Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

Signez mon livre d'or Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE
DIT QUELQUE CHOSE?

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Titre de la série :
L-Ombrie
Titre de la page
-Le dernier village
-Où est l'Italie?

- Sibilla Pagni et Taddeo Amente.

Nom de l'auteur:
H-Federer-M-Grandclaudon

CHAPITRE X

Le dernier village.

Nous montions entre des pierres et des herbes sèches par des détours sans chemin tracé. Derrière nous, il y avait encore cinq ou six cabanes et une petite chapelle, quelques personnes nous regardaient et quelques chèvres nous suivaient de leurs bêlements. Puis, ce fut le silence. Devant nous c'était la grande solitude sans vie de ces montagnes desséchées, sans eau et pierreuses. Pas un homme, pas un toit, pas une bête. Rien que des pierres et un silence de pierre et tout en haut le grand ciel immobile des Abruzzes. Lorsque nous fûmes déjà passablement haut, mon porteur Tieco et moi, je m'assis pour contempler encore une fois le dernier petit village au-dessous de nous. Je voyais le chemin étroit d'un blanc crayeux qui disparaissait une fois arrivé à ces petites maisons, après avoir quitté une grande route fréquentée pour arriver jusqu'à ce coin perdu. Et je voyais son ruban clair s'arrêter tout à coup, comme si c'était ici le bout du monde, comme si pas un pied ne pouvait aller plus loin, n'avait pas le droit d'aller plus loin. Dans cette petite localité de Mulizio, je ne l'ai trouvée sur aucune carte, les gens disaient qu'après il n'y avait plus ni villages ni habitants. Ah! comme ils disaient cela orgueilleusement! Comme quelqu'un qui n'a personne sur le dos. Le ton de leur voix semblait dire : là à droite dans la vallée, on commence à rencontrer des hommes. Là-bas, à gauche, vers le haut, il n'y a plus que le bon Dieu. La population comprenait sept femmes, quatre ou cinq hommes et une poignée d'enfants. Tous les visages paraissaient maigres et durs. Avec tant de pierres et si peu de végétation, personne ne devient jamais gras. Mais ils n'avaient pas de rides. Ils ne connaissaient pas la poussière ni la course des minutes ni la tyrannie de la société et de l'ordre social. Le ciel est trop près. Ce sont des hommes calmes, paisibles, contents, silencieux. Ils portent encore une antique coiffure multicolore, de curieux fichus et des vêtements de dessous semblables à des culottes qu'on revêtait il y a des centaines d'années. Leur parler aussi est antique. Aucun professeur ne connaît leur grammaire. Ils vous regardent, comme si vous arriviez d'un autre monde. Les enfants s'approchent de vous et vous tâtent. Lorsque je leur eus crié en bon italien « Vi reverisco >> (Je vous salue), ils crièrent aux vieillards sur leurs portes : « Domm parling, domm parling! » (Il sait parler, écoutez, il sait parler!) C'est du moins ce que je compris.

Les montagnes chauves, échelonnées l'une au-dessus de l'autre, regardent ce petit coin. Elle les écrasent et les couvrent de deux ombres. C'est pourquoi ces gens ont des yeux si lourds, si sombres, si gris. Mais le blanc y brille pur comme le ciel. On m'a raconté que les enfants ne pleurent pas quand ils tombent et que les vieillards meurent sans soupir. Ce n'est peut-être pas vrai. Mais on pourrait le croire, tant la mollesse et la sentimentalité ont peu de place ici. Ce dernier village du monde se présente à vous comme une poésie merveilleuse, sans vers ni rimes, appartenant à un temps et à un monde primitifs, comme une montagne silen­cieuse ou une eau solitaire, tel depuis le commencement et tel jusqu'à la fin. Il était difficile de se faire com­prendre ici, même pour mon guide ombrien. Nous avons parlé surtout avec les doigts et les yeux. Car il faut savoir que, dans ces monts Sibyllins, déjà si peu fréquentés, nous faisions l'ascension d'un coin com­plètement laissé de côté. Vittorio Emmanuele, Pio decimo? — Oui, ils comprenaient ces mots. Ils faisaient un signe d'assentiment et leurs regards devenaient aimables. Guglielmo secondo? Niente. Tsar Nicolo secondo? Niente. I Giaponesi? Niente. Napoleone ?... Ils hésitaient. Peut-être... N'y a-t-il pas eu autrefois un mauvais ange ou un monstre de ce nom ? Quelle politique et quelle histoire ont-ils ? Dans leur pensée, il n'y a ni César ni Bismark, ni guerre russo-japonaise, ni flotte anglaise ni tribunal de La Haye ni bannière étoilée. Ils ne savent rien de la guerre douanière ni de la télégraphie sans fil. Ils n'ont pas vu de cinématographe. Des rois meurent, des rois arrivent, des trônes se modernisent, des républiques se fondent — ils restent ici tout en haut le dernier petit village qui ne change pas avec ses quelques chèvres, ses maigres légumes, son pain de maïs et ses chambres fraîches. Et ils en sont satisfaits. On peut donc vivre sans histoire. Tu vois, professeur Guidone de Pérouse, tu ne savais pas cela, lorsque tu étudiais tes archives. Tu mourrais sans tes histoires du passé. Eux vivent sans elles et mènent une vie plus saine que toi. Les gens sont à deux heures du plus proche et misérable coin où on enterre leurs morts, rapidement et à faible profondeur, près d'une chapelle délabrée. Ce lieu aussi ne mérite pas non plus le nom royal de village. En tout cas, chaque dimanche, en été, on y dit la messe. Alors, les gens de Mulizio descendent et entendent tout ce dont ils ont besoin et dont vivent leurs âmes peu exigeantes. Avec un parfum d'encens et l'écho de l'évangile, ils refont leurs deux heures de montée vers l'ombre des dernières et plus hautes montagnes, tout droit vers l'escalier du ciel, comme ils disent. A leurs oreilles, continue de retentir le tout-puissant :

