Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de 
Mgr Pierre André Fournier  et ami de
ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

Signez mon livre d'or Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens. 


DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU
MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE
DIT QUELQUE CHOSE?

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Titre de la série :
L-Ombrie
Titre de la page

Agostino et Roberta

Nom de l'auteur:
H-Federer-M-Grandclaudon
CHAPITRE VIII
Agostino et Roberta

Antique petite ville aux treize tours, portant le nom d'un saint encore beaucoup plus ancien, unique Gimignano, pourquoi suis-je sans cesse obligé de penser à toi ? La durée d'une génération humaine s'est pourtant déjà écoulée, depuis que j'ai pris congé de toi. Le brouillard se presse contre ma fenêtre. Des bûches crépitent dans mon poêle. Je suis assis dans la chambre qu'envahit le crépuscule et je feuillette un album qui m'a été envoyé de la petite ville florentine. Et alors revit le Noël que j'ai passé, si heureux, là-bas. Voici le marché aux légumes; depuis l'hôtel de ville j'aperçois les quatre grosses tours qui brillent doucement au clair de lune, tantôt comme du vieil argent tantôt comme du vieil or. Voici le magnifique palais Friani où Agostino s'est agenouillé sur la corniche sous la fenêtre ogivale et s'est incliné à sept reprises profon­dément devant la mendiante Roberta, en bas sur la piazza. Voici tout en haut la forteresse détruite et en ruines où les lézards se glissent sous le soleil d'hiver. Dans le bas se traîne la vallée de l'Elfa avec son filet d'eau le plus souvent si misérable. Mais il y a surtout à la pointe septentrionale la solitaire église Saint-Augustin avec sa silencieuse place et le vieil Ettore Serpi dans sa petite boutique à côté. Que de fois, il m'a guidé à travers cette merveilleuse église et m'a révélé son état d'âme devant les tableaux de Benozzo Gozzoli! Ensuite, nous demeurions assis pendant des heures dans son magasin où il vendait tout et rien. Tout : des cigarettes, des allumettes de cire, des cartes postales jaunies, de vieux livres, du papier à lettre, des sandales, des mouchoirs, des amandes et de grosses tasses rondes passées de mode; rien : car il se passait des journées où personne ne venait chez lui. Le magasin et ce vieillard de soixante-dix ans étaient tous deux près de disparaître. J'ai assez pour vivre, grommelait-il, et ma femme n'a plus besoin de rien. Il me montrait le ciel du doigt, mais d'un geste oblique qui atteignait presque la lointaine chaîne des Apennins. Je ne veux pas prétendre qu'elle est déjà aux pieds de l'Enfant-Jésus. Car elle m'a tourmenté durant trente ans, trente ans de purgatoire ne sont pas exagérés. Mais il riait en même temps et ornait encore sa tombe, douze ans après, chaque dimanche avec des fleurs. — Ma Chiara aussi, il indiquait une petite chambre à côté du magasin, héritera plus qu'il ne lui en faut pour vivre. Elle n'aura pas besoin d'aller à l'asile. La petite Fossa en prend soin comme d'une mère. Chiara était la servante, elle était âgée de cinquante ans. La plupart du temps, elle était étendue sur un canapé, à cause de la goutte, et lisait de vieilles histoires. Souvent, c'était la goutte véritable, souvent aussi c'était seulement l'imagination qui la faisait souffrir. Durant des semaines, elle veillait de nouveau à l'entretien du petit ménage comme une personne en bonne santé. Mais elle n'allait pas chercher l'eau. C'était là qu'elle avait attrapé son mal. Car Ettore ne voulait boire que de l'eau des fontaines devant la ville et c'était un long chemin montant. On sue, puis on attrape froid sous la voûte et aussitôt c'est un refroidissement.

Bien que chaque jour la petite Roberta Fossa, une orpheline de douze ans, lui vint en aide comme une grande personne et, songez-y, pour vingt centimes, c'était toujours le vieillard qui allait puiser l'eau. Que de fois je l'ai accompagné et aidé! C'est là près des sources qu'il racontait ses histoires, la sienne et celles des autres. Il devait sortir un des nombreux événements qu'il avait vécus ou dénichés dans des livres. Et ses récits jaillissaient aussi vivants que l'eau de la fontaine. « La petite Roberta est une friponne, disait-il souvent. Elle appartient à la plus ancienne noblesse. Mais elle est pauvre comme cette cruche vide. Par contre, jolie et rusée comme une petite sorcière. Elle a des menottes délicates comme l'Enfant-Jésus. Et pourtant, je crois qu'elle descend en cachette aux fontaines et y remplit la cruche. Quand je demande : « Avez-vous encore de l'eau ? elle s'écrie joyeusement : Venez grand-père et regardez, la cruche est encore à moitié pleine. Et la servante fait un signe d'assentiment : Oui, elle est à moitié pleine. Elle dit amen à tout ce que dit l'enfant. Mais je bois tant d'eau et, tous les jours, je verse deux verres sur le pot de fleur pour la tombe de ma défunte femme. C'est presque comme pour le vin aux noces de Cana ... — Oh! une cruche à si grosse panse contient quelques douzaines de verres », fis-je pour l'apaiser. Mais j'étais obligé de contenir mon rire. Je voyais bien que la petite sorcière ajoutait sans cesse de l'eau ordinaire de la ville. C'est ainsi que se réalisait le miracle.

