Pareilles à des nids d'hirondelle alignés les un à côtés des autres, les petites villes ombriennes sont attachées aux contreforts des Abruzzes. Leur blancheur de craie rayonne jusque dans la vallée. Derrière elles, la croupe des montagnes s'arrondit, couverte d'une végétation sauvage extrêmement chétive d'une couleur plus brune que verte. Le sommet est tantôt gris tantôt brun, d'une teinte fanée et douce. Sans être aussi rapide, il s'élève certainement aussi haut que d'Arth-Goldau au Righi. C'est pour l'Italie une forte hauteur. Tel le Subiaso à Assise, le Calvo et le Cucco à Gubbio, le Lugo à Spolète. Sur leur versant, ces montagnes descendent dans une vallée plus sauvage, plus escarpée. Dans ces gorges, se trouvent des arbres énormes, des chênes, des bouleaux, des conifères, d'épais buissons, des lauriers sauvages, des ifs, des châtaigniers et de magnifiques rochers. Mais, de l'autre côté, se dressent des montagnes encore plus escarpées et plus hautes, et derrière elles apparaissent les plus belles de toutes. Par temps clair ou par un fort vent de mer, depuis Subiaso, au milieu des Abruzzes ombriennes, on peut apercevoir les monts Sibyllins. Avec leurs sommets gris et ronds, ils ont un aspect sévère et dans le ciel le plus riant, ils font triste visage, ils ont une vraie mine de devins. Mais bien tard dans l'année, la neige brille sur leurs sommets et cela les rend un peu plus aimables, bien qu'un brouillard gris joue autour de leur visage ou que l'ombre sombre d'un nuage tout voisin s'étende sur eux. Derrière, l'Adriatique étend ses flots bleus; devant, la douce et aimable Ombrie sourit. Mais eux demeurent austères et ne sourient jamais, comme il convient à de vieilles et graves Sibylles.
Mais restons aux nids montagneux des contreforts. Ah! comme on peut s'isoler et s'y sentir en sûreté! Bien loin en bas passe la large route blanche qui traverse le pays. Mais nous, nous sommes installés en haut, à moitié dans les rochers, dans une sécurité absolue, loin du bruit. De nos nids d'hirondelles, nous pouvons nous moquer de tout le tourbillon des humains qui s'échinent en bas à travers la vie.
Que sait-on de l'Ombrie, si l'on n'a pas flâné durant des heures dans ces petites villes aux pavés raboteux, si le soir sous la porte romaine de Spello ou sous le pittoresque portail de Venus on n'a pas retiré les mouches du vin jaune et écouté longuement le cornemusier Porta et ses airs infiniment mélancoliques ? Que sait de l'Ombrie celui qui n'a pas passé à Foligno au moins trois après-midi silencieux et lourds de soleil à l'ombre du vieux et solitaire porche de Santa Maria infra portas et à contempler de temps en temps en face, à San Domenico, tout aussi isolé, quelques gymnastes en culottes blanches et maillots rouge-vif qui, avec la souplesse de l'Italien, se livrent à des exercices à la barre fixe, lentement, harmoniquement ? Mais quand les étoiles se sont levées, l'étranger se dirige tranquillement vers la cour de la vieille abbaye de Sassovivo, plus haut dans la montagne, sauvage et solitaire et croit déjà entendre de loin à travers la nuit silencieuse le clapotis des puits à chaînes ou le claquement des sandales de bois de quelques frères sur les dalles, lorsqu'ils se rendent dans leurs cellules pour dormir. Le cloître se dresse merveilleusement éloigné du monde. Tout autour bruissent les arbres et pendant la nuit on entend l'eau descendre de toutes les gorges. On se croit à Rome ou à Damas, la ville aux fontaines et non pas dans une cour si à l'écart du monde. Mais la troisième nuit le pèlerin se penche par-dessus le balcon de l'hôtel de Foligno et entend les conversations s'éteindre lentement dans les ruelles tortueuses. Quelques volets claquent, quelques verrous grincent et un « felice notte ! » rententit çà et là. Mais le dernier est dit si doucement et est suivi encore de quelques mots pareillement doux et suaves comme on peut les dire en Ombrie seulement. Est-ce un Zeppo qui murmure encore un mot en cachette à son aimée derrière les colonnes de Santa Maria Maggiore ? ou bien un prêtre qui termine la récitation de ses nocturnes dans le cloître ? ou encore un peintre silencieux et inconnu qui laisse parler l'enthousiasme de la journée ? Il y a de si jolis mots : «Luce... rosa ... gracia... baciolino ».
