Assise est une petite ville bien intéressante sur la pente du Subiaso. La brise venant des Abruzzes y est délicieuse en été. Chaque fois que je la sentais l'après-midi, je ne pouvais m'empêcher de penser au vent frais et puissant que le fils d'un drapier a fait souffler de cette enceinte dans les voiles flasques du xme siècle. Je mangeais et logeais chez la Padrona Agnese di Serla. Elle possède une bonne maison aux murs épais, aux chambres fraîches et aux grilles de fenêtre solides. Du fait qu'elle sert un café pur, elle est déjà une merveille dans toute l'Italie. Mais boire une tasse de café ou même plusieurs sur sa table en marbre brisée mais blanche comme du lait est un événement. Un livre inconnu s'ouvre devant vous, lorsqu'on entend ses histoires. A son avis, il n'y a pas de plus grand saint que le Santo d'Assise. Oui, il y a la Très Sainte Vierge, inutile de discuter. Mais saint Joseph, le père nourricier de l'Enfant-Jésus ? Non, il n'atteint pas à la sainteté de saint François, ni saint Jean-Baptiste non plus, le chanoine Battista, le cousin si savant, a beau lui lancer à la tête tous les saints livres, c'est François le plus grand. Saint Pierre porte les clés du ciel et saint Paul a prêché l'Évangile à travers le monde, c'est vrai. Mais je vous le demande : y en a-t-il un seul parmi eux pour avoir reçu les stigmates du Seigneur ? Je vous le demande : est-ce que l'un d'eux a prêché aux oiseaux, ceux-ci demeurant silencieux jusqu'au dernier Amen et sifflant ensuite en cadence un bravissimo ? Est-ce qu'un seul des apôtres a réellement souri ? Peut-être saint Jean l'évangéliste. Soit! C'est lui qui disait : « Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres ». Mais sur toutes les images, il fait pourtant une triste figure ou bien il regarde d'un air si grave et si surnaturel à côté de son aigle dans les nuages et perd entièrement de vue la terre. Mais François, remarquez-le bien; François reste gentiment sur la terre. Il aime à grignoter des raisins doux. II joue à la boccia avec les enfants et sait plaisanter. Le sourire ne veut pas disparaître de ses lèvres. Pensez donc, il ne possédait rien et, cependant, il riait. Je le répète, il ne possédait rigoureusement rien. Et pourtant il riait. Est-ce que saint Paul aurait ri, si on lui avait coupé sa belle barbe épaisse ? Ou saint Pierre , si on lui avait arraché les clés pour les passer à saint Jacques ? Je pense bien qu'ils n'auraient pas ri. Mais François, lui, aurait ri. « Tante grazie ! » se serait-il écrié. Merci beaucoup de m'ôter cet ennui de garder les clés. Ah! ce divin Francesco !
Madame Agnès n'a jamais quitté Assise. C'est à l'ombre de saint François que s'est écoulée son enfance et que s'écoule sa vieillesse. Si, une fois ou l'autre, elle pousse jusqu'à Pérouse dans sa propre voiture avec sa propre haridelle, elle fouette impitoyablement l'animal pour se retrouver le plus vite possible à Assise, près de son excellent café, de ses hôtes de chaque soir et de ses articles de piété. En effet, ma padrona est marchande. Elle a sa boutique aussi près que possible de l'église des Franciscains, au coin de la via del Principe di Napoli. Donc à la place la plus fréquentée où ses images, ses chapelets et ses cierges sont le plus vite vendus. Personne ne sait aussi bien vanter sa marchandise. Pour chaque image, elle a une phrase à effet. Voici saint François en train de ressusciter un mort. Un mort au tombeau et en train de se décomposer depuis dix jours et il se réveille instantanément. Voyez comme le mort regarde autour de lui, secoue de ses yeux les ténèbres de l'éternité et sourit de nouveau au soleil. Ah! comme l'homme est heureux! Et comme François lui-même se réjouit grandement du miracle et frappe presque dans ses mains et s'écrie : « Bravo, bravissimo, mon cher Seigneur tu as encore une fois fameusement travaillé. » C'est ainsi qu'Agnès invente des histoires entières. En vérité, elle est remplie de poésie. Ce n'est pas de l'eau ordinaire qui jaillit d'une telle source.