« In illo tempore dixit Jesus... » A la même heure, l'archidiacre le chante dans la plus grande église du monde, on le récite à Westminster et dans le Nouveau Monde , il va de cathédrale en cathédrale. Mais, ici aussi, on entend les mêmes paroles, sans les ornements de velours et d'or, mais sous la même robe du Messie. Ici, où on ne sait rien du tsar ni de la bataille de Yalou ni du couronnement du roi d'Angleterre, l'évangile est la langue universelle, la confession universelle. In illo tempore dixit Jesus : Eccolo : à propos du semeur et du denier de la veuve, d es vierges sages et des vierges folles, du bon Samaritain, de la brebis perdue, de Marie-Madeleine, du baiser de Judas et ensuite de la croix, du tombeau et de la résurrection — c'est la langue universelle. In illo tempore dixit Jesus parabolam hanc. Ah! comme ils écoutent ces quelques habitants des Alpes, lorsque le curé, devenu lui-même un montagnard au milieu de ces pierres et de ces montagnards, commence à lire dans le vieux livre! Autour de la chapelle murmure un petit ruisseau, bruissent les ceps sauvages, bêlent les chèvres et crient de chétifs enfants pieds nus. Mais les montagnes grises regardent à travers les petites fenêtres du choeur à demi-fermées par des rideaux rouges avec leurs visages paisibles et affirment sans parler : c'est ainsi, en vérité, c'est ainsi. In illo tempore — en ce temps-là, Jésus prit Pierre , Jacques et Jean, son frère, avec lui sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Et son visage brillait comme le soleil. Et Moïse et Élie apparurent et conversèrent avec lui. Alors Pierre dit à Jésus : « Seigneur, il fait bon ici. Si tu veux, nous y construirons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. »

Où cet évangile est-il plus beau ? Les voilà, Pierre, Jacques et Jean ici sur la hauteur, loin du monde agité, sur le Thabor. Et ils entendent Dieu appeler de tout près dans les nuages, lorsque l'éclair touche presque leur chevelure, lorsque le tonnerre retentit dans leurs membres. Et ils ont construit trois tentes, mais pour le Seigneur, une petite chapelle. Et quand ils redescendent de la montagne comme les apôtres, alors on entend aussi : « Ne dites à personne ce que vous avez vu ». Non, non, nous ne révélerons pas comme nous sommes contents, comme nous sommes seuls et tout près de l'éternité. Celui qui demeurerait longtemps au milieu de ces solitaires comprendrait peu à peu convenablement leur langue. Et alors il remarquerait avec étonnement que ces gens, dans leur correction d'une solennelle gravité, emploient d'une façon merveilleusement belle et, sans le savoir, la langue des Saintes Écritures : « Et je te le dis, c'est ainsi. — En vérité, en vérité, nous devons nous occuper de procurer un valet à Giovanni le berger. — Il n'est pas possible qu'il garde à lui seul tant de brebis. — Donnez au valet ce qui est juste et gardez ce qui vous revient. — Notre Père qui est dans le ciel te protège, petit enfant. Il a compté chacun de tes cheveux. — Va en paix, voyageur. — Ne croit-on pas habiter au pays des patriarches ? Il est malheureusement vrai que je ne pouvais pas rester ici avec mes pieds et mes doigts sans cesse en mouvement. J'ai été gâté par le monde. Cette solitude est trop forte pour quelqu'un dont le vacarme insensé des rues de cette terre a ébranlé les nerfs. Mais je vous envie. Je voudrais être comme vous, habitants du bout de la terre. Je voudrais m'habituer à cette solitude, avant que la grande solitude de la mort me contraigne — de gré ou de force — à devenir solitaire.

Prends le sac, Tieco! Avanti! En avant pour les cimes du mont Sibyllin!

CHAPITRE XI

Où est l'Italie?

Où est l'Italie ?

La plupart des gens ne le savent pas exactement.

Depuis les monts sibyllins, par la vallée de la Nera et du Velino jusqu'à Rieti et Aquila, il y a une distance de quelques courtes et belles journées de marche . On descend une route, dure et blanche, comme toutes les routes dans la plaine, magnifiquement bordée de murs et s'élançant par-dessus ruisseaux et rigoles. Toutefois, dès que nous voulons prendre un raccourci et traverser les vallées voisines, il n'y a plus que de petits chemins. Et si on franchit une chaîne de collines — ici on les appelle des montagnes — pour arriver rapidement dans l'autre vallée, on n'a bientôt plus que des sentiers de bergers ou l'empreinte des pas des chèvres et des mulets et on se retrouve au bout d'une heure dans des amas de pierres sans chemin frayé ou sur un terrain dur et glissant. On monte rarement plus haut que huit cents mètres. Mais cela suffit pour cheminer une demi-journée et même davantage dans une solitude totale et le silence. Dans le nord, nous n'avons rien de tel. Quand on descend dans une nouvelle vallée, nous sommes bientôt salués par de petites villes, construites moitié en pierres , moitié en briques et, un peu plus bas, nous rencontrons les anciennes villas de marbre dans leurs lourds et noirs jardins de cyprès. Là où un peu d'eau suinte d'un pli de la montagne, s'étendent immédiatement des forêts entières d'arbustes, de fruits sauvages et d'arbres fruitiers greffés et cultivés. Et le soleil nous paraît de plus en plus jaune et l'atmosphère de plus en plus aromatique et épaisse. On entend presque déjà la grande et antique respiration de Rome . Celui qui ne connaît pas de telles excursions ne connaît pas l'Italie. L'Italie se présente sur la place Saint-Marc, s'étale devant Saint-Pierre, raconte l'histoire devant le palazzo Vecchio et danse sur les quais de Naples. Mais tout cela est un peu une Italie de théâtre. On entend le souffleur instruit qui connaît tout trop bien par coeur; histoire, art, poésie et on entend les ah! et les oh! et les applaudissements du public international devant les décors. Cela trouble. Et, finalement, devant toutes ces splendeurs, on demande : n'avez-vous donc que des palais, des églises et des musées ? L'Italie se compose-t-elle d'anciennes peintures, de vieux marbres, de statues de Garibaldi, de prêtres, de cochers, de mendiants et de pourboires ? Est-ce là tout ?

