ? » Sixte regarda du côté où il se représentait toujours son double en froc noir des ordres mendiants, le moine Sixte parlant à la conscience du pape Sixte-Quint. Ce pauvre et chétif Sixte venait justement de parler. « Non, Révérend Frère, pas par orgueil, je crois, mais par une sage précaution, pour me lier devant tout le monde et m'assurer contre ma propre faiblesse, lorsque je dois sévir contre notre famille. Il faut que je sois impartial. Je peux donc être impartial ».
En même temps, il mettait sur la tête du fils aîné d'Héli toute la semelle de son large pied de paysan. Les ambassadeurs vont le faire savoir à Vienne, à Paris, à Madrid et le respect sera grand dans les milieux, hauts et bas, de la chrétienté; quand on dira : parce que son frère Sesto était un meurtrier, son frère Sisto l'a fait décapiter comme n'importe quel autre coupable. Sur cette terre livrée à la corruption, il existe donc, va-t-on répéter comme un refrain, un juge incorruptible. La Rome païenne a eu un Brutus, voici le Brutus chrétien. Les livres de l'histoire sont intitulés : Pierre l'Apôtre... Grégoire le Zélé... Innocent le Glorieux... Jules le Soldat... Pie le Saint... mais ensuite... ensuite... Sixte le Juste. » « Le dur, le sans-coeur », murmura-t-on à côté.
Le pape, fronçant les sourcils, considéra l'objection. « C'est vrai, je le concède, jusqu'ici je n'éprouvais aucun sentiment pour ces deux parents. Je ne les connais pas, je ne sais même pas l'air qu'ils ont. Leur mort ne me coûtera pas une larme. Ai-je parlé de Brutus, de Brutus chrétien ? C'était une erreur. Brutus a presque rendu l'âme, lorsqu'il a prononcé la condamnation de son fils. Je puis le faire froidement. Cette justice n'est pas un acte d'héroïsme. Sur ce point, pieux frère, tu as raison ». Cette fois, il passa devant les fils d'Héli. Il ne sut même pas comment. Mais il évita Samuel, le messager des avis divins, en faisant de loin un détour respectueux. « En tous cas, chaud ou froid, cela n'a pas d'importance. Il s'agit ici uniquement d'une chose sans amour ni passion », fit le pape pour se calmer. « Uniquement d'une chose sainte. » Et aussi, Très Saint-Père, de ta non moins sainte personne, lui répondit-on. Attends, attends, tu es trop dur; tu es partial contre moi. Je ne nie pas que si ma sentence est publiée jusqu'aux trônes et dans les chaires de vérité, elle me rendra plus célèbre que si je convertissais la vieille Élisabeth ou baptisais le sultan. Très Saint-Père, pourquoi cette célébrité ? Elle est utile, elle est utile. Tu ne peux pas le comprendre, tu n'es qu'un religieux cloîtré, séparé du monde. Mais si tu te tenais, comme moi, sur le rocher de Saint-Pierre battu par les vents, l'Église dans une main et ses États dans l'autre, tu parlerais autrement. Cette sentence de mort me rendra terrible bien loin dans le pays. Et il faut être terrible aujourd'hui, si on veut faire du bien au monde. Pas un roi ne me demandera plus de privilège, lorsque je n'en accorde pas un à mon propre sang. Le peuple dira : c'est ce que nous attendions. Il est juste. Il coupe sa propre main, quand elle lui est occasion de scandale... Mais j'ajoute : Alors purifiez-vous à présent, vous les millions de mains, qui faites tant de scandale dans le monde; vous les vagabonds dans la montagne, vous les brigands de grand chemin, vous les insulteurs et les contempteurs de l'autorité. Vous aussi, oppresseurs du peuple, qui rançonnez le peuple, purifiez vos mains. Et vous, dénigreurs, circoncis et incirconcis, de la religion, toi Élisabeth d'Angleterre, toi, brutal Wasa de Suède, toi barbare Ivan de Moscou, toi, Turc sur le Danube, mais toi aussi, barbe grise de Paris. Purifiez vos mains, vous tous les pécheurs; le juge approche pour les couper et les jeter au feu comme du bois mort, aussi vrai qu'il n'a pas épargné son propre membre... Silence! ne dis plus rien, frère Sixte. Tu es un saint, mais pas un homme d'État. Il faut que je sois les deux ».
Et secouant sa longue barbe blanche, il sentit son courage remonter. Il passa comme un roi sur les garnements de l'histoire biblique et, d'un dernier pas énergique, il marcha sur la nuque d'Héli déjà écrasée sans cela. Puis il sonna. Zucco, porte cette lettre immédiatement au commandant du château Saint-Ange. C'est bien encore l'ancien Pontife », murmura le camérier en sortant. Mais Sixte-Quint eut ce jour-là une bonne journée, vraiment princière. D'Autriche arrivèrent des rapports favorables sur les opérations contre les Musulmans. Canisius avait prêché dans la cathédrale Saint-Étienne avec une grande affluence et grande édification. Lors. qu'il terminait par le cri de Jésus , il semblait qu'un feu surnaturel jaillissait de lui. Des Indes et de la Chine étaient arrivées des lettres des Pères Ricci et Nobili où il était même question du baptême de plusieurs princes. Dans la ville protestante de La Rochelle, un autre disciple de Loyola avait subi le martyre sans cesser, au milieu du feu et des poignards, de crier le nom de Jésus. « Toujours les Ignatiens, toujours les mêmes », s'écria Sixte-Quint avec une admiration presque un peu chagrine. Quelle intrépide milice du Christ! Elle ne fait rien sans Jésus, tout pour Jésus. Eh bien! qu'on les appelle donc des Jésuites! » Après cette décision contre laquelle il s'était débattu durant un mois, arrivèrent vers le soir encore trois cents ducats, nouvellement frappés, de la Signoria de Venise pour le trésor de Saint-Pierre.
