CHAPITRE II
Dans la solitude avec saint François
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Le pieux enfant du drapier d'Assise, Frère François, a traversé en long et en large les montagnes ombriennes. Il n'y a peut-être pas un ruisselet auquel il n'ait pas parlé, pas un vieil arbre où il ne soit grimpé jusqu'aux nids des oiseaux pour apprendre de ces gais compagnons le chant le plus simple et le plus affranchi de soucis. Souvent, il était trois, quatre semaines absent du couvent. Mais ses disciples ne s'en tracassaient pas. C'était Frère François, le rôdeur, le vagabond du bon Dieu, le saint errant. Quand la neige tombait sur les hauteurs, il partait saluer sa chaste soeur la neige. S'il trouvait quelque part des cendres, il saluait sa soeur la cendre sans ambition et sans péché. Son cousin le pivert et sa cousine la grive le connaissaient bien et il appelait ses frères non seulement les bandits, mais à côté du lièvre et du renard aussi le loup glouton. C'était un homme des temps préhistoriques. Ce que le caractère artificiel de la civilisation et ses erreurs avaient gâté dans la bonne vieille nature, ce fait que nous avons perdu presque tout contact intime avec l'eau, la lumière, l'air, le vent et l'âme animale si fine, le fait que nous sommes leurs tyrans ou leurs victimes et hélas ! que nous avons plus perdu que ce que nous pouvons gagner avec l'électricité, la photographie des couleurs et l'aviation François possédait encore tout cela. Il ne voyait ni division ni querelle, il ne faisait qu'un avec l'univers. Le grand sculpteur et ami des animaux, Troubetzkoy, garde encore de nos jours des loups, des ours et même des lynxs non dressés dans sa chambre et prétend qu'il vit en paix avec eux. Il suffirait de savoir comprendre et aimer ces animaux. Mais Troubetzkoy tient toujours prêts des colliers de dressage et des muselières et ne laisse pas un de ses enfants dormir à côté d'un chat sauvage. François pouvait circuler à travers une contrée sauvage sans fouet ni bâton. Pas un animal ne lui faisait du mal; il s'entendait très bien avec les martres, l'ours et le cousin loup.
Dans les plus sauvages et les plus élevées des vallées forestières du Gran Sasso , il doit y avoir encore aujourd'hui des ours et, en tout cas, des loups. Mais du temps de François, jusqu'aux contreforts de la montagne, le pays foisonnait d'animaux sauvages. Les loups, en particulier, faisaient de terribles ravages. Mais de même que, dit-on, un brave homme naïf tombé au milieu des anthropophages, y a été traité fraternellement et même placé à la tête de la tribu, parce que ces sauvages ont apprécié la véritable et innocente charité de cet homme comme quelque chose d'immense et d'invincible, de même les choses se passent-elles chez les animaux. L'âme animale aussi remarque immédiatement si un homme est encore une créature innocente. Chez les hommes de nos jours, partout où deux étrangers se rencontrent, le premier sentiment qu'ils éprouvent c'est l'hostilité. Parlez à un homme tout à fait inconnu sur une route, sa mine traduit premièrement et rapidement un sentiment de méfiance et de défense. Seule la politesse de vos paroles le calmera. Il abandonnera son attitude hostile, mais avec un formalisme qui n'a rien de fraternel et le plus souvent, il répondra avec une grande froideur... S'il vous répondait avec chaleur, avec une belle affabilité, le citadin se moquerait : regardez donc, un paysan! Si cela se produit parmi les hommes, combien plus chez les animaux, les plantes et les forces de la nature, tous des étrangers pour nous. Nous sommes obligés de les saisir, de les garder, de les utiliser. L'eau, la lumière, l'animal et l'arbre doivent être pour nous des esclaves, non pas des amis. Mais c'est précisément ce que ne comprennent pas ces créatures simples et saines. De là, division, discorde, haine réciproques.