Où est l'Italie ?

En fait, Naples et Venise sont ses jolis yeux. Rome c'est son front austère et Florence sa bouche en fleur, Bologne est l'annulaire et Gênes l'autre annulaire de ses mains délicates. Milan et Turin sont les pieds d'où elle prend son vigoureux élan. La Riviera est son sourire et les Abruzzes sa chevelure crépue. Mais où est son coeur, son coeur intérieur, profond et chaud ? Sur cent personnes qui vont en Italie peut-être quatre-vingt dix-neuf n'ont pas vu la véritable Italie. Ils ont vu une peinture de l'Italie, mais non pas l'Italie vivante, humaine. Ils ont vu le salon, mais non pas les chambres intimes, les coeurs de l'Italie. Au commencement, je ne pouvais m'empêcher de rire, lorsque je me suis rendu compte des pauvres connaissances des Italiens en géographie. Il y en avait tant pour ne pas savoir où se trouve mon pays suisse et je trouvais étrange d'entendre une jeune fille intelligente, après que je lui eus nommé la ville où j'habite, me dire en contractant ses épaules avec un frisson : « Ah! oui, Zurigo ! une ville au milieu des bois et sous la neige avec des animaux sauvages, pouah ! » Leur propre pays aussi ne leur est guère mieux connu. Ils mélangent sans se gêner Parme et Pise, Padoue et Pavie. Même à la gare principale de Rome, on m'a renvoyé de guichet en guichet, lorsque j'ai voulu prendre le train pour une petite ville pas bien éloignée ni totalement inconnue, Anticoli Corrado par Tivoli et l'embranchement de Subiaco. Personne ne pouvait m'indiquer la station où je devais descendre. Mais pourquoi y trouver à redire. A cause d'une ville ou d'un village ? Lorsque nous autres, gens du Nord, passons nos vacances dans les pays méridionaux, après avoir fait des économies pendant dix ans, nous achetons des guides de voyage et nous étalons des cartes et des plans grands comme une table et lorsque, une fois dans le sud, nous suons et nous nous fatiguons à étudier et à prendre des notes et à parler un baragouin italien difficile à comprendre et lorsque, ensuite, nous ne savons toujours pas où est l'Italie, alors nous sommes de fameux géographes. En vérité, je n'exagère pas. Celui qui va de Bâle à Zurich, Lucerne et Genève, s'arrête une paire de jours dans chaque ville, court les églises, les bibliothèques et les musées et, finalement, va assister à une représentation de Guillaume Tell à Altdorf, celui-là est encore loin de connaître la Suisse. S'il s'était arrêté pour dix jours dans un village de l'Entlebuch ou avait passé une semaine dans l'Appenzell, au milieu des bergers et des chèvres sur le Saentis, celui-là aurait vu davantage de la Suisse qu'en visitant sept cathédrales et en faisant l'ascension de soixante-dix clochers. Il en va de même pour l'Italie. Une promenade à travers des territoires où ne passe pas le chemin de fer et où il n'y a pas de stations thermales ou balnéaires vous révèle le coeur du peuple italien beaucoup mieux que la vie animée des rues de ses grandes villes avec leurs coupoles et leurs tours.

Où est l'Italie ?

A l'écart, en Ombrie, dans certains coins des Calabres, dans les villages des Marches, dans la région des collines toscanes, dans les champs de maïs de la Lombardie, dans les villages de pêcheurs vénitiens, mais surtout dans les vallées des Abruzzes où je circule en ce moment. Là vous n'entendez pas autre chose que l'italien et encore seul le curé peut parler la langue littéraire. Ce que l'or. boit et mange, les vêtements aussi, tout cela provient du pays. Quel vin on boit dans des cruches d'argile! C'est un jus fort, d'un rouge bleu, sentant le terroir qui circule dans votre corps comme un sang épais. Et quelles images sont accrochées dans les chambres sombres! Les anciens papes Grégoire XIV et Pie VIII, Garibaldi en jeune franc-tireur et un roi de Piémont portant une perruque. Dans la rue, on ne s'appelle que par son prénom et le soir tout le village est dehors et bavarde à haute voix, personne n'ayant rien de caché pour ses compatriotes. La rue est la salle de tout le monde, pleine du bruit du travail et des cris d'enfants dès le matin, pleine de ronflements et de rêves la nuit. Dans la petite église, tous prient sans ordre, les uns chantent, un chat miaule, des oiseaux volent entre les nervures de la voûte comme sur des branches d'arbres. Les enfants de choeur autour de l'autel se tiennent tantôt comme de petits diables, tantôt comme de petits chérubins. Dans tout le village, seul l'aubergiste possède une montre, mais lourde comme une pierre et attachée à une courroie de cuir. Elle n'indique pas les secondes. Le curé possède une pendule dont le balancier est immobile depuis des années et au clocher que les gamins escaladent de l'extérieur, à l'aide des pierres et des crochets en saillie, jusqu'à l'abatson, on ne voit qu'un cadran solaire. Les plus enragés grimpeurs ont même gravé leur nom et dessiné un nez burlesque sur le cadran peint portant les chiffres. C'est seulement ici qu'on apprend à connaître le chant italien. Il est difficile d'en parler exactement. Il a tout d'abord un accent profond et triste comme la cornemuse avec quelques sifflements et des triolets plus aigus que gais, puis c'est un murmure et des éclats fugitifs comme si des enfants des rues se mettaient à rire. Mais le fleuve sombre des accords mineurs étouffe la voix du chanteur. On ne comprend que les paroles lentes et longues du texte. Il y a plus de sons que de vers dans la chanson, comme dans les tyroliennes. C'est ainsi qu'on chante dans les Abruzzes.

