Verset II
Le samedi après-midi, le vieux curé da Dia monta de Surigno. Deux femmes étaient à genoux dans la petite église et voulaient se confesser. Ensuite, le prêtre alla voir Pietro Solio dans la plus haute des cabanes du village. Cet homme souffrait d'hydropisie et semblait si mal en point, tant il respirait difficilement que Donaldi da Dia résolut de lui porter le lendemain le saint viatique. Entre-temps, il entendit sa confession, lui donna l'extrême-onction et lui adressa quelques prières consolantes de sa voix profonde et douce de vieillard qui sortait davantage du coeur que de son livre de latin. Gravement et un peu chagrin, il revint par l'unique et misérable ruelle de Paritondo au presbytère qui tombait en ruines. Il ne restait plus qu'une pièce pour y faire la cuisine, se coucher et étudier son sermon. Qu'avaient besoin les gens de Paritondo d'un presbytère pour douze offices par an ? Da Dia ne voulait plus se chagriner à ce sujet. Mais des enfants auxquels il devait faire le catéchisme, conformément aux prescriptions du concile de Trente chaque samedi où il se trouvait dans le village, pas un seul ne se montrait. Les garnements se promenaient encore avec les troupeaux dans les hautes prairies de Pratalpe. Il n'y avait rien à faire avant l'Assomption. D'un air las, il tira son bréviaire et se mit à réciter matines, allant et venant dans le petit jardin en broussailles, pendant que la femme du sacristain, Anizia Peretti, lui préparait une minestra épaisse d'herbes, de pois et d'un clair bouillon de poule.
Entre-temps, son époux s'était rendu à la sacristie et avait préparé avec un zèle inaccoutumé les ornements sacrés pour l'office du soir et la messe du lendemain. Il disposa avec un soin particulier sur le prie-dieu la chasuble de soie blanche, la plus belle des trois de la sacristie et aussi la seule qui était entrée par la voie ordinaire d'une donation dans les meubles de l'église de Paritondo. Il sortit aussi de son coffre le calice spécial aux grandes fêtes et plaça de gros cierges blancs sur les candélabres. Ensuite, il étendit sur les marches branlantes de l'autel un vrai tapis persan volé, Dieu seul sait où, et arrivé jusqu'ici, il posa une nappe magnifiquement brodée sur la table de l'autel; aux extrémités, on voyait les armes d'un baron anglais. La croix, au milieu de l'autel, avait été dérobée à un légat pontifical en route vers Spolète. Quant à la statue de la Sainte Vierge sur un socle en pierre , elle provenait d'un couvent de Gubbio où elle avait été enlevée, lors de la querelle entre le Souverain Pontife et l'empereur Frédéric. A cette statue de la Vierge , Sesto suspendit deux lourdes chaînes de vieil argent et des bracelets avec de véritables rubis, puis il plaça sur sa tête une couronne en fils d'argent fins comme des cheveux, garnie de roses d'or. Toute cette parure avait été volée, mais les gens de Paritondo en étaient plus fiers que s'ils avaient eux-mêmes fabriqué ou acheté tous ces joyaux. Ils attachaient une grande importance surtout à la couronne. Car lorsqu'ils avaient attaqué autrefois deux évêques français accompagnés d'une suite importante, les français s'étaient intrépidement défendus et avaient tué trois hommes de Paritondo, entre autres le beau- père de Sesto. C'est aussi de l'acquisition du sceptre de la Vierge que datait le bras paralysé de Giosué Caùrdini; quand au bracelet, il avait coûté deux doigts à la main de Pietro Gualsi. Sesto Peretti lui-même profonde cicatrice de son front à la croix du maître-autel et à un coup d'épée. Chaque fois qu'il levait vers l'image du Crucifié , il se frappait la poitrine en grommelant : « Miserere nobis », tandis que, dans ses yeux d'un gris de sable, passait un sourire à la pensée de cette émouvante aventure. En vérité, ils avaient donné pour leurs trésors plus que des pièces d'or, ils avaient payé avec leurs membres robustes et leur sang fumant et lourd des Abruzzes. Aussi veillaient-ils avec un soin jaloux sur ces richesses acquises au risque de leur vie et, aussitôt après les cérémonies, ils se hâtaient de verrouiller toutes ces splendeurs dans un coffre de fer à la sacristie. Ces brigands ne craignaient rien au monde comme les brigands.
