Pozdo se trouvait enfermé avec son père dans une petite chambre à la fenêtre grillagée du château Saint- Ange. A droite et à gauche de la petite porte de chêne bardée de fer, un matelas de paille était étendu dans une niche étroite et profonde, creusée dans le mur. Cette installation concernait le bref temps du sommeil. Mais, pour la longue journée, on avait placé quelques livres de piété sur un bloc de pierre qui devait servir de table. Au mur était fixé un crucifix de bois. Le plafond voûté était suspendu bien haut, au-dessus des deux captifs et constituait une véritable retraite et un domaine de chasse pour de grosses araignées noires. Les Peretti entendaient pénétrer dans leur cellule les cris de la garde du pont, le tumulte du marché le mardi et le vendredi, la procession mariale du samedi et le sombre mugissement du Tibre vers minuit, quand le reste de Rome est enfin devenu silencieux. Toute la journée aussi les voix des cloches pénétraient dans la prison, même depuis le Latran et Santa Maria Maggiore, lorsque le vent soufflait des monts Albains. Souvent le son tout proche des cloches de Saint-Pierre pénétrait comme une voix paternelle dans le choeur familial. Des cavaliers passaient au trot, des petits marchands criaient, on installait déjà à grands coups de marteaux et de haches les étalages pour la foire d'octobre. Souvent passait une musique ecclésiastique et plus souvent encore gaiement profane, entourée des commandements ou de la joie débordante de jeunes gens aux voix à demi formées. Un jour, on tira sept coups de canon, probablement à l'intérieur de l'enceinte du château, car toute la chambre trembla sept fois aussi. Mais tout cela, tout ce bruit triomphant de la ville éternelle venait se briser contre les barreaux et ne pouvait pas amoindrir l'effroyable solitude à l'intérieur.
Cette solitude, la plus pénible de toutes les peines. Le père et son fils en étaient presque devenus fous et souhaitaient franchement voir arriver le bourreau plutôt qu'une nouvelle journée aussi solitaire que la présente. Ils n'avaient jamais connu auparavant une chaleur aussi pénible et accablante pour les membres ni une atmosphère aussi épaisse et poussiéreuse et ils en étaient presque étouffés. Ils se tenaient sur la pointe des pieds pour apercevoir par-dessus la corniche à pic de l'étroite et haute fenêtre un peu des lointaines montagnes. Mais le mur était trop haut. Le géant Sesto n'arrivait même pas au parapet. Alors Pozto grimpait souple et nerveux comme une couleuvre sur les épaules de son père. Qu'est-ce que tu vois ? demandait Sesto. — Ah! rien que des toits et encore des toits, répondait l'enfant en maugréant. — Et par-dessus ? Au loin derrière ? demandait encore le père. — Des arbres poussiéreux et un terrain vide, gris et monotone, répliquait Pozdo, en voulant sauter lestement en bas. Mais plus loin, il doit y avoir quelque chose. Regarde bien, cuore mio, gémissait le vieux. — Eh! je ne sais pas si c'est la fumée d'un feu que le vent repousse sur le sol ou si c'est un mur bas ou les monts Sabins. Fi donc! des taupinières comme en soulèvent nos souris chez nous. Pozdo cracha avec dégoût par les barreaux sur toute cette mesquinerie extérieure et sauta à terre avec l'élasticité d'un chat. En bas, il se retrouva dans l'obscurité. Mais en réalité, il avait vu des hommes en liberté sur le pont du Tibre, des arbres verts sur l'Aventin et dans le lointain à l'est, des montagnes, oui, mon Dieu, de vraies montagnes.