« Vossignoria, voici saint François faisant la conversation avec les oiseaux. Lorsqu'il leur a crié : « Chères petites créatures emplumées, venez ! », ils se sont précipités et se sont posés sur ses genoux, ses épaules, sa tête, ils se sont glissés dans ses manches, se sont installés dans ses besaces, bref, ils se sont installés sur lui comme dans un nid, comme s'il était un arbre offrant refuge et nourriture. Des hirondelles, des pinsons, des merles sont arrivés et songez donc, même les moineaux effrontés et ils sont tous demeurés silencieux. Oui, ces malhonnêtes rustres de corbeaux et même les pies avec leur mauvaise conscience et une foule de piverts : tout ce monde est arrivé et même parmi eux un faucon ou un grand-duc. Ah! il y a longtemps qu'ils n'avaient plus entendu de sermon. Depuis le paradis terrestre. A présent voilà François qui parle. Je ne sais pas en quelle langue pas en latin comme mon cousin don Battista à San Rufino, ni en français, ni en italien, mais dans la langue des oiseaux. Ceux-ci comprenaient tout, faisaient un signe de tête après une phrase spécialement réussie en poussant des hm! hm! et des très bien! très bien! des ah! si seulement nous l'avions su plus tôt! Et la pie promit solennellement de ne jamais plus voler même l'objet le plus scintillant. Le grand duc jura de ne plus désormais intervertir le jour et la nuit, mais de travailler durant la journée et de dormir régulièrement pendant la nuit comme il convient à un honnête oiseau chrétien. Les corbeaux se refusaient à engloutir les clous et les copeaux; les grives promirent de ne plus être jalouses des merles, les pinsons et les mésanges jurèrent de ne plus s'arracher les plumes à l'avenir, mais de s'appeller cousins et cousines. Et, au sortir de ce gazouillis pénitent, François se rendit parmi les hommes et là aussi rendit tout le monde bon et content. »
C'est ainsi que parle ma padrona et elle croit ce qu'elle dit. Même quand elle invente. Même quand elle pense tout bas : François a converti dix Sarrasins et qu'elle dit tout haut : il en a converti dix mille elle le croit. C'est une enthousiaste, le saint et les chiffres élevés l'attirent. D'aussi délicieuses et pieuses exagérations lui viennent comme des prières. Elle en a les larmes aux yeux, toute son âme est émue de joie et de bonheur. Et, sous ses sourcils gris et épais, elle regarde la place qui conduit au couvent et, en voyant les gens sortir des portes, elle dit : « Eux aussi, il les a bénits. Eux aussi. Il bénit tout le monde. Venez messieurs dames, venez. C'est ici qu'on achète ce qu'il y a de mieux à Assise ». Et elle se fâche quand de nombreux étrangers vont à l'autre boutique, au coin de la via San Giacomo. « Ah! se lamente-t-elle, le commerce ne va plus comme autrefois. Les gens doutent de tout. Ils ne croient plus à rien. L'ancienne foi des pèlerins de jadis est vermoulue. Autrefois on pouvait vendre de petits morceaux de drap brun. C'étaient des petits fragments du véritable froc de saint François. Il y avait des fibres de la corde du saint, et même des plumes des divers oiseaux qui le suivaient et qui, pendant son sommeil, déposaient leurs oeufs tout chauds dans le creux de ses mains. Ces plumes-là étaient très chères. On pouvait demander pour une toute petite plume de moineau quatre ou cinq lires. Une plume de rossignol coûtait déjà trois fois plus. Les Anglais seuls pouvaient se payer des plumes de grand duc. Ah! on pouvait encore gagner convenablement. Et le monde entier faisait alors encore cas de saint François. C'est pourquoi aussi on se conduisait si bien. Mais l'évêque a interdit le commerce des plumes et autres choses. Pourquoi faire ainsi du tort à une pauvre femme ? Je n'ai plus que le droit de vendre des images et des chapelets. Mais on ne surpasse pas Agnès. Il y a des prières imprimées sur les images. Et celui qui les récite pieusement peut gagner des indulgences accordées par le pape ou par l'évêque. Généralement, il s'agit de cent jours d'indulgences. Mais c'est une erreur d'impression. Prenez trois cents jours. Ou bien, il y a sept années d'indulgences. Pourquoi pas ? Celui qui récite pieusement, très pieusement ces prières, les mains jointes et les yeux baissés pourquoi n'aurait-il pas trente ans et plus d'indulgence ? Dieu et ses dons ne se laissent pas répartir si parcimonieusement. Certainement pas. Prenez Dieu plutôt grand que petit, plutôt riche qu'avare. Vous le regardez toujours trop petitement et trop mesquinement ».