Quelque chose cependant fait défaut. Chaque femme de Paritondo possède un voile, seule la Madone n'en a pas, Jadis, elle en portait un. Il était en fils d'argent et on s'étonnait de voir ces tiges et ces calices de lis enlacés pour former une mousseline, sans tissu pour les réunir. Ce voile brillait comme la neige du Sasso Rompo à Noël en plein midi. Depuis qu'il manquait, il y avait une ombre autour de la tête de la Vierge. Chaque dimanche, il faut à la paroisse de Paritondo faire un nouvel effort pour se passer de ce voile fameux. Si seulement une noble dame portant un voile aussi céleste tombait de nouveau entre les mains de ces vaillants brigands! A présent, Sesto met en branle la petite cloche fêlée pour appeler à la récitation du chapelet. L'écho de la montagne répète les sons. Bientôt arrivent les vieilles femmes d'un pas traînant. Puis, tout d'un coup, se précipite la petite troupe des enfants. Ensuite les quelques hommes qui y viennent régulièrement aussi exactement que le samedi lui-même. Les quelques hommes ? Mais qu'y a-t-il ? Des pas d'hommes se succèdent sur le pavé. Tout le village arrive, remplit les bancs, respire lourdement et tombe pesamment sur les agenouilloirs. Le curé est dans un immense étonnement... Ils ont peur... Sesto allume les six cierges de l'autel. Pourquoi les six, comme à Pâques ? Deux sont bien suffisants. Per Dio, les gens de Paritondo sont et demeurent des êtres à part. Le sacristain prend son chapelet et commence la récitation. Alors da Dia s'installe dans son fauteuil au choeur et à la lueur d'une bougie commence à réciter son bréviaire. Mais il n'arrive pas à se recueillir. Sans cesse ses pensées se portent sur les fidèles dans la nef. Aujourd'hui la récitation est moins traînante et endormante, la prononciation est plus grave, les mots sortent du coeur. De temps en temps, s'y mêlent des soupirs. Il semble à don Dia que les gens priaient déjà ainsi, lorsque le gros orage faisait dévaler un déluge d'eau et de boue des montagnes et menaçait d'engloutir les gens et les biens de Paritondo. Au dehors devant l'église, les flots bouillonnaient terriblement; à l'intérieur, on priait, les bras en croix, et on dominait le vacarme par d'incessants Paster noster. Mais aujourd'hui, pourtant il en était différemment. Devant les murs de l'église régnait cette fois une nuit sombre et silencieuse et dans la nef on priait sans crier, mais convenablement et avec des accents pressants. La voix de velours de Perretti résonnait encore plus basse et plus mélodieuse que d'habitude : Qui avez versé votre sang pour nous, ayez pitié de nous ». Don Dia enfonça les pouces dans son livre et se mit à réfléchir. Ce peuple souffre. Il a faim. Il vient pauvre en ce monde et sort encore plus pauvre de ce monde, pourtant si plein de richesses. De ces richesses, il n'en remarque pas une miette. Il ne peut vraiment rien raconter au Seigneur, quand il passe dans l'autre vie, sur la saveur du vin du Vésuve, ni sur la douceur des gâteaux de Sienne, ni sur les joies du carnaval à Rome , ni sur la splendeur des Stanze de Raphaël au Vatican. Il ne connaît que les richesses de son église de Paritondo; il les contemple durant une heure. Puis revient pendant une semaine la monotone et froide pauvreté des jours de labeur.