Et lorsqu'on croit que la petite ville est complètement endormie, glisse encore un dernier petit mot au son argentin, le dernier que prononce un Ombrien et sans lequel il ne pourrait pas aller se coucher, le plus beau mot du monde : si. Ce mot, le Vénitien le prononce voluptueusement avec ses lèvres rouges et pleines, comme s'il humait en lui-même tous les consentements de cette petite syllabe; le Romagnole le fait sortir durement entre ses fortes dents d'ivoire, presque comme s'il subissait une humiliation; le Romain le prononce froidement et sévèrement comme un avocat, tandis que le Toscan le fait couler sur sa langue comme du chianti. Mais l'Ombrien le dit comme une prière. « Si, o che si ». Avec la bienveillance de quelqu'un qui voudrait tout partager et la douceur de quelqu'un qui ne pourrait prendre sur soi de prononcer un non. En vérité, l'Ombrien, plus que n'importe qui, n'est pas capable de dire non. Il dit oui au soleil et à l'orage, à la souffrance et au plaisir : « che si! » Il le dit à celui qui lui fait du bien et à celui qui lui fait de la peine avec une douceur égale « : che si ». C'est sans doute une faiblesse que ce oui perpétuel et suave, mais c'est presque la faiblesse des dieux et non plus des hommes ordinaires. Et ce mot résonne chaque soir le dernier devant les rares portes qui sont verrouillées et devant la plupart des portes que l'on ne verrouille pas, on l'entend venir des chambres qui n'ont ni barreaux ni serrures : ce mot le plus bref, le meilleur et le plus sonore de toutes les langues, mais surtout de la langue italienne : « si ». Que sait de l'Ombrie celui qui n'a pas entendu ce « si » prononcé avant minuit encore une fois doucement et intimement comme un baiser fraternel ? Que connaît de l'Ombrie celui qui n'a pas partagé à Gubbio, déjà en pleine montagne, devant le grandiose palais dei consoli son pain et sa monnaie avec les mendiants et ne s'est pas étendu à côté d'eux dans l'herbe de la grand- place ? Oh! cette bonne et belle petite herbe qui pousse dans toutes les cours, sur toutes les terrasses, dans les bâtiments officiels! O ce peuple où l'on voit la nature et l'art se rejoindre si intimement qu'il ne semble pas trop indiscret que la mousse la plus épaisse grimpe jusqu'au dessus des genoux de saint Christophe et que le cresson et le lierre viennent rafraîchir les blessures de saint Sébastien.