Lorsque les pages, après la sonnerie de l'Angelus, apportèrent comme d'habitude sur un plat d'argent son petit repas solitaire, Sixte le repoussa et dit d'un ton étrangement doux : « Zucco, je voudrais un minestrone rustico, une soupe de vigneron comme en mangent les paysans de la région d'Ancône. Étant enfant, j'en ai mangé trois fois par jour et je voudrais voir si elle plaît encore au pape. Il y a dedans de la farine, des raisins secs, du fenouil et beaucoup de tomates, on la cuit épaisse comme de la colle, si bien que la cuiller peut tenir debout. Prépare-moi cela et dans une écuelle de bois, pour que tout soit d'accord ». Les nobles pages Orsini et Colonna dont les fins becs ne se nourrissaient que de pigeons rôtis et de tartes aux pêches dans des assiettes en argent, firent la grimace devant ce menu barbare. Mais di Zucco s'inclina avec dignité et dit cérémonieusement : « Comme il plaira à Votre Sainteté. Mais on ne trouverait pas une écuelle en bois dans tout le Vatican. Sommes-nous donc si pauvres ? ironisa Sixte-Quint avec un fin sourire. Alors, allez en chercher une au couvent des Franciscains ». Tandis que le pape dégustait joyeusement son ministrone dans une écuelle en bois, le dernier rayon de soleil tombait sur l'obélisque au milieu de la place Saint-Pierre. Jamais encore cette pierre d'Égypte n'avait paru si belle au Souverain Pontife. Ne ressemblait-elle pas tout à fait à la justice, aussi droite, aussi dure et visant vers le ciel avec une pointe aussi dorée ? Toutefois, à l'arrière-plan, la lourde masse ronde du château Saint-Ange se dressait dans le ciel sombre. Depuis des semaines, Sixte-Quint ne pouvait regarder là-bas sans amertume. Mais à présent c'était passé. Tranquillement, il contempla la forteresse. Tout va être expié. Il a envoyé son propre confesseur Zaccaria Mense pour préparer les deux captifs à la mort et leur donner ensuite la bénédiction pontificale. Il doit également leur assurer que Sa Sainteté prendra soin comme un père de la veuve restée au pays et de toute la pauvre commune.
Entre-temps, durant la nuit, au Latran, au Quirinal et sur le pont Saint-Ange, les greffiers affichent, sur l'ordre spécial du pape, la proclamation suivante sur les murs : « Pour brigandage et meurtre ont été, par ordre supérieur, condamnés à mort et décapités au matin du 20 septembre : Sesto et Pozdo Peretti, frère et neveu de Sa Sainteté Sixte-Quint ». Quand les Romains liront cela demain, la hache sera tombée deux fois. Quelques curieux peut-être qui auront suivi les greffiers dans l'obscurité liront la sentence aujourd'hui déjà à la lueur d'une torche, la raconteront chez eux, passeront une mauvaise nuit pleine de cauchemards et au petit matin, lorsque l'acier fauchera les deux têtes, se retourneront dans leur lit bien chaud, en frissonnant, tout en bégayant :«Seigneur, ayez pitié des pauvres pécheurs ». Le pape, pendant ce temps, vide consciencieusement son écuelle et pique de temps en temps une feuille de salade dans une autre écuelle de bois. Les deux plats vont ensemble. Ils lui plaisent comme au temps de son enfance et chaque cuiller a éveillé une masse de vieux souvenirs. Mais, avec le minestrone, il a englouti les souvenirs tendres et avec la salade les souvenirs amers, gardant un petit instant sur la langue à la fois les souvenirs gais et doux. Tandis que Zucco déservait, le pape lui dit : « Dorénavant, je veux avoir la même chose tous les soirs, dans cette vaisselle. Mais où as-tu si vite trouvé ces deux belles écuelles ? Tu n'as pas eu le temps d'aller au couvent de Saint-François. Di Zucco pâlit légèrement et l'angoisse fit affluer tout son sang à son front. Avec une inclination, il recula d'un pas, se redressa dans sa collerette de soie et dit dans le plus pur style des camériers romains : « Votre Sainteté a daigné manger le minestrone commandé ainsi que la salade dans une écuelle telle que s'en servent les prisonniers du château Saint-Ange. Les Frères Mineurs, à présent que le bois est rare et cher, mangent dans des écuelles de terre. Du château Saint-Ange ? répéta Sixte-Quint tout ému. Dis-moi tout. Il n'y a de libres que ces deux écuelles, celles d'un couple de condamnés, un père et son fils... qui... qui... n'ont plus besoin de vaisselle ».
Di Zucco sait très bien quels sont ces deux hommes. Le pape aussi le sait. Il a mangé le minestrone dans l'écuelle de son frère et la salade dans celle de Pozdo. Il n'y a plus rien à dire. Sixte fit signe en silence à Zucco de le laisser seul. Il ne supportait pas d'avoir un témoin de son âme en révolte. Il prit son bréviaire et lut le plus dur des psaumes, son psaume préféré, le 82e qui fait passer un vent de colère dans la Bible et qui avait souvent donné force et courage au pape. Il se sentit réconforté et passa tout en lisant au psaume suivant. Mais celui-ci étend la main pour bénir et chante : « Heureux l'homme qui cherche secours près de toi ! » Quelle maxime surtout maintenant!... Sixte s'arrêta décontenancé à ce verset. |