Il y a des brigands parmi ces gens. On chuchotte en bas dans la vallée toutes sortes de choses affreuses. Mais ne sont-ils pas obligés de voler ? Ils devraient peut-être on pourrait Mais, ici, il n'y a personne près duquel pourrait mendier. Il n'y a pas de seigneur pour vivre là-haut. Ils sont tous des mendiants. Il ne reste donc qu'à se poser près de la route et à ôter un peu de leur superflu aux riches et aux favorisés de fortune. Mon Dieu, quel monde est-ce là! « Qui avez été flagellé pour nous », continuait Peretti « ayez pitié de nous », répondait-on sourdement dans; l'église. Ce sont de bonnes gens, poursuivait don Dia. Avec quelle joyeuse humilité Pietro Solio ne s'est-il pas débarrassé, il y a une heure, de son petit fardeau de péchés, en les regrettant l'un après l'autre! Il faisait des yeux comme un lapin et m'a remercié sept fois de ma bénédiction. Le curé retira ses doigts du bréviaire. Il est incapable de réciter un seul verset. Sans cesse, il se sent obligé de penser à ce petit peuple. Il les aime bien, ces rudes silencieux de la montagne. Moins ils se plaignent, plus il se sent intimement uni à eux. Tous les ro avril, ils doivent, quand ils devraient les prendre dans leur chair, verser cinq livres d'argent au comte de Spenchi et autant au légat du pape à Spolète. Cela représente une fortune pour des mendiants. Mais ils les apportent toujours. Sinon, leur belle douzaine de jeunes gens serait incorporée dans la garnison d'Ancône ou de Pérouse. Cela, ils ne le veulent pas. Faire la guerre au grand jour, marcher ouvertement contre un homme qui ne vous a rien fait, le tuer d'un coup de pique ou lui faire passer une balle dans la tête, cela répugne à leur tempérament de douceur et de politesse. Ils vendent les quelques légumes de leur district sauvage, le gibier qu'ils tuent, les peaux de renard et de martre et se contentent de leurs chardons et de leurs maigres chèvres et de leurs toiles à sac pour temps de neige uniquement pour échapper au service militaire. Ils sont aussi hospitaliers et s'aiment entre eux, sans fausseté. C'est là leur bon côté, pour ainsi dire le côté ensoleillé de leur existence. Le mauvais côté, le revers de la médaille, hum!... Mais il y a six ans, ils ont envoyé à leurs camarades de la vallée, à Surigno, le voile si précieux de leur Madone, d'une valeur de mille doublons pour les intermédiaires, et de cent mille pour eux, parce que le village, après une longue peste et une grande sécheresse se trouvait à moitié brûlé et à moitié mort de faim. Leurs malheureux frères purent en faire du lait et du pain. Ce souvenir est ineffaçable.