L'homme ne veut servir personne, ni l'eau, ni l'air, ni l'animal. Mais tout doit être à son service. Comme s'il était encore l'homme du paradis terrestre à qui tout était soumis. Cette attitude anormale et brutale irrite toutes les créatures contre nous, si bien que l'eau, de temps en temps, inonde un pays et un peuple, que la foudre met en cendres une ville, qu'une nuée de sauterelles dévore toute une province, qu'une grêle ravage toute la moisson et qu'il est même donné à une mouche de mettre au tombeau par une fine et légère piqûre le plus grand géant et fier-à-bras plus sûrement et plus cruellement que le pourrait la lance d'Achille. J'ai souvent réfléchi à tout cela, lorsque j'ai parcouru la région des gorges d'Ombrie. Un filet d'eau tombe quelque part d'une fissure dans une fine et argentine mélodie, le vent chante si délicatement et tout le reste de la nature est si calme; durant des heures on ne rencontre pas un homme. C'est ainsi que François était « tout seul avec son âme ». Y a-t-il plus belle expression ? Et le très distingué frère de François, Bernard de Quintavalle qui, aussi, aimait extrêmement les promenades solitaires, mais de préférence sur les sommets et les crêtes des montagnes, disait : « Contempler les choses d'en haut ». C'est là aussi une magnifique expression. Ah! c'était une belle époque! Tout le monde voulait construire des châteaux-forts, élever des cathédrales en marbre, composer des chants fameux, se livrer à un fructueux commerce avec les rusés Gênois et les hardis Vénitiens. On avait appris à connaître, à l'occasion des croisades, la soie de Brousse et les dentelles d'Ispahan, le merveilleux acier de Damas et la chaleur du vin de Smyrne. Un amour du plaisir international et une fièvre du commerce international s'étaient révélés pour la première fois. L'argent, l'argent! Son règne commence. L'honneur de l'épée et les titres officiels s'inclinent devant le capital et Walter von der Vogelweide ne se sent plus de joie parce que l'empereur lui a enfin donné quelques arpents et un petit capital. Et voici qu'arrive François et qu'il se moque de la propriété comme d'une gêne encombrante et superflue, qu'il court après la pauvreté et devient son noble époux, son incomparable chevalier sans-avoir.
Lorsque Goethe passa à Assise, il ignorait tout cela. Il connaissait trop peu François. Sinon, il lui aurait trouvé une relation avec la simplicité antique qui lui était si chère. François lui parut simplement un apôtre enflammé, le père de toutes ces boutiques d'objets de piété souvent si hideux et de ces pieuses escroqueries qui fleurissent dans les rues du pèlerinage, un esprit exalté et un imaginatif vivant toujours dans l'effervescence dont le sang est toujours en mouvement au lieu de se reposer paisiblement, bref un homme qui ne sera jamais un bon bourgeois. Cela déplut à Goethe qui, précisément vers le moment de son séjour à Assise, commençait à se dépouiller de son extérieur bourgeois. Pour lui, Socrate représentait la santé, François la fièvre. Aujourd'hui, Goethe sans aucun doute n'écrirait plus ainsi. Il saurait à présent que ce François n'est pas devenu seulement pour son Église un Saint, mais pour le monde entier un homme de génie et de puissante culture. Peut-être que Goethe aujourd'hui encore se refuserait dans son obstination à pénétrer dans le couvent des Franciscains, au risque d'être privé des Cimabue et des Giotto. Mais le Vieillard de Weimar, s'il avait seulement circulé un peu à travers le pays et le peuple ombriens reconnaîtrait quel grand ami de la nature et quel poète a été le Poverello. Les montagnes sont dénudées, mais dans les gorges et les cluses où les sources se font jour, poussent des buissons et toute une forêt de basse futaie. Il y a là du bois de cent espèces. Et cette végétation augmente là où l'humidité et les ombrages se rencontrent vers les vallées plus profondes et plus étroites. Et plus on s'y enfonce, plus les rochers et les pentes brunes et dénudées alternent avec de retraites feuillues, des ruisseaux d'un vert sombre et des cavernes. Plus loin dans la montagne gazouillent un peu partout des filets d'eau, partout des feuillages bruissent autour de nous. On y trouve de petits fourrés et des vallons bien profonds et sombres et de temps en temps une place où le soleil ardent ne pénètre pas jusqu'au sol. Parfois, on rencontre une vraie forêt de hêtres et de chênes et lorsque ces vertes forêts, pareilles à celles du nord, dressent leurs têtes dans l'air doré du sud, c'est toujours un spectacle curieux, comme une profonde méditation en une fête bruyante.