Telle est Agnès. Une curieuse femme, pleine de vrai et de faux et avec cela des yeux d'enfant rusés, gais et vifs comme un oiseau. Elle a derrière elle une lourde histoire. Son mari est mort encore très jeune. Mais cela n'est rien. Son fils unique Marzo n'a pas voulu devenir ecclésiastique. Ce fut pour elle une grande peine. Le chanoine s'était offert à lui enseigner le latin. Mais le polisson avait jeté par la fenêtre dans la cour du chanoine tous les livres de latin. « Qu'est-ce que vous en dites ? Est-ce qu'il n'était pas un petit diable ? » Nous sommes de la plus ancienne bourgeoisie de la ville. Un di Serla a souvent apporté à saint François de l'argent, du drap et de la nourriture à San Damaso. Mon Marzo aurait été chanoine dès sa première messe. Qui sait! il aurait pu devenir évêque. Pourquoi me regardez-vous ainsi avec de si grands yeux ? Un évêque di Serla est-ce que cela ne sonne pas bien ? C'est moi qui tiendrais sa maison. Mais le magasin, gentilissima signora di Serla, qu'est-ce qu'il deviendrait ? » Agnès jette un regard de chagrin sur son étal chargé des marchandises les plus diverses. « Il me faudrait l'abandonner, soupire-t-elle. Peut-être que Michaela pourtant, non ! non ! » Michaela est l'active servante qui, à la maison, fait très bien le ménage, sert et dorlote le jeune di Serla comme un fils de roi. Lorsqu'elle vit que l'enfant n'était doué que pour marchander et faire des bénéfices, elle lui enseigna à fond les quatre règles. Car elle aussi était une habile calculatrice qui savait additionner jusqu'au centime quatre cafés, deux kirschs, trois chiantis et cinq cigares en un clin d'il. Par une douce journée de la fin de janvier où l'on trouve déjà des violettes, le petit Marzo récita à sa mère pour sa fête la table de multiplication dans les deux sens, sans hésiter ni se tromper. La multiplication alla aussi toute seule. La division fut apprise aussi très facilement, mais avec une instinctive répulsion pour le partage, le gaspillage, l'appauvrissement qui apparaissent si désagréablement dans cette opération. La mère battit des mains, de ses larges mains de marchande. Elle était vaincue. Elle renonça à la barette et au camail de chanoine, en disant : « C'est donc la volonté du bon Dieu, tu seras marchand comme tous les di Serla. »
Agnès se réjouissait de chaque éclair de génie commercial qui brillait dans la conversation de Marzo. Elle avait un culte idolâtrique pour chaque soldo à propos duquel Marzo savait raconter une ruse de marchand. Mais ensuite à l'école industrielle de Pérouse, l'enfant ne fit plus aucun progrès. Des notes et des bulletins lamentables arrivaient avec ces mentions : incapacité, difficulté pour comprendre serait plutôt capable de faire un maréchal ferrant et autres plaisanteries des professeurs. Saint François non plus ne réussit pas, malgré la ferveur avec laquelle elle le priait. Marzo fut et demeura à Pérouse un lourdaud ignorant. Lorsqu'il eut atteint seize ans, ce qui, chez nous, dans le nord, correspond à dix-huit-vingt ans, il aida sa mère au magasin. Et celui qui était mauvais pour la théorie devint excellent dans la pratique. Un talent extraordinaire se manifesta. Là où la padrona racontait, il inventait; là où elle décrivait, il dépeignait; là où elle argentait, il dorait. Il y avait un sourire si charmant dans ses yeux gris rusés et doux, il fronçait avec une mine si importante son front bas, mais d'une pâleur de cire sous ses cheveux courts et épais d'un bleu noir que les pèlerins aimaient mieux acheter près de lui que de sa mère et une ombre de jalousie tomba sur l'âme d'Agnès. De temps en temps, il y avait discussion au sujet du bénéfice entre ces deux âmes de marchand. Les dissensions s'accrurent, la rivalité devint de plus en plus pénible. Finalement, on divisa l'étalage. Marzo prit la moitié tournée vers Pérouse. C'est là que se trouvaient les cierges de cire jaune qu'on allume pour les défunts, en signe de pénitence et dans les grands malheurs. Il y avait aussi des chapelets en bois tourné et des images de saint François sans les stigmates. Sur la moitié de l'étalage tournée vers la montagne, madame Agnès offrait des chapelets en os, de petits cierges blancs qu'on allume en signe de joie, à l'occasion des miracles et des grâces obtenues et enfin des images avec le saint dans la gloire mystique des stigmates.