Ce Peretti, comme il sait réciter! Un vrai chérubin! Et, à présent, comme il accentue les appels au secours des litanies ! Le sacristain de la chapelle sixtine n'est certainement pas moitié aussi capable. Ce Sesto fait du reste tout autrement que les gens d'ici; son visage a un aspect non pas commun, mais seigneurial. Et si son gamin Pozdo était revêtu d'un habit de gentilhomme, on le prendrait pour le fils d'un duc. Des fronts aussi blancs, des nez aussi minces, des yeux grands et gris d'argent, une chevelure aussi légère, aussi fine, d'une nuance châtain ne se rencontrent pas ici. Je parie qu'ils ont de nobles ancêtres. Peretti est un grand nom. Sa Sainteté à Rome s'appelle aussi Peretti. Elle cherche précisément à tirer ses cousins et ses frères de l'obscurité de leur origine commune pour les faire entrer dans sa gloire, mais il ne les trouve pas. Qui sait, qui sait ? Seulement notre Peretti d'ici est doux comme un mouton. L'autre se conduit en lion de Dieu. Son rugissement se fait entendre bien . au-delà de l'Italie. Les rois tremblent devant lui; la loi et le droit reprennent leur souveraineté. Le pape taille et rabote le monde, jusqu'à ce qu'il ressemble au ciel tout rond qui est au-dessus de lui. Sans doute, le rabot fait mal. Et le tronc de la chrétienté gémit, lorsque le fer pénètre dans ses noeuds durcis et sauvages. A ce moment, viennent à la pensée de Donaldi da Dia les gibets et les potences des dernières semaines. Il faut de la justice, c'est la volonté de Dieu. Au brigand de grand chemin, à l'incendiaire, au voleur sacrilège conviennent la roue, la hache et la corde. Mais les montagnards de cette région contre lesquels on part à présent en campagne! C'est un autre genre. Ils ne sont pas des criminels ordinaires. Ce sont des pécheurs sans doute, qui n'en est pas un ? Santissima Madonna, je ne vais quand même pas excuser des brigands. Il vaut mieux prier. Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs. Maintenant et à l'heure de notre mort. Amen ».
Les voix montent et descendent dans la petite église. Le curé se sent dans le même état d'esprit que jadis, lorsque les eaux fouettaient les murs du choeur. Ses vieilles oreilles sont encore très fines. Et il entend de nouveau clapoter doucement, comme de petites vagues, puis ronger, créneler, mordre, grésiller autour du mur du cimetière. Est-ce l'effet de ses souvenirs ou autre chose ? Après le chapelet, il donne la bénédiction avec la croix du légat de Spolète. Les voiles des femmes s'inclinent profondément et les hommes se signent largement. Mais après, personne ne se précipite au dehors, comme il est d'usage, pour s'asseoir encore un peu sur le mur du cimetière et chanter sous la lune ou les étoiles un lent et monotone cantique pastoral. Même les enfants sont restés. À la sacristie, Peretti demande au curé s'il peut préparer pour le lendemain le plus beau calice et les plus fins ornements. « Mais oui, tu as raison. —Encore un mot! » Sesto Peretti se dresse comme un surhomme dépassant de la tête le petit ecclésiastique à la stature frêle et étend les bras comme des marteaux de forge. Son blanc visage devient gris comme de la pierre. Ses yeux sombres brillent et son épaisse chevelure se dresse sur son front. Encore un mot! >> dit le géant d'un ton menaçant. « Parle donc, Sesto, mais parle! » réplique da Dia tout émotionné et baissant la tête devant l'agneau Peretti qui, subitement, se montre un lion. — Pendant le chapelet, des soldats sont arrivés de Spoleto. Ils sont derrière les arbres du cimetière et veulent arrêter des brigands. N'avez-vous donc rien entendu ? Nous savions que tout cela devait arriver et était inévitable. A présent dites-moi : Allez-vous nous aider comme un pasteur ou nous trahir comme un mercenaire ? Vite! Il leva son poing droit au-dessus de la tête du vieillard, comme s'il voulait, si un non en sortait, l'écraser d'un seul coup jusqu'au sol, ce doux agneau de Sesto Peretti. — Je ne sais pas autre chose, s'écria don Dia, sinon que vous êtes de braves gens, je ne sais rien d'autre et ne veux rien savoir d'autre.