De temps en temps, nous rencontrons un carrier, mais presque jamais un bûcheron. Il y a aussi des gens qui cherchent des baies, des ramasseurs de plantes et quelques lièvres gris et maigres. On entend le bourdonnement des scarabées et des papillons. Du reste, c'est ici le règne du petit monde animal, vous trouvez les mouches les plus merveilleuses aux ailes d'acier ou de verre, les libellules bourdonnent bruyamment à vos oreilles, des sauterelles courent sur vous en faisant des bonds prodigieux, les orvets d'un gris sombre, des lézards tachetés de toutes les variétés possibles, des chenilles velues mouchetées de jaune, des escargots avec leurs petites maisons magnifiquement veinées sur le dos, des salainandres luisantes comme du goudron encombrante et superflue, qu'il court après la pauvreté et devient son noble époux, son incomparable chevalier sans-avoir. Lorsque Goethe passa à Assise, il ignorait tout cela. Il connaissait trop peu François. Sinon, il lui aurait trouvé une relation avec la simplicité antique qui lui était si chère. François lui parut simplement un apôtre enflammé, le père de toutes ces boutiques d'objets de piété souvent si hideux et de ces pieuses escroqueries qui fleurissent dans les rues du pèlerinage, un esprit exalté et un imaginatif vivant toujours dans l'effervescence dont le sang est toujours en mouvement au lieu de se reposer paisiblement, bref un homme qui ne sera jamais un bon bourgeois. Cela déplut à Goethe qui, précisément vers le moment de son séjour à Assise, commençait à se dépouiller de son extérieur bourgeois. Pour lui, Socrate représentait la santé, François la fièvre. Aujourd'hui, Goethe sans aucun doute n'écrirait plus ainsi. Il saurait à présent que ce François n'est pas devenu seulement pour son Église un Saint, mais pour le monde entier un homme de génie et de puissante culture. Peut-être que Goethe aujourd'hui encore se refuserait dans son obstination à pénétrer dans le couvent des Franciscains, au risque d'être privé des Cimabue et des Giotto. Mais le Vieillard de Weimar, s'il avait seulement circulé un peu à travers le pays et le peuple ombriens reconnaîtrait quel grand ami de la nature et quel poète a été le Poverello.
Les montagnes sont dénudées, mais dans les gorges et les cluses où les sources se font jour, poussent des buissons et toute une forêt de basse futaie. Il y a là du bois de cent espèces. Et cette végétation augmente là où l'humidité et les ombrages se rencontrent vers les vallées plus profondes et plus étroites. Et plus on s'y enfonce, plus les rochers et les pentes brunes et dénudées alternent avec de retraites feuillues, des ruisseaux d'un vert sombre et des cavernes. Plus loin dans la montagne gazouillent un peu partout des filets d'eau, partout des feuillages bruissent autour de nous. On y trouve de petits fourrés et des vallons bien profonds et sombres et de temps en temps une place où le soleil ardent ne pénètre pas jusqu'au sol. Parfois, on rencontre une vraie forêt de hêtres et de chênes et lorsque ces vertes forêts, pareilles à celles du nord, dressent leurs têtes dans l'air doré du sud, c'est toujours un spectacle curieux, comme une profonde méditation en une fête bruyante. De temps en temps, nous rencontrons un carrier, mais presque jamais un bûcheron. Il y a aussi des gens qui cherchent des baies, des ramasseurs de plantes et quelques lièvres gris et maigres. On entend le bourdonnement des scarabées et des papillons. Du reste, c'est ici le règne du petit monde animal, vous trouvez les mouches les plus merveilleuses aux ailes d'acier ou de verre, les libellules bourdonnent bruyamment à vos oreilles, des sauterelles courent sur vous en faisant des bonds prodigieux, les orvets d'un gris sombre, des lézards tachetés de toutes les variétés possibles, des chenilles velues mouchetées de jaune, des escargots avec leurs petites maisons magnifiquement veinées sur le dos, des salainandres luisantes comme du goudron ensemble. Et il faut qu'il en soit ainsi. Si le marbre n'est pas indifférent au sculpteur et avec son grain et ses veines contribue plus qu'on ne le soupçonne à la création de l'oeuvre, comment l'admirable argile du corps humain serait-elle sans aucune importance pour nos oeuvres et notre idéal ?