Mais dans les vallées ombriennes, vers Rieti et Rome , le chant est déjà plus vivant, c'est déjà un peu de l'opéra. Un garçon commence d'une voix de tête, les basses forment le choeur, puis une jeune fille au fichu rouge fait des roulades comme un rouge-gorge. Les hommes répondent d'une voix profonde et grave, on pense à un choeur de vieillards dans la tragédie grecque. Le premier chanteur ne peut se tenir à cette cadence. Il est l'acteur proprement dit et le héros et il se met à exulter ou à se lamenter sans frein. La jeune fille l'imite de sa voix de soprano, tantôt comme si elle cherchait à le comprendre, tantôt comme si elle le singeait ou encore comme si elle se moquait de lui. Il se livre au désespoir, elle rit. Il menace, elle boude. Il enrage, elle baisse la tête et finit par se taire. Tout est improvisation, le chanteur invente de nouvelles strophes et de nouvelles situations, la jeune fille le seconde avec autant d'habileté. Les gamins à genoux écoutent, la bouche ouverte, laissant voir leurs dents d'animaux de proie et leurs yeux brillent toujours plus sombres. Mais les fillettes se tiennent sur le mur et essayent de chanter doucement.

L'obscurité tombe. Des étoiles s'enflamment au-dessus des têtes. La fraîcheur des montagnes et le parfum des pêches des jardins flottent au-dessus de nous. Le chant devient plus grêle. Les deux anta­gonistes se taisent. Le choeur s'arrête lentement. Ici et là une forme se détache du groupe, puis deux, puis trois. Bonne nuit ! La vie est d'une grandiose simplicité. Toujours du riz et du maïs avec de l'huile et du vin ou des fruits sauvages, du pain dur, des courges au vinaigre, du fromage de chèvre et enfin de la viande fumée. Ici, vous ne trouvez ni journaux ni livres, pas d'autres fontaines que les ruisseaux et les citernes, pas d'autre musique que l'accordéon ou le pipeau. On ne s'incline que devant le vieux curé, pas d'autre docteur que le sacristain avec ses onguents, pas de magasins ni d'artisans, pas d'ouvriers rien que des bergers. Et le vêtement de fête le plus estimé et le plus recherché c'est une belle peau de mouton fine et d'une blancheur immaculée. Ici, on n'a ni mal de dents ni mal de tête. Pendant des heures, on peut s'étendre sur le seuil de la maison ou devant la porte et dormir comme un chat du midi au soir. Dans les hautes vallées dont je parle, il n'y a pas beaucoup de mains capables d'écrire. Seul celui qui veut va à l'école auprès du curé et du maestro. Quelques semaines dans l'année. Qu'apprend-on ? Dix fois dix font cent. La terre est un globe. La lune n'est que sa petite compagne docile. L'Italie a un roi et le pape du monde entier. Mais c'est loin pour aller jusqu'à eux à Rome . Londres est la plus grande ville de la terre. Les Russes habitent dans les neiges. Ils portent des bonnets de fourrure hauts comme une tour. Mais les Chinois sont jaunes et portent des nattes. Chaque lettre commence par Monsieur et se termine par Votre serviteur. Voilà ce que l'on apprend ainsi que quelques grandes vérités. C'est suffisant. Avec cette nourriture, les nerfs sont comme des cordes.

Qu'est-ce que pour eux le moteur Diesel, l'avion, la sténographie, des ordres ministériels et des jeux de bourse ? Des sottises. Il vaut mieux ne savoir ni lire ni écrire et, en revanche, être en bonne santé, fort et robuste. La vie est déjà si courte et une année tourne aussi vite qu'une roue de voiture. Faut-il encore la rendre plus courte en s'échauffant et en se fâchant ? Mettez-vous sur le dos et laissez les choses aller et venir! Qu'est-ce qui nous manque ? demandent aux étrangers ces gens heureux. Peut-on mieux vivre sa vie ? N'aimons-nous pas aussi bien que n'importe qui Descendez vers le mur du cimetière. C'est là que se promènent le dimanche après les vêpres, Pietro et Maria et qu'ils se jurent un éternel amour au soleil, sous la lune et la plus grosse étoile de la nuit. Elle est comme un feu et lui comme un vent violent. Cela donne un fameux brasier. S'ils s'approchent du presbytère, ils oublient souvent de retourner assez tôt. La vieille cuisinière, Marina , a déjà vu le couple et elle leur crie depuis sa cuisine : « N'avez-vous pas honte ? Séparez- vous! » Car c'est une vieille ratatinée et elle n'aime pas voir deux jeunes fleurs prêtes à s'ouvrir et à répandre leur parfum. Et comme ils se moquent d'elle, elle leur jette de sa fenêtre savon et brosse, mais ne les attrape pas. Les jeunes gens, pas bêtes, ramassent les objets et crient : « Merci beaucoup. C'est notre premier cadeau de noces. — Vous voyez, Monsieur, quels joyeux lurons nous sommes. Alors Marina crie : — Je vais le dire tout de suite à Monsieur le curé! Et le couple répond : — Vas-y. Le plus tôt sera le meilleur. Il faudra bientôt nous faire publier. Alors la vieille femme ne met plus la tête dehors et de colère brise une paire de tasses. Si le curé voit les débris, il rit et dit : — Ah! j'ai tant de vieille vaisselle à la maison. Avez-vous remarqué la plaisanterie ? Mais Pietro et Maria continuent fière­ment leur promenade et quand ils reviennent sur la place de l'église, ils sont rouges comme des braises, rient en regardant le pavé et ne disent plus un mot. N'est-ce pas beau ? Regardez, Michele, le fils de l'aubergiste. Il a quatorze ans et il est grand comme un arbre. Un jour, il est allé trouver le curé et lui a dit : — Prêtre Don Pol (Don Paolo). Inscrivez la Catarina Saldi dans votre gros livre. C'est ma femme.