L'argent était versé le soir dans la même caisse. Mais le commerce lui-même, et non pas seulement le bénéfice de la journée, était pareillement une fête pour ces deux coeurs de boutiquiers. Or, c'est précisément cette fête qu'ils se gâtaient mutuellement, parce que chacun voulait y chanter les notes les plus hautes et y tenir la première place. On pouvait donc voir des choses extraordinaires. Un jour, un brave Suisse des montagnes d'Uri se trouvait devant l'étalage pour acheter un chapelet. Malheureusement, il s'était arrêté au milieu, entre Pérouse et le Subiaso, entre François avec et François sans stigmates, si bien que la mère et le fils revendiquèrent le client. Voici des chapelets en corail, dit Agnès de sa voix de contralto. En corail de la mer Ionienne, ramassé par des croisés, par des frères de saint François... Voici, noble Signor, un chapelet en bois de cèdre, fit la voix douce et mélodieuse de Marzo, accompagnée d'un sourire ensorceleur, en bois de cèdre du mont des Oliviers. Je veux dire du mont des Oliviers de Jérusalem». A cet atout, la mère riposta en élevant la voix : « Ou bien votre Seigneurie désire-t-elle ce chapelet de perles ? Il n'est pas cher. Naturellement, ce sont de vraies perles, trouvées dans la vallée de Josaphat. A ce qu'on dit, ce sont des larmes pétrifiées du grand prophète Jérémie, lorsqu'il y jeûnait et faisait pénitence pour les pauvres Juifs emmenés en captivité. Oui, excellent et pieux pèlerin, c'est certainement un chapelet merveilleux. Mais uniquement, celui-ci fit la voix mélodieuse de Marzo. Ces perles ont été, je m'en porte garant, taillées dans l'écuelle dont se servait matin et soir la Sainte Famille pour boire du lait ou de la bouillie. » L'homme des glaciers du Saint-Gothard sentit fondre son âme dure devant de telles révélations. Chez lui, le Seigneur parlait au moyen des avalanches et des chutes de roches. Mais ici l'antique langue dorée fait encore des merveilles. Chez lui, les chapelets des pâtres sont en quartz ou en perles de verre. Mais ici ce sont tous les mystères de l'orient qui ont apporté leur collaboration. Le chapelet tiré de l'écuelle de l'Enfant-Jésus lui semble le plus grandiose de tout.
« Combien coûte-t-il ?
Seulement huit lires. »
C'est beaucoup d'argent pour un chapelet! Le Suisse hésite en se tordant les mains. « Il n'est pas certain que les perles proviennent de la vaisselle de la Sainte Famille », dit Agnès en intervenant dans la discussion. Bien des gens sont d'avis qu'il s'agit d'un vase de saint Jean-Baptiste au désert. Mais cela aussi a de la valeur. Mais il y a une parcelle authentique de la croix du Golgotha enchassée dans ce chapelet regardez la médaille, un véritable éclat de la croix ensanglantée de Notre Sauveur et il ne coûte que sept lires. Una lira di meno. Si tous ces petits éclats étaient authentiques, fit Marzo d'un air moqueur, mais avec un ton de suavité empoisonnée, alors Notre-Seigneur serait mort sur dix mille croix. Cela ferait toute une forêt d'oliviers. Mais cette sorte de chapelets noirs provenant de la cuisine de l'Enfant-Jésus, comme on le dit, il n'en existe qu'une douzaine. C'est là une preuve qu'ils sont authentiques. N'est-ce pas, Votre Seigneurie ? Et puisque vous semblez être venu de si loin et que vous vous tenez au soleil depuis si longtemps, je vous donne cette merveille de chapelet pour six lires. Una lira di meno. Mais rien que pour vous et ne le dites à personne. Saint François me dédommagera. >> Ces paroles furent décisives. Le Suisse prit le chapelet avec une profonde vénération, mais aussi avec la joie secrète et bien suisse d'avoir pu, en ce sanctuaire, réaliser encore une petite économie. Lorsque le soir, à la maison, il le récite avec ses enfants, il pense que les petites mains innocentes de l'Enfant Jésus, les mains d'une blancheur de neige de la Mère de Dieu et aussi les mains calleuses du charpentier Joseph se sont souvent posées sur ce bois vénérable. Et cette pensée donne à sa voix émue une force, une onction et une grâce particulière. Mais tout doucement avec un son argentin se mêlent à cette prière les deux francs gagnés lors de l'achat.