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CHAPITRE III
La dernière heure du Pape.
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Par un chaud après-midi de juin 1216, le souverain pontife Innocent III était couché dans le palais archiépiscopal de Pérouse sur un lit élevé, toutes fenêtres ouvertes, à l'agonie. Le mal l'avait saisi subitement et arraché à ses grands projets et à sa table de travail chargée de papiers et de décisions d'une portée mondiale, pour le jeter dans la mort. De ses oreillers, il voyait la vallée du Tibre se refléter au plafond et par delà le fleuve, accrochées aux pentes de la montagne les petites cités d'Assise, de Spello, de Foligno et de Trevi. Mais le mourant ne pouvait plus ni parler ni écrire ni même faire signe avec un doigt. Il était étendu raide et silencieux. Il entendait sous la fenêtre des chevaux piaffer, des voitures rouler, des messagers descendre au galop la colline pour se précipiter vers Rome . Il entendait les médecins échanger entre eux des phrases en arabe et agiter leurs longues robes. Il entendait le personnel de la cour et les prélats se questionner au sujet de son testament et de son successeur. Il entendait le bruit des recherches pour trouver les clés de tel et tel tiroir. Tout cela et les mille bruits qui accompagnent la mort d'un grand de ce monde, il le percevait avec l'oreille si fine des mourants. Mais sa grande âme souriait. Ah! quelle folie que tout cela! De l'autre côté de la vallée brille la ville d'Assise. C'est là que vit l'homme qui, seul, convient encore pour cet instant. Où est François, le mendiant ? François ici! Ah! s'il pouvait seulement l'appeler!
Un jour, il s'était présenté devant son trône à Rome et lui avait humblement demandé : « Seigneur Pape, avons-nous le droit d'être pauvres ? » Et le jeune pape avait alors hoché avec étonnement sa tête aux boucles brunes. Les courtisans avaient éclaté d'un rire moqueur. « Avons-nous le droit de vivre de la pauvreté ? » avait répété François encore plus humblement. Innocent avait souri finement. Quel genre de nourriture était-ce que la pauvreté ? Quelle sorte de richesse nouvelle était-ce que ne rien posséder ? « Seigneur Pape, voici ce que je veux dire : puis-je fonder une famille avec Dame Pauvreté ? Pouvons-nous vivre de l'aumône ? Habiter dans la forêt comme les oiseaux et les écureuils, utiliser la terre comme siège et comme table, comme lit et comme table de travail ? Écouter la musique des insectes et jouer avec l'eau ? Pouvons-nous nous réjouir, sans souci, de la nature et de son Créateur ? Et parce qu'une telle pauvreté est une richesse, pouvons-nous aussi la prêcher à d'autres ? A ceux qui suent sous leur fardeau ? A ceux qui sont dans le chagrin, aux avares et aux débauchés ? Pour que tous acquièrent la simplicité ? Car, être simple, c'est être comme l'évangile, c'est être heureux. Le pouvons- nous, Seigneur Pape ? Le pouvons-nous ? » Ces paroles chantaient et pénétraient dans le coeur du Saint-Père comme des voix d'oiseaux. Il y avait quelques années de cela. Comme il s'en souvient encore! Comme il revoit encore nettement ce jeune moine pâle et transfiguré, dans sa robe couverte de poussière qui se tenait devant lui et lui adressait si joyeusement sa supplique, comme s'il avait le ciel dans les yeux et un ange sur les lèvres. « Mais vous allez être à charge auprès des gens avec votre mendicité, vous serez dans la misère et vous ne tiendrez pas longtemps. Laissez-nous faire, Seigneur Pape, tout ira bien. Si les oiseaux ignorants réussissent, même les moineaux et les serins, pourquoi pas nous autres créatures alliant la ruse à la simplicité ? » Alors Innocent les laissa faire. Et lorsque les Frères Mineurs furent sortis de la salle de marbre du Latran, laissant derrière eux une senteur magnifique de forêt et de résine, tandis qu'une légère nuée bleuâtre flottait doucement sur le sol, le Saint-Père sentit de nouveau pour la première fois, depuis qu'il portait la soutane de soie blanche, qu'il y a quelque chose de plus grand encore que la gloire éblouissante de son règne : la simplicité de l'âme, la simplicité de François, le saint Sans-Avoir.