— Très bien, dit le curé et il donne au gamin une prise de son tabac fort. Puisqu'il a déjà une fiancée, il peut bien priser comme un homme.

 

CHAPITRE XII

Sibilla Pagni et Taddeo Amente.

 

Dans la montagne, à Pigni, village haut perché, moitié nid de chèvres et moitié nid d'êtres humains, une veille de fête les gens se vantaient auprès de moi, l'étranger, de tout avoir dans de meilleures conditions que les habitants de la vallée. Nous avons du lait en suffisance, de l'eau potable, du fromage, du vin, des habits moelleux en peau. Nous vivons sans larmes, nous mourons sans être malades. Nous dormons beaucoup et bien. Personne ne peut dormir aussi bien que nous. « Mais, chers amis, demandai-je, est-ce que vous pouvez aussi aimer ? — Ah ! Signore, vous tombez bien. Vous ne connaissez pas Sibilla Pagni ? Je secouai la tête. — Et Taddeo Amente ?— Non, mes amis. — Alors, vous ne savez rien de l'amour. » Et alors, dans un village des Abruzzes sans montres, sans livres scolaires, on me raconta, tantôt une seule voix, puis trois ou quatre ensemble, devant une cruche de vin, une histoire de jeunes gens amoureux qui est beaucoup trop belle pour que je puisse en tirer une nouvelle rédigée selon les règles littéraires. Rédigez-la, vous-mêmes. Je vous présente le fil du récit, tel que ces gens des Abruzzes l'ont déroulé devant moi. La brune fillette Sibilla Pagni aimait déjà, étant toute petite, Taddeo Amente aux boucles blondes. Les Pagni ont dix brebis et dix chèvres. Mais le père de Taddeo n'a que deux brebis et deux chèvres. « Alors, il n'y aura pas de mariage », dit le vieux Pagni. C'est ainsi dans ces villages. On ne peut se marier que si l'on a autant de brebis et de chèvres. Mais celui qui a encore des ânes et des boeufs n'épouse ni chèvres ni brebis. Ce serait ridicule.

Mais Sibilla ne calculait pas le nombre des animaux. Pour elle, seul comptait le beau Taddeo Amente. Elle n'y renonça pas. Elle n'avait d'yeux et de prières que pour lui et elle ne chantait pas une chanson où il ne faisait pas sa partie; elle ne buvait pas dans une tasse où il n'aurait pas bu auparavant avec ses lèvres froides. Elle avait les joues rouges et rondes et était savoureuse à regarder comme un des beaux oeillets rouges du jardin du presbytère. Lui, était pâle, élancé, silencieux et rude comme un des oeillets sauvages qui poussent sur le Pratimonte. Jamais, il ne lui disait une parole affec­tueuse. Il l'évitait et plissait les lèvres quand elle s'asseyait à côté de lui. Elle fut obligée de le craindre petit à petit. Mais, cependant, elle l'aimait d'autant plus. Quand il conduisait son bouc et sa chèvre au ruisseau, elle avait aussi conduit auparavant ses cinq paires d'animaux au même abreuvoir. Il lui dit un jour avec un mépris inexprimable sous sa forme rude et froide : « Tu vois, cela suffit pour cinq mariages et pas un chiffon de plus. » Et il partit en faisant claquer son fouet, avec son bétail, vers un autre point d'eau. Le jour suivant, Sibilla n'emmena au ruisseau que ses deux plus maigres chèvres et attendit le coeur battant ce qu'il allait lui dire. Mais Taddeo serra encore davantage ses lèvres desséchées par le soleil et dit : « Est-ce que tant de mariages se sont déjà faits ? » Telles furent les paroles de Taddeo et depuis il prit avec lui son demi-frère, le petit Felice, pour aller au ruisseau.