Bientôt après, la mère et le fils se séparèrent. Elle demeura à l'angle de la via Principe di Napoli, lui s'installa au coin de la via di San Giacomo. Chacun avait ses marchandises particulières. Mais, en cachette, Marzo s'adjoignit aussi bientôt des chaînettes et des couronnes en os et Agnès, derrière son étal des objets religieux en bois. Lorsque l'un d'eux passait devant l'étalage de l'autre, ils recouvraient vite d'une toile cirée la marchandise prohibée. Des mois et des années après, ils agissaient encore ainsi, bien que chacun eût nettement aperçu la tromperie de l'autre. Jour après jour, ils avaient tous les deux le couvent et le tombeau du Saint devant eux. Mais tous deux se détestaient et se calomniaient auprès des pèlerins. Les bibelots en cèdre de Marzo n'étaient pas authentiques. On les faisait dans la fabrique d'Ormone à Pérouse en bois de peuplier tout ordinaire, mais fortement teinté. Et les petites croix d'Agnès soi-disant en lave de Santa Rosalia n'étaient pas autre chose que du tuf du pays comme ses perles rien que du verre de Venise. C'est ainsi qu'ils gênaient mutuellement leur bénéfice, pourtant chaque soir, ils réunissaient leurs gains avec une joie d'avare. Ils mangeaient rapidement ensemble la minestra, buvaient une bouteille de Nostrano, bavardaient avec les pensionnaires et se retrouvaient complètement mère et fils. Mais dès que le jour pointait et que les pèlerins débarquaient à la gare et qu'ils installaient leurs étalages, ils redevenaient deux partis âprement hostiles, se haïssant à mort et rendaient amère la longue journée d'Ombrie avec son doux soleil.
Mais Marzo était un peu plus près du couvent. Celui qui revenait avec piété et componction du tombeau du Saint vers la ville passait d'abord devant sa boutique. Et Marzo, avec son gazouillis mélodieux et son air innocent attendait en disant : « Un grand Saint, n'est-ce pas ? Et comme on peut prier à son tombeau! Mieux qu'à Saint-Pierre de Rome ou à Saint-Charles de Milan et même qu'à la grotte sacrée de Subiaco. Vossignoria, n'est-ce pas, se sent à présent beaucoup plus soulagé ? On le voit bien. Mais souriez donc. Oui, c'est auprès de saint François qu'on doit réapprendre à rire. Et vous avez été exaucé, cher Monsieur, on s'en aperçoit tout de suite. Vous avez sauvé du malheur quelqu'un par vos prières. N'est-il pas vrai ? Ou bien vous avez envoyé à votre femme une joie surnaturelle à la maison. Ou bien rendu la santé à un bel enfant de vos beaux enfants. A présent ai-je bien deviné ? Eh bien! gentilissimo signore, achetez-moi un souvenir de cette heure-ci. Il est fait exprès pour votre cas. Ou bien voulez-vous ce petit livre ? Il renferme vingt-huit images du cloître et trente-deux de saint François. Une fois rentré chez vous, vous pourrez tout montrer, l'escalier qui descend à l'église inférieure et dans les rochers, l'endroit où vous vous êtes agenouillé et où vous avez eu le bonheur de rencontrer le Saint. Il ne coûte que la bagatelle de vingt sols. Aujourd'hui, nous donnons presque pour rien. » Puis suivent quelques paroles d'une voix douce et désolée sur les malheurs de notre temps qui a abandonné Dieu. Souvent dix à vingt pèlerins entouraient le jeune et beau Marzo et l'écoutaient, comme les jours de foire enfants et paysans sont suspendus, la bouche ouverte, aux lèvres des camelots bavards. Marzo possédait l'art de raconter de sa mère, avec en plus une hardiesse vraiment enfantine et une voix argentine, mais surtout un humour imperturbable et inné. Comme il savait plaisanter, puis aussitôt baisser les yeux avec la simplicité d'une colombe en disant : « Pardonnez-moi, je ne suis qu'un enfant; ma mère qui est là-bas me fait sans cesse des reproches à ce sujet. Je ne sais pas ce que je raconte. »