A présent, arraché aux affaires du gouvernement et pour être jeté dans les bras de la mort, il sent nostalgiquement un souffle de cette simplicité venir sur lui. Avec impatience, il regarde au-dessus des montants de son lit dans la direction d'Assise où François, pauvre et simple, vit depuis des années déjà avec les oiseaux, les renards et ses disciples et se conduit comme l'Adam d'une nouvelle création. Si seulement ce magnifique mendiant était là à présent pour lui dire quelques mots sur la paix de l'âme, en ces dernières minutes si importantes! L'entourage voit la sueur couler sur le front glacé et pâle du pape, tandis que ses yeux cherchent quelque chose avec anxiété. Que voudrait-il donc ?
Un peu d'eau fraîche ou bien l'archevêque Baldi ou son fidèle aumônier ?
Non, non rien de pareil. Ah! s'il pouvait seulement prononcer le nom!
Faut-il lui réciter des prières ?
Ses grands yeux noirs répondent affirmativement. Mais ces prières devraient être dites par le grand saint mendiant. Ce serait comme une prière de géant. Avec des cierges allumés, l'assistance a récité les pieux psaumes si puissants. Quels accents dans ce centième psaume : « Ne m'enlevez pas du milieu de mes jours. » Et cet autre verset : Ils mettent leur confiance dans leurs chars et dans leurs chevaux, mais nous, nous invoquerons le nom du Seigneur. » Mais tout cela ne le soulage pas. Innocent voudrait entendre un langage plus doux, il voudrait entendre le mot figliuolo », tel que le prononce suavement François, les mots Padre » et « patria », tels qu'il lesprononce avec l'accent du pays. Ses regards inquiets se portent de tous côtés pour se fixer de nouveau sur les murailles d'Assise qui brillent au loin. Finalement un des clercs se souvient que François se trouve aujourd'hui à Pérouse. Le matin même on l'a vu jouer avec des mendiants sur la piazza. C'est un fou et un saint. Peut-être pourrait-il apporter son aide. Et peut-être est-ce le désir du mourant. Faut-il appeler le poverello, Très Saint-Père ?
Les yeux d'Innocent ont brillé de joie. Et l'archiprêtre de San Lorenzo se précipite à la recherche de François sur toutes les places de la ville. C'est en vain. Il court dans toutes les tavernes. Folie ! Finalement, il trouve le Frère dans la cour de l'hôpital, en train de donner sa soupe à un infirme, tout en lui adressant une bonne parole à chaque cuillerée. « Dites au Pape, fait François en se tournant gaîment vers le prélat, que je ne peux pas venir. Il faut que je soigne les malades. Notre grand Pape a une centaine de serviteurs. Mais Nazaro, l'aveugle qui est là, n'a personne pour le servir bien et honnêtement. » Le Saint-Père fit silencieusement un signe avec les yeux, à cette nouvelle et attendit patiemment. Lorsqu'il pensa que l'infirme aveugle de François avait été servi bien et honnêtement, il envoya de nouveau après lui. Et cette fois, ce fut un archevêque qui partit. De nouveau, on chercha longtemps ici et là. Finalement, on rencontra le Saint près du vieux mur de la ville vers la Porta Nella , au milieu d'une troupe de gamins de la rue. François leur distribuait des oranges, des figues et des petits pains qu'il avait mendiés leur racontait, tandis qu'ils dévoraient avec appétit de toutes leurs dents blanches, des histoires sur les enfants de la Bible , sur le petit berger David, sur le robuste Samson qui étranglait des lions avec ses seules mains, sur le rusé Daniel, sur les sept fils Macchabée qui se moquaient du fer et des flammes. Et sans cesse les petits auditeurs frappaient dans leurs mains sales et criaient : « bravo Davide ! bravo Daniele ! bravissimo piccolo figliolo Maccabâo ! » et ils répétaient d'un ton suppliant : encore une petite histoire, rien qu'une, frère François! C'est si beau tout ce que tu sais . Nous voulons faire la même chose, certainement. Alors, qu'est-ce qui est arrivé au petit Giovanni Battista ?