Toutefois, lorsque les jeunes filles et les jeunes gens partirent au mois de mai pour les pâturages en haute montagne, inévitablement Sibilla et Taddeo se durent rencontrer fréquemment. Un jour qu'on avait chanté successivement beaucoup de jolies choses et bu du vin fort, la jeune fille — je ne sais si ce fut par chagrin ou sous l'influence d'une légère ivresse — courut vers le garçon et s'agenouilla devant lui, en disant comme un petit enfant : « Taddeo, je ne puis vivre sans toi. Aime- moi donc aussi un peu. Sur quoi il demanda d'un ton glacé : — Petite sotte, comment est-ce que je m'appelle, dis-le. — Amente, répondit-elle naïvement. — Tu vois, petite oie, cela veut dire que je n'ai aucun penchant pour une telle folie, je ne sens rien. Ameute! C'est ainsi que je m'appelle, c'est ainsi que je resterai. Addio ! » Et sur ses maigres jambes, il remonta en se dandinant vers sa paire d'animaux. Mais il n'allait non plus avec aucune autre jeune fille. Depuis cet incident, on ne le rencontrait jamais plus sur les chemins sans le petit Felice à côté de lui. Autre­ment, il demeurait près de sa grand-mère Zura et travaillait à réparer la maisonnette branlante. Au début de juin, comme on avait fait paître le bétail dans les pâturages pierreux les plus élevés, avant que le soleil eût tout grillé, une pluie d'une durée inaccou­tumée se déversa dans les vallées. Durant des semaines. Il faisait aussi froid sur les hauteurs qu'au mois de décembre. On redescendit le bétail au village. Taddeo, toujours pâle et froid comme un glaçon n'avait plus froid depuis longtemps. Il resta. Ses ani­maux ainsi seuls là-haut pourraient se livrer à un véritable festin. Sibilla attendit aussi avec son troupeau et laissa partir en avant tous les bergers pour redescendre seule avec Taddeo. Quand bien même durant tout le trajet de retour, il ne prononcerait pas une syllabe et regarderait toujours de l'autre côté, peu importe, peu importe. Pourvu qu'elle puisse aller avec lui et ici et là traverser son ombre belle et svelte. Elle gardait ses bêtes un peu plus bas, à un défilé où Taddeo devait absolument passer.

Pourquoi aimes-tu si aveuglément ce garçon ? lui demanda la dernière bergère qui redescendait dans la vallée. — Ce n'est pas un amour aveugle, ne prononce pas ce mot. Je l'aime, parce que j'aime de le voir. — Tu es ensorcelée. — C'est possible, Maddalena, c'est possible. Ensorcelée avec du lait. Veux-tu savoir comment ? — Dis-le. Cela m'étonne. — Taddeo et moi nous sommes nés le même jour. — Il y en a beaucoup d'autres. — Mais sa mère est morte à sa naissance. Et ma mère était malade et faible. On nous porta à la grosse Linda, la nourrice. Elle faisait d'abord boire Taddeo et moi ensuite. Lui, toujours le premier, parce qu'il était si chétif; moi toujours la dernière, parce que j'avais déjà des joues rouges. — Oui, oui, cela provient de là. Mais alors, il doit donc t'aimer aussi. Le même lait, Sibilla! — Oh! il m'aime. Seulement, il ne le montre pas. Il est bien trop fier. — Petite folle...— Non, je le sais. Laisse-moi seule. Tu ne dois pas rire. Tu serais heureuse, si tu étais Sibilla Pagni.— Comment peut-on être aussi grande et aussi sotte, s'écria l'autre fille presque en colère. A présent, je le sais, tu es folle. » Elle courut en descendant pour raconter aux autres les folles idées de Sibilla. Et la bergère demeura là-haut solitaire. Elle attendait et de ses grands yeux noirs scrutait le brouillard dans la direction d'où il devait venir.

Finalement, quelque chose surgit de l'épaisse nuée, mais plus elle approchait plus elle était petite. C'était Felice qui descendait tout seul du nuage. Les animaux seulement le suivaient. « Où est resté Taddeo ? demanda-t-elle timidement. — Nous avons perdu le bélier. Il va périr gelé là-haut, tant il fait froid. A chaque parole de l'enfant, la respiration sortait comme une vapeur de ses lèvres bleuies vers le visage de la jeune fille. C'est son frère, pensait- elle, et elle respirait cette vapeur avec bonheur. — Je vais l'aider à chercher, dit Sibilla presque sur un ton implorant. Car déjà le petit frère de Taddeo plissait le front comme son aîné, secoua ses cheveux jaunes et dit, en l'effleurant i. peine de ses deux yeux bleus luisants et glacés! Taddeo le fera bien tout seul. — Dis ce que tu veux, cria la jeune fille derrière lui dans le brouillard, mais j'irai à son aide. Il va faire nuit. Dieu sait s'il ne va pas neiger. » Aussitôt, elle monta en courant, après avoir mis son troupeau à l'abri sous un rocher et attaché les bêtes les unes après les autres. Elle courait d'une roche à une autre, presque aveuglée par le brouillard, tandis que le vent dénouait ses cheveux qui flottaient sur ses épaules. Par moments, elle s'arrêtait et écoutait. Mais elle n'osait pas appeler, parce qu'elle craignait, s'il l'entendait, qu'il ne se cachât intentionnellement.

Elle monta de plus en plus haut. Depuis longtemps déjà, la dernière corne de berger de ceux qui descendaient dans la vallée avait cessé de se faire entendre. Tout autour d'elle c'était la nuit avec les bruits de la montagne. Des grelons coupants voltigeaient autour d'elle.Finalement, la tempête diminua un peu et il commença à neiger d'épais flocons. Ils claquaient au vent comme des drapeaux. C'est alors que Sibilla entendit de tout près le trot d'un animal. C'était le bélier perdu. Mais on ne voyait Taddeo nulle part. A présent, elle cria d'une voix forte : « Taddeo, Taddeo! J'ai trouvé ton bouc. Je le tiens solidement, arrive! Aussitôt, elle entendit une voix très proche et sèche venant du sol : — Je ne peux pas me lever. Ramène le bélier à la maison. C'est le plus sage. Mais la jeune fille s'en va à tâtons dans l'obscurité en direction de la voix, jusqu'à ce qu'elle trouve Taddeo à côté d'un bloc de pierre. Il est tombé dessus et a dû se casser quelque chose. Car il a essayé bien des fois de se lever, mais sans pouvoir le faire. — Laisse-moi par terre, j'y suis très bien, ordonne- t-il fièrement. Ramène seulement le bélier à la maison, si tu veux être utile. Tu pourras aussi dire à l'oncle Simone qu'on vienne me chercher demain. Au bout d'un instant, il ajouta en bégayant un peu : « Je te remercie.— Laisse-moi veiller près de toi, supplia-t-elle.— Je n'ai besoin de personne, va-t'en. »Alors, elle obéit et prit le bélier par le collier. Mais auparavant, elle prit sa peau de mouton et sa couverture de ses épaules et y enveloppa le jeune homme absolument sans forces, malgré ses cris de colère et ses injures. Elle plaça sous sa tête blonde son bonnet et sa jaquette. Elle lui fit ainsi un petit nid dans ce lit de roche. A moitié dévêtue, elle s'éloigna avec l'animal.