Mais plus bas, l'étalage de la padrona était vide de plus en plus. Elle pouvait attendre pendant des heures, avant qu'un pèlerin lui eût acheté un ex-voto pour six sols. Et encore ce coquin de tedesco lui avait fait rabattre un sou. Rongée de jalousie, elle voyait son Marzo en plein commerce, baissant et relevant sa jolie tête aux boucles brunes et la chance de son fils lui rongeait le coeur comme un vautour. Elle allait aux nouvelles et demandait aux pèlerins ce qu'on voyait en fait de nouveaux objets de piété à San Nicolo de Rimini ou à Santa Caterina de Sienne ou dans les catacombes. Mais elle était déjà trop âgée pour rivaliser avec son fils. Marzo arrivait partout avant elle. Il exposait les petites fioles d'huile d'Oliveto et les feuilles sacrées de l'arbre du publicain trois semaines avant elle. Oui, il inventait de splendides choses, par exemple une feuille de laurier cueillie dans le jardin de son oncle, le chanoine, et portant imprimée la belle oraison à saint François. Ou bien un mouchoir où l'on voyait saint François partir chez les impies sarrasins. Et il ne manquait jamais de dire qu'il fallait bien faire attention à se moucher uniquement dans le groupe des mahométans et non pas dans celui des religieux de Saint-François. Un vilain garnement de Spolète qui avait fait exprès et par méchanceté de se moucher dans le coin défendu a attrapé un rhume et un éternuement qui le faisait sauter en l'air. Je pourrais le jurer, certifiait chaque fois Marzo.Peu de temps après, celui qui était destiné au canonicat et au siège épiscopal d'Assise épousait une brave et laborieuse Giuletta; et, dès lors, les soirées amicales des deux concurrents prirent fin, car le jeune couple alla occuper sa propre maison. Les pensionnaires supplièrent madame Agnès d'abandonner le commerce et de se consacrer uniquement à sa pension de famille. Elle avait déjà une aisance suffisante et n'avait plus besoin de s'imposer les ennuis de sa boutique. Agnès essaya. Mais dès le premier jour, elle ne se trouva bien nulle part, ne voyant plus la façade de San Francesco, les pèlerins qui y montaient et en descendaient, n'entendant plus les mille bruits de la place et n'ayant plus à disposer et à étaler ses mille objets. Le second jour, elle surmonta encore cette nostalgie. Mais le troisième la revit assise dans son coin et offrant ses livres de prières et ses chapelets.
Pauvre Agnès! A présent elle avait énormément de temps pour réfléchir. Afin de moins remarquer la concurrence, elle se mit à s'entretenir non plus avec de pieux pèlerins, mais avec ses statuettes et ses images. Des après-midi entiers, elle put étudier toute une nouvelle série d'images saintes. Autrefois, elle ne le faisait jamais, sinon avec les yeux avides de la marchande. A présent, elle étudiait dans les détails ces gravures, lisait lentement et entièrement ses brochures et sentait se déverser en elle soulagement et réconfort. Une chose la frappait en particulier : l'attitude de saint François riant de toutes les babioles de ce monde, chantant ou sifflant un cantique. Et surtout ce qui lui était arrivé : son manque de chance au comptoir du magasin paternel, lorsqu'il vendait de la soie pour de la laine, de la laine pour de la futaine, lorsqu'il était royalement trompé par les clients et que pour finir il recevait de son père une volée de coups et des blâmes amers, s'entendant répéter qu'il n'était pas un marchand mais un vaurien, un incapable, un vagabond et un paresseux. Ces lectures faisaient du bien à Agnès. Ses marchandises et leur destinée trouvèrent une sainte connexion avec le maladroit poverello. Bientôt une intimité et une chaleur inaccoutumées sortirent de ses lèvres, lorsqu'elle donnait à un pèlerin des explications sur ses marchandises. Le mensonge disparut de lui- même. Il restait encore assez de choses merveilleuses. Elle n'insistait plus, ne forçait plus et ne discutait plus ses prix et on put l'admirer demeurant calme et joyeuse, lorsque, après avoir tâté à sept reprises ses petites croix en bois de rose, un Anglais lui eût déclaré finalement que rien ne lui convenait et se fut éloigné en direction de Marzo. Ensuite, elle demanda au Saint si elle avait bien agi. S'il avait vu comme elle avait ri, bien que l'Anglais l'ait vexée pour commencer. Si donc il était content d'elle. Et il lui sembla que de toutes les images étalées sur la table le Saint lui adressait un amical : ' Si, si » et même ouvrait un peu la bouche pour dire : Bravissimo, Agnès! » Puis elle se mit à épeler les premiers vers de son cantique du soleil et à les apprendre par cur, ce qui la réchauffa et la rendit heureuse.