— C'est bien, alors habillez-vous et venez avec nous devant l'église. Vous êtes un ecclésiastique, c'est vous qui pouvez le mieux discuter avec les sbires. — Pourquoi l'aube et la chasuble ? Et non pas tel que je suis. Ce n'est pas l'heure de la messe. — Allons, allons ! ordonna Sesto d'une voix terrible. Il lui jeta l'amict, puis la longue aube de lin, croisa l'étole sur sa poitrine et lui passa au bras gauche un magnifique manipule aux franges dorées. Puis, il alla chercher la chasuble qui ne peut être portée que pour le saint sacrifice. — Ce n'est pas le moment de la messe, répéta le vieux prêtre d'un ton angoissé, tout en se hâtant d'ajuster ses ornements. Mais il se refusa énergiquement à revêtir la chasuble. — Eh bien! prenez la chape, dit froidement Sesto; et, immédiatement, il lui mit sur les épaules la chape de pourpre qu'un évêque bourguignon, selon l'inventaire de l'église, avait laissée lors de son passage dans le pays. Le lourd brocart étincelait. En tout cas, le prélat volé devait être un véritable géant, car lorque don Dia s'avança vers l'autel, la moitié de la chape traînait derrière lui. Il prit la croix de l'autel et descendit vers la porte , sans savoir ce qu'il devait dire ni ce qu'il devait faire. Aucune prière, aucune cérémonie convenable ne lui vinrent à l'esprit, seule le saisit une grande angoisse de ce qui l'attendait au dehors et encore davantage de ce qui le menaçait derrière lui avec le visage de pierre de Peretti. A droite et à gauche, il entendait sur son passage les bancs se vider, il voyait les gens l'entourer et Sesto marcher d'un air digne à côté de lui avec le bénitier et le goupillon. Mais le sacristain tenait le bénitier comme un bouclier goupillon comme une épée dans sa main.
Lorsqu'il poussa du coude le rideau de cuir, une douzaine de canons de pistolet se trouvaient braqués sur lui. Un capitaine leva la main comme pour donner ce signal : « Feu! » Derrière les douze pistolets se dressaient deux fois autant de piques espagnoles et de longs fusils mantouans qui luisaient doucement dans la nuit étoilée. Dans la petite rue, les cabanes étaient toutes dans l'obscurité. Nulle part ne filtrait la plus petite lumière dans le village. Là-haut, sur le monte Rosso, on entendait distinctement souffler le vent. Le curé recula, mais les assaillants aussi ne s'attendaient pas à un si pieux cortège et hésitèrent. Seul, Peretti trempa rapidement le goupillon dans le bénitier et le tendit au prêtre. Instinctivement, comme chaque dimanche avant la grand-messe, don da Dia le prit et aspergea les hommes d'armes, en disant avec ferveur : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ». Alors les soldats baissèrent les armes, firent un signe de croix de mauvaise grâce, mais répondirent en grommelant : « Amen ». « Avec qui sommes-nous en guerre, demande, curé, avec qui ? souffla le sacristain dans l'oreille du prêtre. — Pourquoi êtes-vous venus contre nous ? s'écria don Dia sur un il emphatique emprunté au langage biblique et encore plus à sa peur. Pourquoi portez-vous ici la guerre ici où n'y a presque plus personne et où il n'y aura bientôt plus que des rochers ? Que désirez-vous de nous ? De l'eau et des pierres, nous ne pouvons pas vous donner davantage. »
Le capitaine se troublait de plus en plus. «Nous ne sommes pas des criminels », chuchota Peretti à l'oreille du curé. « — Si vous cherchez ici des criminels, poursuivit Dia, quel crime avons-nous bien pu commettre avec de l'eau et des pierres ? Cherchez vos criminels dans le pays en bas, près du vin et de l'argent des gens des villes. S'il y a un crime ici, c'est celui de notre pauvreté à nous qui n'avons pas plus que le vent qui souffle là-haut sur le monte Rosso et qui ne pouvons jamais pas plus que lui, assouvir notre faim. Si c'est ce crime que vous devez châtier, eh bien! châtiez Dieu! C'est lui qui nous a créés avec la faim. Non, non, allez-vous-en et cherchez vos bandits à Florence ou à Rome . » « — Bravo, curé », lui souffla Sesto. Don da Dia qui était sobre, mais avait toujours possédé une bonne mesure d'éloquence qui, cette fois, était encore accentuée par la peur et par les mots d'ordre de Sesto, leva la main gauche en un geste d'adjuration, en prononçant cette dernière phrase et à la lueur de la lanterne du servant, brilla le manipule sur lequel on aperçut distinctement les armes et le nom écrit en langue anglaise du propriétaire à qui il avait été volé. I mmédiatement, le capitaine se remit de sa frayeur, s'avança résolument et dit : « Homme de Dieu, d'où tenez-vous cet ornement précieux ? et cette croix rare ? est-ce qu'il pousse des choses pareilles ici. Où sont vos brodeuses qui font des voiles de la Vierge en argent, comme celui de Surigno ? Faites un peu voir comment on réalise de tels chefs-d' oeuvre. Vous cachez encore bien des choses pareilles à l'intérieur. Place! au nom de Sa Sainteté, place! »