Que connaît de l'Ombrie celui qui, dans cet unique Gubbio, sous l'ombre bleue de la montagne, n'a pas grimpé avec les enfants du sacristain sur la tour Saint-Jean ? Dans notre pays, une telle ascension, le long de murailles qui donnent le vertige, par des marches manquantes et de larges intervalles sans planches, parfois, là où c'est le plus dangereux, sans même une corde d'appui, serait une témérité folle que la loi punirait d'une amende. Mais ici c'est une aventure inoubliable, quand on met le pied dans le trou d'une marche , quand une troupe de chauves-souris vous fouette le visage et quand la toute petite Thérèse s'arrête sur un escalier branlant pour tirer son mouchoir et moucher bruyamment son petit nez rose retroussé. Tout en haut aux fenêtres du clocher, c'est encore pire. Les enfants trotinent sur la corniche comme de jeunes chats et s'amusent à jeter leur salive sur la place. Mais cela n'est rien, en comparaison des audaces que montre l'agile garnement Beato. Il ouvre la bouche, ce qui permet de voir qu'il s'est usé toutes les dents de lait à croquer le sucre de son oncle le confiseur Belli Bellini, bondit sur la cloche, s'élance et, avant qu'elle puisse sonner, se suspend à son battant et vole jusqu'à la lucarne, par-dessus les maisons, les habitants, toute la petite ville à travers les airs d'un bleu vertigineux. Ensuite, il rentre dans le clocher pour ressortir par l'autre lucarne, tout frétillant de témérité et criant dans sa joie de vivre. Je le regarde d'un air hagard, je sens mon sang se glacer d'effroi. Mais Pepa et Teresa jubilent, toutes fières de leur frère. Tout à coup, au milieu du balancement de la cloche, le gamin saute en bas près de nous et le battant libéré frappe avec violence contre la cloche. Bravo, bravissimo!
Que fais-tu, polisson ? Les gens écoutent. La police va venir. Pour l'amour de Dieu, veux-tu arrêter! » Mais le garnement me rit au nez et continue à faire sonner la cloche, aussi solennellement que si c'était demain la Toussaint ou l'arrivée de l'archevêque de Pérouse. Et, en bas, personne ne se soucie de nous. Les cloches, en Ombrie, ont le droit de parler aussi bien que n'importe qui et aussi fort que cela leur plaît. Qui, des lecteurs du Baedeker, connaît Gubbio ? En vérité, je vous l'affirme, une semaine à Gubbio vous procurerait plus de joie qu'une course éperdue via Milan, Florence, Rome et Naples. Mais il vous faudrait y venir pendant l'été. L'été italien est grandiose en Ombrie. Pas d'étrangers, pas de flâneurs, pas d'intrus, rien que vous, seul veinard. Les Italiens entre eux. Contentez-vous de peu et faites comme tous les indigènes. Buvez du nostrano, mangez du risotto, trempez votre cuiller dans la minestrone et léchez le zambiglione jaune d'oeuf. A midi couchez-vous sous l'ombre fraîche d'un portique et le soir jouez de l'harmonica ou à la boccia sur la via ducale avec quelques garçons de magasin. Ce qu'est le style italien, la placidité italienne, le flegme antique — non pas la paresse, oh, non! — le magnifique flegme antique, vous ne l'apprendrez qu'ici, en dehors des grandes villes, dans les montagnes et les petits bourgs où l'on a gardé encore du vieux sang de bergers et le caractère sédentaire des paysans au milieu de la finesse citadine.
Cher Gubbio dans la montagne, jamais je ne t'oublierai. Que de fois, au milieu du tumulte de nos villes du nord et de l'activité de notre existence prosaïque régie par la vapeur et l'électricité, je pense à toi et soupire après ton site si poétique et si exempt de soucis! J'espère te revoir toi, tes antiques oliviers, ton prevosto qui prise sans cesse et tes jolies filles qui, le dimanche, après les vêpres, se promènent, se tenant par la main, en longues files barrant la route, en chantant et en aguichant les garçons. Je veux aussi revoir Beato, le fils du sacristain. Ah! comme il sonnera alors! Toute l'Italie l'entendra. Je veux aussi revoir la musique municipale défiler dans ses uniformes aux vives couleurs sur la piazza della signoria. Je veux les entendre encore jouer la marche des bersaglieri. Elle sera encore si entraînante que les pavés se mettront presque à danser. Certainement Armando Grossi y joue encore toujours de la flûte et ajoute à la mélodie des triolets et des variations aussi merveilleuses que lorsque je l'ai entendu pour la première fois et que je croyais qu'une grive se trouvait au milieu des musiciens et faisait des roulades avec eux. Au revoir, unique et cher Gubbio !