Les choses n'allaient ni facilement ni rapidement, certainement pas, mais elles allaient. Les di Serla ont toujours été des gens têtus. Pour le bien et pour le mal. Une fois qu'ils se sont incrustés quelque part, ils ne lâchent plus prise, jusqu'à ce qu'ils rencontrent le fond. Durant longtemps, bien des choses dans la piété et l'isolement d'Agnès avaient été purement extérieures. Il s'y rencontrait une lueur de fausse dévotion et de théâtre. Mais, alors, elle voyait briller des centaines de fois sur son étalage le sourire du Saint : « Courage, Agnès! avanti, avanti! » Alors elle l'étudia encore plus à fond et récita lentement les vers du Cantique du soleil, ceux qu'elle savait déjà, puis elle en étudia deux nouveaux et répéta le tout, plutôt en chantant qu'en récitant, elle se sentit de plus en plus intimement entraînée dans l'allégresse insouciante de cet hymne, avec les oiseaux, les astres et les anges et toutes les mesquineries de cette terre lui arrachèrent un fin et authentique sourire de saint François. Le visage de la marchande y gagna une belle et joyeuse sérénité. La tranquillité ainsi reconquise, les pieuses et sages explications sur l'esprit caché dans ses marchandises, une réserve féminine, très aimable, qu'elle avait aussi apprise de saint François, la paisible conviction qu'on pouvait bien regarder ses objets, sans avoir besoin d'acheter, tout cela à la longue ne put rester sans effet. Un petit cercle local se forma autour d'elle et s'accrut chaque jour, tout d'abord une paire d'ecclésiastiques, puis de pieuses vieilles femmes, de joyeux enfants, puis la foule. Dans les auberges, lorsque les étrangers demandaient conseil à l'hôtelier, on aimait à dire : Marzo a de belles choses et c'est un fameux gaillard. Mais il bluffe un peu. Agnès ne dit pas un mot de trop et pourtant elle peut faire un petit sermon sur chaque livre, chaque image et tous ses objets de piété. » Tandis que chez Marzo tout se passait dans le bruit et le tumulte comme en pleine foire, autour d'Agnès, on respirait comme une odeur d'église. Le jeune marchand habillait son corps mince de draps de couleurs et avait l'aspect extravagant et grandiose d'un cavalier. Agnès, par contre, depuis la mort du chanoine, ne portait plus que des robes noires et sur la tête un fin voile noir transparent sous lequel ses blancs cheveux brillaient comme une auréole. Jamais de toute sa vie elle n'avait été aussi belle qu'à présent. Que de fois des fils de millionnaires américains et de jeunes comtes hongrois lui ont demandé très poliment s'ils pouvaient prendre d'elle un instantané avec leurs Kodaks. Elle souriait alors et répondait sans la moindre vanité : « Si cela peut vous faire plaisir, je suis prête. » Et elle continuait à s'occuper de son étalage, exactement comme auparavant, avec une divine aisance, si bien qu'on tirait d'elle des images incomparablement belles et vraies. Bientôt, on vit sa tête avec son joli voile et son visage transfiguré et souriant exposée dans toutes les papeteries et librairies. La bella vecchia, demandait-on simplement et pour deux sols on recevait la carte postale comme l'image du roi ou du pape ou de Napoléon ou même de la pure, belle et admirable sainte Claire.
Une boutiquière qui tient son étal depuis tant d'années et a parlé avec tant de gens est douée d'une profonde perspicacité. Agnès voyait sur les visages si l'on était de Naples ou du Piémont, si l'on était Français ou Hollandais. Elle savait même distinguer les Anglais des Américains. Cependant, elle ne pouvait pas bien distinguer les Allemands et les Suisses. Elle arrivait encore à le faire avec les Prussiens, mais non avec les Souabes. Bâle, Stuttgart , Munich , Zurich , Karlsruhe , lui semblaient aussi près l'une de l'autre que Spello, Assise, Perouse et Foligno. « Les Suisses parlent plus lentement, lui expliquai-je. Oh pas tous! » répliqua-t-elle. Elle pensait peut- être à un groupe de pèlerins Saint-Gallois qui, même devant son pieux étalage, avaient encore discuté sur la prochaine élection du juge cantonal. Mais elle connaissait exactement ses Italiens : elle savait si c'était un ingénieur ou un artiste, un médecin ou un juriste, s'il était venu pour raison de santé ou par curiosité, dans la détresse ou dans le doute et l'indifférence. Il arrivait que la bonne Serla discernât dans un pèlerin un champ bien maigre à la maison ou une échéance de Saint-Martin difficile et lui offrit gratuitement un petit livre ou une statuette de terre cuite : « Vous direz seulement un Pater pour moi », disait-elle. Pour un Pater au tombeau de saint François, elle donnait souvent encore une pièce de monnaie en plus de la marchandise. Elle avait avec les prêtres du couvent d'aussi bonnes relations que sainte Claire avec saint François. Les religieux recommandaient toujours à leurs pèlerins, s'ils voulaient faire emplette d'un souvenir, de l'acheter chez la « bella vecchia ». Si la jeunesse se pressait encore toujours autour de Marzo, parce qu'il était beau et si spirituel, les gens plus mûrs tenaient pour Agnès. Bientôt, on put compter la meilleure moitié et la plus solvable de la clientèle auprès de madame Agnès.