De nouveau le soldats levèrent leurs pistolets et les piques brillèrent. Le curé déconcerté aspergea de nouveau d'eau bénite l'armée ennemie. C'est tout ce qu'il savait faire de mieux et de plus énergique. « Reste tranquille, curé, tu ne ferais que gâcher la poudre. Ote tes ornements volés, c'est par toi que nous voulons commencer ». Là-dessus, il arracha au vénérable prêtre son manipule, des soldats lui enlevèrent la chape, un autre se saisit de la croix. Alors Sesto Peretti se redressa de toute sa taille avec la rapidité de l'éclair et frappa le capitaine avec le bénitier, on entendit le craquement du crâne, tandis que l'ean bénite se déversait comme la pluie tombant du toit. En même temps, Peretti s'écriait, non plus sur le ton psalmodiant du sacristain, mais sur le ton de commandement d'un chef de bandits : « Garçons, aux armes! » Bannières, croix et chapelets tombèrent et, en un instant, de chaque blouse sortit un pistolet ou un poignard. « A présent, soyez polis et présentez-vous. Qui êtes-vous ? amis ou ennemis ? » Le capitaine secoua l'eau bénite des bords de son cahpeau te se recueillit un petit instant, Puis, il ser retourna vers sa troupe et dit brièvement et poliment : « Lis Tommaseo ! » Un homme sans arme, long comme une perche, la sortit de la troupe. Il tira un rouleau d'une sacoche de cuir et le tint près de la petite lanterne du servant, pour mieux lire. Alors, ors, Peretti souffla d'un seul coup les trois bougies de cire. En même temps, cet habile homme faisait signe au curé de rentrer dans l'église « Pas ici! pas ici ! venez à l'église! ordonna don Dia , Il y a six cierges allumés sur l'autel. Lisez là-bas. A Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César. On rentra donc dans la petite église et à la lumière de l'autel, sius le regard de la Vierge sans voile, Tommaseo commença sa lecture : « Sixte-Quint, serviteur des serviteurs de Dieu, vicaire de l'Église romaine et administrateur du patrimoine de saint Pierre... A ce nom sonore, les villageois et les soldats s'inclinèrent profondément. Mais ce fut don Dia qui s'inclina le plus profondément. A travers toute la nef, on entendit le bruissement de la lourde soie de sa chape lors de sa révérence.
« Fait savoir que, dans le district de Spolète et Nursie, notre serviteur le marquis Antonin Saavedro a pouvoir et autorité pour assurer la sécurité de la province, surtout pour veiller au strict nettoyage des routes et s'opposer avec toute la rigueur de notre justice aux agissements impies des voleurs de grands chemins, aventuriers, brigands et assassins. La pendaison sera appliquée pour tout vol au-dessus d'un ducat, de même pour tout pillage, pour dommages aux biens, pour blessures et meurtres. Si le malfaiteur est pris sur le fait, ou en cas d'autre urgence pour le tribunal, exécution peut être faite sans procès. Quiconque donne asile à un bandit ou lui rend service sera attaché au même gibet. Mais que le juge veille à ce que chaque délinquant meurt dans le repentir et la pénitence, afin qu'à la mort du corps ne vienne s'ajouter aussi la mort de l'âme ». Un silence de tombe régnait. Seule la chape faisait encore entendre son bruissement. Le capitaine fit un signe avec la même politesse et Tommaseo déroula une seconde feuille : « A la suite de plaintes répétées et instantes des gentilshommes dal Pres et dal Ferri, du prince Giovanni Massari di Mugnone, de l'évêque Guereldo et des commerçants d'Ancône, Spello, Nursie, Foligno, Spolète et Aquila, nous décidons, nous marquis de Spolète et commissaire du Saint-Siège : primo, l'interrogatoire des habitants de Paritondo, secundo, l'arrestation et, stante pede, l'exécution des coupables;tertio, la livraison et la transmission de quiconque est suspecté de brigandage ou de vagabondage, au tribunal de Spolète.