Dites au Pape, fait François en coupant la parole aux enfants et en s'inclinant respectueusement devant l'archevêque, que je ne peux réellement pas venir. Il faut que j'instruise ces enfants. Notre Saint-Père est plus sage que tous les enfants et les vieillards. Il n'a pas besoin de maître. Il est le maître des maîtres. Et s'il veut cependant entendre une maxime de sagesse, il a autour de lui une douzaine de docteurs de Paris et de Bologne. Et maintenant, mes chers enfants, faites attention à ce que je vais vous dire du petit Battista... » A ce message, Innocent fit une moue douloureuse et attendit que François eut raconté toutes ses petites histoires de saints enfants aux garnements de Pérouse, au bas du rempart. Aux yeux du saint frère, il était donc moins qu'un aveugle de l'hôpital ou qu'un vulgaire galopin des rues. C'était très affligeant. Mais Innocent s'humilia et pensa que François avait raison. Et lorsqu'il crut que les enfants avaient fini d'entendre toutes ces jolies historiettes, il envoya, presque déjà incapable de respirer et son coeur cessant de battre, demander à François de façon pressante qu'il vint à présent à tout prix. Le pape allait mourir, s'il tardait encore. C'est pourtant quelque chose de grand que l'appel d'un pape. Cette fois son message fut porté par deux cardinaux en longs manteaux de pourpre. Mais François ne se trouvait plus auprès des enfants, il était allé se promener dans le jardin du riche Baglioni, comme s'il lui appartenait. On le trouva dans une allée, debout entre les hauts ceps de vigne, en train de consoler une araignée dont, par inadvertance, il avait déchiré la toile d'argent qui s'étendait d'un cep à un autre et dont les restes flottaient tristement au vent.
François tirait de ses manches effilochées des fils aussi longs et aussi minces que possible et cherchait avec attention et application à les nouer aux extrémités de la toile pour permettre à l'araignée de retrouver son chemin. « Dites au Pape qu'il me faut réparer le dommage causé à cette petite araignée. Le Saint-Père n'a pas tant besoin de moi. Des centaines de successeurs attendent sa mort pour immédiatement continuer à tisser le filet de Pierre. Ou bien pour le rapiécer à leur guise. Mais toi, jolie petite araignée, si tu trouves des centaines de gens pour détruire ta toile, tu ne trouves personne pour la raccommoder. Il faut que ce sot de François y mette la main. » Et il continua à tirer des fils de sa manche, à les nouer et à les tendre sur le feuillage, tandis que l'araignée sur le bord dentelé d'une feuille regardait de ses cents yeux reconnaissants et aux noirs reflets, le travail de ses doigts et se délectait devant cette gaucherie d'un homme. Cette fois les messagers n'osèrent pas repartir et dire que François avait préféré un insecte répugnant au porteur de la triple couronne. Ils attendirent donc, secouant leur traîne, quand un escargot voulait y grimper ou chassant une mouche qui se posait sur leur croix pectorale en or qui brillait dans le soleil vespéral, doux et doré, du ciel d'Ombrie. Puis ils écoutaient dans la direction de San Lorenzo si ne descendaient pas du clocher les sons de la cloche des morts. Enfin François avait achevé son délicat travail. L'araignée le remercia par un gai frétillement de ses pattes agiles et en faisant briller les facettes de ses yeux. « Et maintenant, allons » dit joyeusement François, après avoir jeté un regard autour de lui pour découvrir un infirme ou un enfant ou un insecte ou un être nécessiteux quelconque qu'il pourrait secourir.