C'est vers cette époque que je vins pour la seconde fois à Assise. Des années avaient passé depuis mon premier et si heureux séjour, et je ne savais rien des changements survenus dans la rue du Prince et dans la rue Saint-Jacques. Avec le plaisir d'autrefois, je respirais la suavité du paysage ombrien depuis le jardin municipal, entre la Porte Neuve et la Porte des Capucins. Puis je me sentis attiré vers la ville. Je saluai la cathédrale, ce monument vénérable et couvert de la poussière des siècles. Je saluai la statue de saint François, le temple de Minerve où la Vierge tient aujourd'hui le sceptre. Je montai à travers les lézards et les buissons au reflet d'argent jusqu'au rocher d'où la ville apparaît comme un gâteau de miel, puis je redescendis vers le cloître. Je saluai madame Agnès et demandai à acheter un Saint-François de Duprè, le maître tant renommé. Mais Agnès après m'avoir maternellement souhaité la bienvenue m'indiqua l'autre étalage. « Vous trouverez ces statuettes là-bas chez Marzo. Je ne m'en procure plus. Je ne les comprends pas bien, c'est pour moi quelque chose de trop moderne. Allez-y, allez donc! ajouta-t-elle, en me voyant hésiter. Nous sommes bons amis. Combien l'avez-vous payée ? demanda-t-elle, lorsque je lui montrai la petite copie sans valeur. Douze sols.
Il est et restera toujours un filou, éclata la veuve. Prenez cette médaille par-dessus. »
Elle supportait bravement la vieillesse, c'est ce que je remarquai, lorsque le soir, sur la terrasse de sa vieille mais commode maison, le visage tourné vers Pérouse et le magnifique crépuscule ombrien, elle me dit en peu de mots qu'elle voulait cesser le commerce et se reposer. Elle resterait *encore jusqu'à la Dédicace. A cette fête viennent tant de vieux clients qu'elle voudrait encore voir et auxquels elle voudrait remettre un souvenir. Alors Marzo pourrait bien avoir un autre concurrent. « Oh! il verra. Quand ce ne sera plus sa mère qui sera installée à la via del principe, mais des marchands, rien que des marchands. Ah! il en fera des yeux. » Et elle siffla doucement entre ces grandes dents bien saines. Puis, elle croisa les bras sur sa large et ronde poitrine et cria malicieusement : « Marzellino ». Alors surgit instantanément de l'escalier un Marzo comptant peut-être six ans. Son petit-fils. Un véritable prince, si distingué et si fier. Son visage pâle était couvert d'une épaisse chevelure noire. Il demeure presque toujours chez sa grand-mère. Chez lui on est déjà avare même pour le premier enfant. Mais on deviendra riche. « Mon garçon, dis au Monsieur comment tu t'appelles. Marzellino di Serla », dit le bambin d'une voix très claire et harmonieuse. C'était la voix mélodieuse de son père à la boutique. C'était sur le même ton chantant que son père répétait : « Una lira e mezza ». « C'est bien. Et qu'est-ce que tu veux devenir un jour ? » poursuivit Agnès. Avec une délicieuse et précoce ruse le petit leva ses grands yeux noirs vers le ciel et répondit : « Prete allora canonico allora vescovo » (prêtre ensuite chanoine ensuite évêque). Et ensuite j'entendis : « una lira sedici lire sessanta lire. Bravissimo. Vous voyez, Monsieur, qu'il fera un véritable curé.
A présent donne-moi quelque chose », demanda l'enfant, et il plongea adroitement dans la poche de sa grand-mère. Avec ses petites mains frétillantes et douces, créées pour compter de l'argent, il explora le coin le plus profond et ses yeux brillèrent de plaisir, lorsqu'il attrapa une pièce de monnaie. Il ne la retira pas de la poche, mais la tint solidement et demanda : « Puis-je garder, nonna, ce que j'ai dans la main ? Oui, si tu sais combien c'est. Mais il ne faut pas regarder. Mezza lira », répondit immédiatement Marzellino. C'était exactement cela. La mezza lira est facile à confondre avec la pièce d'un liard. Mais au simple toucher, l'enfant avait deviné la pièce. « C'est un art, me dit Agnès avec fierté. Et maintenant va te coucher, mon petit, et n'oublie pas la petite prière : Dieu qui avez dit : la moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux... envoyez... Si, si, si », fit Marzellino en riant et il s'en alla à petits pas dans la maison. Et tandis que le polisson récitait la prière, par habitude, sans la comprendre, il pressa la mezza lira plus de vingt fois sur ses lèvres et balbutia dévotieusement : e Una lira, due lire, cento lire. »
Ah! Agnes di Serla, tu peux abandonner tes espérances violettes. Viens seulement écouter quel singulier bréviaire récite ton futur évêque