Mais au bout de dix pas, elle fut déjà obligée de s'arrêter. Il était impossible de trouver une direction vers l'est ou le sud. La nuit, le brouillard et les flocons de neige tissent une obscurité impénétrable. Taddeo le comprend. Pendant une paire d'heures, elle reste accroupie près de lui dans l'humidité et le froid pénétrant. Il neige de plus en plus fort. Tout le brouillard semble converti en neige. Des nappes épaisses tombent du ciel. Taddeo ne dit pas un mot. Durant des heures, il entend à peine sa respiration. Elle ne remue pas un membre. Cette sorcière, cette méchante et céleste sorcière. Ne peut-on en devenir maître ? Il l'aime et la hait. Finalement, comme elle essuye les flocons qui tombent sur lui et l'enveloppe plus étroitement dans la peau de mouton, il lui dit doucement : « M'aimes-tu donc tant ? » Elle veut répondre. Mais sa gorge est trop serrée. Il neige, il neige sans arrêt. Partout où on se tourne, ce n'est que de la neige. Malgré les couvertures et la jaquette, Taddeo est gelé. Les douleurs dans le dos le percent comme des pointes. Il a la fièvre. Il prononce des syllabes étranges, étouffées.Alors, elle se place au-dessus de lui avec ses deux bras, comme un toit si bien que la neige ne peut plus tomber sur lui. Elle reçoit sur sa tête et son dos les flocons qui tombent. Elle est mouillée jusqu'aux os. Mais elle ne sent pas le froid. Elle aime.Taddeo claque des dents. Il divague et prononce d'un ton suppliant les noms : Iddio, Madonna et... aussi Sibilla. »Alors, en partie dans une angoisse mortelle à son sujet,en partie à cause de sa propre faiblesse, elle tombe sur Taddeo. Douce et bienfaisante comme un chaud manteau, elle s'étend sur le jeune homme. Dès lors, il reste silencieux comme s'il dormait.

Elle le couvre comme une soeur couvre son frère dans la détresse. Après minuit la neige cessa. Le ciel contemple avec les yeux brillants des étoiles ce couple curieux. La neige devient dure. Sibilla sent ses bras, son dos devenir raides. Qu'importe, qu'importe! Elle remarque que peu à peu elle devient raide comme du bois ou un glaçon. Qu'importe, qu'importe! Elle ne sait plus où sont ses pieds. Mais elle a toujours encore assez de chaleur pour souffler sur le visage glacé et le réchauffer. Elle sent sa respiration rapide et courte, elle sent sa jeune bouche. Elle pourrait maintenant lui donner un baiser. Elle en a rêvé mille fois. A présent, son rêve serait réalisé si elle approchait doucement ses lèvres. Il serait peut-être content. Mais non, cette nuit, elle n'est qu'une soeur, qu'une mère, pas autre chose. Si elle doit être sa fiancée, ce sera demain, quand il sera remis, éveillé et fort. Mais c'est lui qui doit lui parler le premier.Taddeo semble rêver. Il parle d'une façon confuse, tantôt du bélier, tantôt de son frère Felice et de sa grand-mère, tantôt il appelle les chiens, tantôt les bergers pour qu'ils se dépêchent donc un peu. Tout à coup, il regarde de ses yeux d'un bleu sombre Sibilla, comme il venait de s'éveiller lucide et doux et il demande d'une voix d'enfant : « Si tu m'aimes tant, jeune fille, alors donne-moi maintenant ta bouche, pour que je puisse te remercier. »

Elle ne le lui permet pas. A présent, c'est elle qui est fière. Mais elle fait ce qu'elle peut. Il sent sa respiration sous sa tête, sa main à sa joue, son côté près du sien. Et les étoiles semblent subitement lui sourire et le vent dans l'air clair et glacé semble résonner comme une harpe, tandis qu'il répète en balbutiant : « Je ne veux que te remercier... te remercier... », il s'endort. C'est ainsi que le trouvèrent les bergers avec leurs lanternes et leurs chiens. Son visage farouche est devenu doux et affable comme amolli par la rosée. Il dort encore. Et Sibilla raidie sous la couche de glace comme dans une robe d'argent le couvre soigneusement. Elle aussi dormait. Elle ressemble à une poule toute blanche qui étend ses ailes sur sa couvée et veille sur elle pendant son sommeil. On rapporta les deux jeunes gens à la maison. Et, en quelques jours, Taddeo se trouva guéri et se remit à circuler en boitillant comme auparavant. Il est même devenu encore plus mince et plus beau. Mais Sibilla a les pieds gelés et ses jolies petites mains aussi. Elle est incapable de faire un pas. Son visage est redevenu rose et a le parfum d'un oeillet dans le jardin du presbytère. Mais ses doigts restent ankylosés et ses pieds sont tordus comme des racines . Le père Pagni a dû vendre toutes ses brebis et toutes ses chèvres, sauf deux, parce que Sibilla a été obligée d'aller voir le docteur à la ville. Peut-être pourra-t-on encore sauver ses membres. Tout d'abord, il n'a vendu que deux paires d'animaux et a encore toujours été très fier vis-à-vis de Taddeo Amente. Mais le docteur n'a rien obtenu avec le premier traitement et a essayé un second remède, alors il a fallu vendre deux autres paires. Dès lors, Pagni est devenu plus modeste et a accepté le salut de Taddeo. En troisième lieu, le médecin a essayé le magnétisme et cela a encore coûté deux paires. Cette fois, Pagni a salué Amente le premier dans la rue. Avec les bains de vapeur et les séances de sudation que le docteur Marchi utilisa en dernière ressource, deux chèvres et deux brebis partirent encore de l'étable. C'est alors que Pagni alla trouver, après l'Angelus, la tante Zura Amente et lui dit : Taddeo devrait épouser ma fille ou entrer à mon service comme valet. Il nous doit bien cela.