D'un regard las, il fixa son père encore plus las, se demandant si Sesto avait remarqué sa tromperie enfantine. Non. Seulement, il semblait au père que Pozdo paraissait tout d'un coup beaucoup plus découragé. Ah! comment une jeune vie en pleine croissance n'aurait-elle pas perdu toute sa force montagnarde dans une telle cage ? Cette captivité dans une chambre étroite et étouffante tuait plus sûrement que la question et le supplice. Ils dormaient ensemble sur les dalles et s'enlaçaient aussi fortement que si l'un voulait enfermer dans l'autre le dernier morceau de liberté contenu dans ses bras. Ce que leur rude nature de montagnards ne leur avait jamais permis dans leur existence se réalisait à présent : ils s'embrassaient comme des amoureux. Maintenant, il n'y avait rien de plus beau à contempler pour Pozdo que son magnifique et rude géant de père à la chevelure frisée, d'un gris roux, au dos bien droit et à la barbe imposante. Un vrai héros. Et rien n'était plus beau ni plus chevaleresque pour Sesto que son garçon qu'auparavant, il n'avait jamais eu ni le temps ni le goût de considérer à sa guise. Il n'avait pas su qu'il possédait un aussi beau garçon. Et quel pouls battait dans ses veines! Le premier jour, il voulait tuer le gardien, le second, il se contentait de briser les barreaux, même s'il devait s'y casser toutes les dents. Mais le troisième jour, il voulait écrire au pape : « Cher Oncle, ne sois pas si fier et viens parler avec nous! » Et sans cesse Sesto hochait la tête et embrassait son fils sur ses lèvres ouvertes et ses dents froides et robustes, comme s'il voulait adoucir par son amour le tranchant de ces armes si dangereuses. Mais lorsque le jeune tigre soufflait et haletait, son père lui administrait une giffle retentissante en place de flatterie. Alors Pozdo demeurait muet comme une pierre durant des jours, mais, en secret, il se creusait la cervelle pour comprendre la giffle ou du moins découvrir par quels autres projets et astuces il serait plus agréable à son père.
Vers cette époque, Sesto se réveilla une nuit et se figura qu'il se trouvait dans sa sacristie à Paritondo et que sa femme Anizia l'avait appelé devant la porte en parlant de calice et de nappes d'autel. D'un bond, il voulut se lever. Alors il vit le plancher de sa prison sur lequel se reflettait la couleur jaune de la lune et au milieu, comme tracé avec du charbon, le dessin en croix des barreaux de la fenêtre. Cela le réveilla complètement et il sut clairement où il se trouvait. Il ne put pas se rendormir aussitôt, mais il dut sentir comme une souffrance ces idées de liberté aussi dorées que l'éclat de la lune et ces pensées de captivité, aussi sombres que l'ombre des barreaux qui tourbillonnaient dans sa tête lamentablement. Mais, peu à peu, cette sauvage rêverie s'apaisa et la lune, avec sa lumière si souvent scrutatrice et pénétrante, redonna aux pensées de Sesto une direction claire et ordonnée vers le passé. Avec son visage bien connu, la lune lui adressa son salut à travers la haute et étroite fenêtre et se mit à converser avec lui comme une camarade des anciens jours : « Te rappelles-tu ? je brillais entre les marronniers sauvages de Potsassa, lorsque vous avez dépouillé le marchand Giarni de Vérone et avez jeté son corps dans la gorge de Rovana... Je brillais également la nuit où, entre Spello et Foligno, vous vous êtes glissés dans le jardin des Pères Dominicains et avez pillé toute la sacristie. Et, au mois de septembre, où vous avez volé un évêque allemand, tué son chancelier et son chapelain et ensuite égaré ce grand personnage, les yeux bandés, la moitié de la nuit, j'étais là aussi. Mais, une autre fois, je me suis caché derrière un nuage, n'osant pas regarder, lorsque vous avez, à quatre ou cinq, poignardé le pieux et courageux pèlerin Durati qui, tout seul et sans protection, allait porter la dime à l'orphelinat de Pérouse. C'était un meurtre associé à la lâcheté ». Ah! la sotte et maligne lumière jaune de la lune!