« En la cinquième année du pontificat, sous la signature et le sceau de Sa Sainteté, le pape Sixte-Qin De nouveau, toutes les têtes s'inclinèrent, quelques femmes avec le curé s'agenouillèrent même et beaucoup d' hommes, ces grands enfants de la montagne, se frappèrent poitrine comme à la bénédiction du Très Saint Sacrement. Seul le sacristain ne fit rien paraître de tout respect ni de toute cette crainte révérentielle. Au contraire, il redressait la tête de plus en plus au cours du lecture de la proclamation et tandis que les soupirs du peuple se faisaient entendre dans la pénombre, son crâne fauve brillait à la lueur des six cierges comme une cime de montagne que la nuit n'atteint que très tard. Et au-dessus de lui brillait d'un air encore plus invincible et souriait même sous ses boucles brunes, avec ses joues rouges et ses yeux bleus, la Madone sans voile au-dessus de l'autel. « Et comment s'appelait le pape qui a signé cette proclamation, avant de monter sur le trône ? » demanda alors Sesto d'une voix tonnante. Tout retomba dans le silence, car la question avait le ton d'un homme puissant qui ne comparait pas devant le tribunal, mais siège lui-même au tribunal. — Felice Peretti, s'écrièrent plusieurs voix. — N'était-il pas le fils d'un vigneron des Marches , le fils de Giambattista Peretti ? — Oui, Felice Peretti de Grottamare. — Eh bien! le père de ce pape se trouve là dehors devant la porte de l'église et moi, regardez-moi, je suis son enfant tout autant que Sixte-Quint ».
La mort ne peut pas être plus glacée que le silence qui se fit alors. « Dites-le, Monsieur le Curé, n'avez-vous pas de votre propre main donné les sacrements à mon père et n'avez-vous pas jeté la première pelletée de terre sur son cercueil ? Et n'avez-vous pas signé ma lettre au cardinal Felice Peretti avec une phrase en latin et votre nom et ne l'avez-vous pas envoyée à Rome, lorsque mon beau-frère depuis là-bas voulait savoir où vivait sa pauvre famille et comment il pourrait lui venir en aide ? Perbacco, à ce moment-là je riais, mais à présent je lui crie : mon frère viens à notre secours; maintenant nous avons besoin de toi ». Il jeta un regard sur Pozdo, mais le garçon ne fit pas signe que oui. Il ne le pouvait pas. Du secours. Il n'en avait encore jamais eu besoin. Les soldats ouvraient toute grande la bouche dans leur stupéfaction. Mais le petit prêtre au manteau trop long et à la barrette de côté fit de la tête un signe énergique qui valait bien sept Pozdos : son regard muet était si humide et Sesto lui-même était si blême en parlant que chacun saisissait pour ainsi dire avec les mains la vérité de ses affirmations. « Vous seriez..., réussit enfin à dire le capitaine, en reculant respectueusement d'un pas, le frère de Notre Saint-Père de Rome ? — Attendez », ordonna Sesto d'un ton bref et il disparut dans la sacristie. Une conversation à demi-voix s'établit à travers les soldats. « Qu'est-ce que nous allons faire ?... Est-ce qu'il peut le prouver ?... Est-ce que cela ne ressemble pas à un conte ? Mais le vol est le vol et un assassin reste un assassin. Le pape a juré dans sa barbe grise qu'il n'épargnerait pas son propre père. Pst! Pst! voici le géant qui revient ». Le sacristain apportait le vieux registre dont les deux fermoirs d'argent brillaient gaiement en cette heure si pesante. Il ouvrit le livre et montra une page. Elle était écrite avec une bonne encre bien marquée. Enfin, il la présenta d'un air autoritaire au curé et, d'une voix tremblante, le vieillard commença la lecture de son texte :