Pendant ce temps, Innocent était assis, la tête haute sur l'oreiller, tourné vers la fenêtre et les montagnes d'Assise. Et le soleil du soir tombait justement sur la couronne pontificale à la tête du lit. Les pierreries brillaient comme un autre soleil et plongeaient toute la chambre, jusque dans ses coins les plus reculés, dans une lueur étrange d'un jaune sombre. Le pape écoutait chaque pas sur les pavés au bas de la fenêtre. Tout à coup, il ouvrit les yeux et se mit à sourire. Parmi tous ces pas, il distinguait le bruit des sandales du frère Sans-Avoir. Il respirait déjà l'odeur de forêt et de bruyère et le parfum de paradis qui émanaient de François. Ses lèvres minces et blanches s'ouvrirent doucement comme pour un salut. Mais, sur le seuil, François s'arrêta subitement, mit ses mains, comme ébloui, devant son visage et dit : « Seigneur Pape, je ne puis pas entrer. » On se récria, on le pressa, on le poussa. Qu'est-ce que cela signifiait ? Pourquoi ces gestes bizarres. Est-ce là l'humilité d'un serviteur de Dieu de se comporter ainsi ? Pourquoi ne peut-il pas entrer ? « La terre m'aveugle de tous côtés », répondit simplement le Poverello. Alors, ils ôtèrent la couronne, et il commença à faire sombre dans la pièce et François put entrer. Il s'agenouilla devant le pape comme un enfant. Innocent sourit de contentement comme il n'avait plus souri depuis la nouvelle de la victoire de Tolosa. Il lui semblait que c'était un Chérubin qui était là agenouillé près de lui. Mais François prit la parole : « Bienheureux et Très Saint-Père, à présent vous dites : Adieu! monde. Mais ce monde pétille, bruit et vous caresse encore, si bien que le ciel ne peut pas s'ouvrir. » Sur ces mots, il retira au pape qui le regardait toujours plus joyeux, le camail de soie, la chaîne d'or et même la large étole surchargée de broderies d'or. Tous les assistants regardaient avec indignation, mais sans oser la moindre protestation. François ôta son manteau brun, couvert de poussière et souillé par tant de gamins des rues et le déposa sur la poitrine et les épaules du pape.
Tous les deux se regardèrent longuement dans les yeux, le chef suprême et le frère mineur et tous deux se comprirent. « Dis-lui donc quelque chose, ordonna le cardinal-évêque d'Ostie. Il veut entendre de toi quelques mots de réconfort. Parle-lui de la bataille de Navas de Tolosa. Cent mille païens tués, dis-lui, s'écria le comte de Bénévent. Ou de la croisade de Byzance », fit un baron flamand. Mais François tira de sa barbe avec ses doigts fins et délicats quelques fils d'araignée et les déposa sur les cheveux du pape, encore noirs, mais trempés de la sueur de la mort. Il fit cela avec autant de délicatesse que si ces fils grisâtres étaient la chose la plus précieuse du monde. « Vous voyez, Seigneur Pape, dit-il ensuite avec bonne humeur, il ne vous reste rien de Rome ni de l'empire universel. Oui, de toute la toile que vous avez tissée par-dessus les Alpes et les mers, il vous reste moins de chose qu'à ma soeur l'araignée là-bas dans les treilles. Tu n'as pas le droit de parler ainsi, lui dit d'un ton de blâme le noble évêque de Pise. Parle-lui plutôt des foudres de l'excommunication qui, par-dessus le Gothard, ont volé jusque dans la neigeuse Germanie; parle-lui des consolations données aux reines à Paris et à Léon et d'autres choses encore. Ces souvenirs résonnent agréablement dans la vie et dans la mort. Et pourtant, poursuivit gaiement François, sans faire le moins du monde attention à l'assistance, il vous est resté quelque chose de précieux et le meilleur de tout, Seigneur Pape, la sainte pauvreté. Prenez ce bout de fil d'araignée. Vous êtes aussi pauvre. Un mendiant du Transtevere est un Crésus en comparaison. Insolent! Parle autrement! Parle du concile du Latran, de la guerre contre les hérétiques! » s'écriait-on de toutes parts.