Au matin, après cette nuit agitée, Sesto fut encore beaucoup plus taciturne que son fils et ne toucha pas à la nourriture. Il commençait à se rendre compte que durant sa vie il avait commis non pas n'importe quel tort, mais des actions totalement mauvaises. Il frissonnait presque et se mit au soleil qui pénétrait à travers les barreaux et dans les rayons duquel montaient et descendaient comme sur une échelle d'or des nuées de mouches grosses et luisantes qui, sans cesse, essayaient de se poser sur les cheveux trempés de Sesto. Il les chassait d'un geste de colère. C'est alors qu'une de ces mouches, effrayée, monta jusque dans l'angle supérieur de la fenêtre où elle demeura prise dans la toile d'une araignée. Aussitôt l'hideux insecte sortit de sa cachette et enserra la pauvre mouche. D'épouvante, la malheureuse se débattait, battant des ailes, mais ses efforts désespérés ne lui permettaient cependant pas d'échapper. Sesto avait déjà bien des fois assisté à ce jeu meurtrier, sans autre sentiment que celui du respect devant l'araignée meurtrière. Mais, cette fois, ce spectacle lui était insupportable. Il se prenait à haïr l'araignée et parce qu'il était incapable de l'attraper, il appela son fils qui, comme toujours, était étendu non pas sur le matelas, mais sur les fraîches dalles de pierre et avec lequel depuis longtemps il n'avait plus échangé un mot. Il lui demanda de monter sur ses épaules et de déchirer la toile entre les barreaux. Mais, même ainsi, il était impossible d'arriver jusqu'à l'angle de la fenêtre. Et, dans toute la pièce, il ne se trouvait aucun instrument, manche ou bâton pour permettre de détruire la toile meurtrière. Alors Pozdo tira, à l'extrême étonnement de Sesto, de dessous sa veste un petit poignard de poche tout brillant que l'on pouvait cacher entre deux doigts. Il avait réussi à l'emporter en prison, Dieu sait comment, soit dans sa longue chevelure ou de toute autre manière; en secret, il avait forgé tout un roman d'histoires d'évasion où ce petit morceau d'acier apparaissait comme un sauveur. Mais, à présent, il rejetait tous ses projets. Tandis que ses grands yeux aux reflets d'acier brillaient encore plus que le métal, il demanda seulement : Est-ce que je dois » ? « Vas-y », répondit d'un signe le père. Alors le garçon lança le poignard et lui fit décrire une courbe si adroite à travers la toile que l'araignée avec la lame et un petit morceau de sa toile passa à travers les barreaux et tomba dans la ville, tandis que la mouche, blessée, mais libre, s'envolait dans le soleil.
Les prisonniers regardèrent longuement le petit point qui disparaissait, puis reprirent leur place à l'ombre. Mais leur coeur chantait une nouvelle chanson. Il leur semblait qu'ils avaient réparé un meurtre. Mais hélas ! que de fautes pesaient encore sur eux! La nuit suivante, Sesto ne dormit pas une minute jusqu'à minuit. Combien de mouches restaient-ils encore à sauver! Il se retourna en soupirant et rencontra les yeux éveillés et grand ouverts de son fils. « Papa », confessa le jeune homme, doucement tandis qu'un reflet de lune passait sur ses joues humides. «Papa, nous sommes de méchants hommes ». Sesto se retourna précipitamment vers le mur, il ne répondit pas. Mais ses membres tremblaient d'une agitation dont il n'était pas maître. Mais la troisième nuit, lorsque minuit eut sonné, Pozdo dit tout à coup d'une voix d'enfant claire et irréfutable : « Papa, il faut aller nous jeter aux pieds du pape, pour qu'il nous juge et pour que Dieu nous pardonne. En cette chambre silencieuse mes péchés me torturent terriblement ». Alors le vieillard ne résista pas davantage. Il serra dans ses bras son fils jusqu'au matin qui les trouva plongés dans un profond sommeil et toujours enlacés. |