Anno Domini 1576 obiit in hacce villa Paritondense joannes Baptista Peretti, nonnagenarius, ex Ancona , quem sepului die septimo octobris 1576. Natus 1486, pater Sixti, vulgo Sesti, sacellani nostri ex posteriore, Emminentissimi D. D. Princ. Cardinalis Felicis Peretti ex primo matrimonio. Cui Deus indulgeati R. I. P. En l'année 1576 est décédé en cette localité de Paritondo, Jean-Baptiste Peretti, âgé de 90 ans, originaire d'Ancône, que j'ai enterré le 7 octobre 1576. Il était né en 1486, père de Sixte, en langue vulgaire Sesto, notre sacristain, né d'un second mariage et de Son Éminence le cardinal Félix Peretti, né du premier mariage. Que Dieu lui soit miséricordieux. R. I. P. «Père de Son Éminence, répéta le lecteur, du cardinal et prince de l'Église, Felix Peretti ». Le fait était là patent, indiscutable. Le capitaine en avait le vertige. Ses hommes étaient prêts à s'incliner jusqu'à terre devant le sacristain sur lequel rejaillissait la pourpre de son frère ou plutôt la blancheur du vêtement pontifical. Avec orgueil, Sesto contemplait toute l'assistance abasourdie. Ensuite, il saisit par le bras son fils aux cheveux rouges et commanda tranquillement : Vous avez entendu. Maintenant conduisez-nous tous les deux à Rome . Je prends tout sur moi et sur mon fils. C'est mon frère lui-même qui doit nous juger. Quant aux autres, conclut-il sur un ton plus doux de camaraderie, laissez-les tranquilles jusque-là. Je me porte caution pour eux. C'est ce qu'il y a de mieux à faire. — Oui, c'est ce qu'il y a de mieux », murmura aussi le capitaine avec soulagement. Et dans la même nuit tiède d'été, les soldats descendirent vers Surigno avec Sesto Peretti et son fils Pozdo. Les étoiles brillaient au-dessus de la masse sombre des montagnes, les ruisselets bavardaient dans les gorges, un loup hurlait sur Pratalpe et, derrière le front blanc et froid du neveu du pape, étincelaient des tableaux enchanteurs. Tours de marbre, coupoles de cathédrales, larges ponts sous lesquels passaient de larges fleuves, puis des canons et de magnifiques soldats, des sons des cloches montant dans les nuages, des combats dans les rues, la triple couronne de l'oncle. Et, au milieu de ces merveilles, le coeur hardi du garçon s'envolait comme un jeune faucon vers les aventures.
A Paritondo, don da Dia consolait entre-temps Pietro Solio qui, de bon matin, assis sur l'escalier de sa maison, rendit son âme qui s'envola vers les cimes des monts sibyllins. Mme Peretti, en deuil à la fois de son fils et de son mari, veillait le cadavre avec l'apparence d'une veuve. Mais chacun savait que ce n'était pas ce mort mais deux vivants qui l'avaient rendue veuve. Mais, dans la petite église abandonnée, après que les six cierges de l'autel furent consumés, souriait lumineuse et courageuse, comme quelqu'un qui se contente de sa lumière, la Madone sans voile. |