— Dis-lui, toi-même, répondit la vieille femme. Mais il n'osa pas dire un mot à ce jeune homme pâle et taciturne. Et lorsque Sibilla revint de la ville où elle avait été soignée, un visage en fleur dans un corps en ruines, il ne dit plus un mot de ce mariage. Non, ils ne pouvaient pas se marier. Au bout de douze semaines, Sibilla fut transportée pour la première fois à l'église dans une petite voiture à deux roues. C'était la fête de Sainte-Anne. Depuis cette nuit si terrible, les deux jeunes gens, Taddeo et Sibilla, se revoyaient pour la première fois. Le curé fit un beau sermon et la messe chantée, après avoir fait l'aspersion de l'eau bénite, en donnant le dernier coup de goupillon, il dit : « Allez en paix! »

Alors Taddeo se plaça devant lui au milieu de l'allée. Plus svelte, plus pâle et, en même temps, plus imposant que le Saint-Michel sur l'autel, il s'écria : « Don Paolo Brusa, publiez les bans de Sibilla Pagni et de Taddeo Amente. » Toute l'assistance, immobile et incrédule, regardait le jeune homme et l'infirme, sans pouvoir dissimuler sa stupeur. Sibilla cacha son visage dans ses doigts desséchés et tordus et cria comme un petit enfant : « Je ne veux pas, je ne veux pas. Je suis une infirme. Taddeo est beau comme un ange et doit avoir une jolie femme. — Mais moi, je veux, dit Taddeo d'un ton irrésistible. D'un seul coup, il prit Sibilla dans ses bras, aussi facilement que s'il prenait un petit oiseau dans son nid. — Prends Lucia Bonati, bégaya le petit oiseau, elle est jeune et belle et en bonne santé et elle te suit des yeux partout où tu es et où tu vas. » Sibilla parle très sérieusement. Elle résiste, se défend et pleure. Et la Bonati bondit en hâte de son banc, les yeux enflammés d'amour et s'écrie : « Me voici! me voici! » Mais Taddeo la repousse dédaigneusement du coude et dépose son petit oiseau infirme devant l'autel, aux pieds du curé, il s'agenouille à côté, mais tient Sibilla avec ses bras toute droite, comme jadis elle l'a soutenu et protégé. « As-tu fait un voeu ? demande don Paolo avec co­passion. Alors je te dis, Taddeo, que même un serment ne te lie plus. Car tu as juré à Sibilla en bonne santé et non pas à cette infirme.

Mais Taddeo secoue la tête, puis il se penche sur ce magnifique visage douloureux, l'embrasse devant tous les fidèles, devant le curé et la Madone , fortement sur la bouche, et ordonne : Curé, unissez-nous. Je le veux ainsi. Un point. Je l'aime. — Mais, mais... bégayait don Paolo en montrant les membres estropiés de la jeune fille. — Cela ne fait rien. J'ai des mains et des pieds pour nous deux. — C'est vrai, avoue le curé en jetant un regard admiratif sur ce grand et robuste jeune homme. — Et elle a en échange un coeur aussi fort que des centaines. — C'est vrai aussi, reconnaît encore le prêtre, en regardant Sibilla et en se représentant cette petite créature accomplissant un si grand geste là-haut sur le Pratimonte. — Oui, c'est vrai, crièrent de nombreuses voix à travers la nef. Elle a un coeur pour deux, pour cent, pour mille. Elle a un coeur pour tout le village. Et c'est ainsi que cela devint une réalité : les mains et les pieds de Taddeo et le coeur de Sibilla s'unirent en un magnifique mariage. Sur le chemin du retour, Sibilla aurait demandé : — Taddeo, dis-moi maintenant sur ton honneur et ton salut éternel, m'as-tu épousée per amore o per misericordia?

— Per amore, répondit-il immédiatement en allant tout doucement, tout doucement avec la petite voiture sur le misérable pavé de la rue. — Pourquoi ne m'as-tu donc pas aimée plus tôt, lorsque j'étais encore si belle ? — Ah! fit-il en riant, c'est que, alors, tu avais trop de moutons et de chèvres, cinq fois trop. » C'est ainsi qu'il plaisantait encore. Et de ce curieux mariage sont issus des enfants grands, agiles et robustes. Monsieur, c'est demain dimanche. Si vous vous levez pour huit heures, vous pourrez les voir tous les deux. Trois garçons et le père vont avec la petite voiture. Demain, c'est Tito qui poussera la voiture. C'est son tour. Et il ne le cède à personne.— Et maintenant, Monsieur, vous savez si nous pouvons aimer. Est-ce que cette histoire vous a plu ? Bon, alors à présent racontez-en une aussi. — Je n'en sais point », dis-je tout bas avec humilité et je gardai le silence.