Mais François voyait la joie du Saint-Père s'étendre sur son front comme un clair rayon de soleil et il poursuivit imperturbablement : « Oubliez tout ce que racontent ces bons seigneurs et faites plutôt un retour sur votre jeunesse Tu as écrit et, subitement, il se mit à tutoyer le Pape un petit livre, mon cher frère, te le rappelles-tu encore ? » A ce moment, il n'y avait plus rien du politique ni de l'homme d'État dans le visage du Souverain Pontife. Un frais et doux sourire avait effacé toute la rigidité de sa figure de marbre. Le grand pape Innocent avait l'aspect d'un enfant. Il se revoyait garçon plein de feu et précoce que les banquets et la musique légère faisaient fuir du palais paternel pour se réfugier dans les vignes du château de Segni et méditer sur quelque chose de plus grand qu'une coupe de vin, un chant d'amour accompagné par la harpe ou une danse de la Campagna si trépidante et pourtant si mélancolique. Il se revoyait la nuit assis dans la bibliothèque de son père, étudiant les épîtres de saint Paul, jusqu'à ce que la mèche de son flambeau soit consumée, à l'heure où les jeunes nobles de son âge rentraient à la maison après une soirée de beuveries. Il se revoyait assis dans l'obscurité, réfléchissant sur ce que le génie de tous les temps n'a jamais enseigné : la simplicité. Et le mourant se souvenait très bien comment il avait commencé à cette époque, dans un enthousiasme impétueux, à porter des vêtements grossiers, à manger et à boire des aliments et des boissons les plus ordinaires, à fuir les chaises confortables à hauts dossiers et à écrire un petit ouvrage De contemptu mundi. Ah! il sait maintenant qu'il n'a jamais été aussi heureux que lorsqu'il écrivait avec ferveur et le coeur battant ces quelques pages. A présent encore, elles le rendent plus heureux que les triomphes de son pontificat sur les rois et les empereurs. Ce n'était déjà plus une joie terrestre, c'était l'éclat d'un soleil surnaturel qui brillait sur son visage si pâle.
« Ton petit livre, dit François, gardera sa valeur auprès de tous les fils de la pauvreté et auprès de toutes les filles de la sainte simplicité. Tes papiers d'état perdront bientôt de leur importance et resteront ensevelis dans les archives comme des cadavres dans leurs cercueils. Mais ton petit livre demeurera, tant que la route de la matière à l'esprit passera par la simplicité sous la porte de la sainte pauvreté. » Innocent était comme en extase. Achève donc cette voie royale, Seigneur Pape et Seigneur Mendiant. Va en paix! A cause de ce petit livre et de sa paix, beaucoup de bruit te sera pardonné. » François prit la main déjà froide du mourant et à cet instant la mince silhouette du pape fit un léger mouvement de la tête aux pieds du lit, si bien qu'un cliquetis argentin sembla passer à travers la chambre, il ouvrit la bouche et rendit dans le calme le dernier soupir. Personne n'aurait vu la mort dans cette mine si claire et cru à un cadavre, si François ne s'était pas tourné vers les assistants et ne leur avait dit presque joyeusement : Voyez notre Seigneur le Pape. Il n'a rien laissé à son successeur que ce sourire sur son front et ces quelques fils d'araignée dans ses cheveux. Mais c'est assez. » Et avec la même gaieté et les mêmes mains douces et délicates avec lesquelles il avait servi l'aveugle Nazaro, caressé les gamins des rues et venu au secours de l'araignée, il ferma la bouche restée ouverte du Souverain Pontife et ajouta en plaisantant : Reste tranquille maintenant; tu as assez fait de bruit. »
Le trouble et l'agitation envahirent alors le palais et la ville de Pérouse. Par-dessus le cadavre commençait la grave et échauffante affaire d'une nouvelle élection pontificale. Et, au milieu de ce grand tumulte, seules quelques douces et pieuses personnes remarquèrent le vol d'une colombe blanche inconnue qui descendit sur la tête du pape exposé à San Lorenzo tout comme jadis lorsqu'il avait été élu pape. Lorsque, tard dans la soirée, François fut de retour à son couvent d'Assise, il dit : « Notre cher frère Innocent vient de mourir à Pérouse dans ce manteau et il a reçu la paix éternelle. » Alors les frères se précipitèrent et baisèrent le drap brun et grossier; ils voulaient immédiatement entonner le Requiem pour le défunt. Mais François ajouta : « Priez donc pour la pauvre âme du nouveau pape. »
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