Tout en conversant nous étions précisément en route avec la cruche vers la fontaine, mais en faisant un joli détour par la chapelle retirée de San Jacopo où sous les arbres à l'épais ombrage on trouvait un délicieux Chianti. Nous nous asseyons à la table de pierre. Il faisait doux comme chez nous à Berne , par un jour de Pâques ensoleillé. Et cependant on était au 24 décembre. Pas de neige, pas de brouillard, pas d'arbre de Noël, rien de la douce attente, des chuchottements des chambres de notre patrie. J'en avais le mal du pays; je me forçai à être joyeux et je me serrai près du bon vieillard; je lui versai à boire, nous trinquâmes et je lui demandai une petite histoire. Mais Ettore Serpi reposa sur la table le verre sans y toucher. « Une carafe d'eau, s'il vous plaît. Je ne bois jamais de vin. — Pas même en cette belle veillée de Noël ? — Aujourd'hui surtout pas. — Mais une petite histoire ? — Autant que vous en voudrez. — Vous venez de parler d'Agostino Friani. Et très souvent je vous entends nommer ce jeune homme. Je ne sais rien de lui sinon qu'il s'est incliné sept fois devant une mendiante du nom de Roberta. Pourquoi ne me racontez-vous jamais cette histoire ? — Je vous l'avais réservée pour aujourd'hui ou demain, Monsieur le curieux. C'est maintenant qu'elle convient le mieux. C'est une histoire de Noël. Asseyez-vous à ma droite, je vous entendrai mieux et vous aussi. Ensuite, vous saurez pourquoi je ne bois pas de vin ».

De la collégiale de la ville, les cloches nous appor­tèrent leur sonnerie comme une lointaine et mélodieuse chute des feuilles en automne et c'est justement ainsi que se présenta alors au vieillard et que se présente aujourd'hui à moi ce récit. « Le monde est toujours le même, commença Ettore, et les hommes sont les mêmes. L'hiver l'été, l'hiver l'été, c'est ce qui se passe aujourd'hui encore dans la vie. Cet Agostino Friani vivait, il y a six cents ans, et était de très ancienne noblesse. Et moi, pauvre diable, je pense qu'il me ressemblait remarquablement. Moi aussi, j'ai été un gai luron, j'ai aimé et j'ai bu, j'ai fait bien des folies jusqu'à ce qu'une femme m'ait converti, exactement comme le Friani. Ce beau jeune homme était devenu orphelin de bonne heure et avait bientôt mangé la moitié de sa fortune avec les filles et de joyeux compagnons. Mais, au milieu de toute cette fange, quelque chose de noble subsistait en lui. Souvent, lorsque ses camarades, après une nuit de débauche, l'accompagnaient à la maison, il s'asseyait sur le perron de la porte , se mettait à pleurer comme un enfant et chassait toute la bande. Lorsque notre grand Dante est venu dans notre ville pour conclure une alliance avec Florence, ce Friani l'a salué à l'hôtel de ville avec un poème et une couronne de laurier. Et le poète fronça le front en disant : « Qu'est-ce que ces cercles bleus que tu as autour des yeux, mon enfant. Garde plutôt le bleu pour tes grands yeux fiers... » En effet, Agostino avait bien des cheveux noirs comme la poix, mais ses yeux étaient bleus comme le ciel de Toscagne.

C'était seulement quand le jeune homme était de mauvaise humeur que ses regards avaient des reflets verts et cruels.« Veillez donc sur ce beau sujet, conseilla Dante aux membres de la municipalité. — Il ne nous obéit pas, répliquèrent-ils. Alors le profond connaisseur de l'humanité frappa sur la poitrine du jeune homme et lui dit d'un ton dur et retentissant comme le son des cloches : « Agostino, obéis à toi-même, avant que les autres t'y contraignent. » Le jeune homme comprit et ne comprit pas, il devint rouge comme la pourpre, mais il n'a jamais oublié ces paroles, quelle que fut la liberté de son genre de vie. Notre ville n'était jamais réellement en paix. Il y en avait trop pour vouloir commander. Comme aujourd'hui! Actuellement, ils se querellent dans les journaux; à cette époque, ils manifestaient leur hostilité plus loyalement avec l'épée et la lance. Celui qui le pouvait fortifiait sa maison avec une tour. Les Friani aussi en avaient une, la Torre Pussi. Le jeune homme aimait la lutte. Souvent dix, quinze, vingt tours combattaient l'une contre l'autre. Personne ne s'aventurait dans la rue. L'air retentissait du bruit des projectiles. Le bas peuple était obligé de se garer dans tous les coins. Dans une de ces querelles, le pauvre citoyen Pietro Fossa était tombé pour les Friani. Ceux-ci prirent la veuve qui était sur le point d'être mère, comme servante et lui témoignèrent des attentions comme à une amie. L'enfant nouveau-né, Roberta, grandit avec Agostino, de deux ans plus jeune, à l'ombre de la même tour et joua souvent avec lui comme on joue entre frère et soeur. Mais ensuite, à l'âge de huit ans environ, le fils de la maison traita la fillette avec moins de délicatesse. Il remarqua qui il était et qui elle était, il l'embrassait souvent et la mordait encore plus souvent, si bien que tout le monde trouva bon que la mère ait confié sa jolie et intelligente Roberta à une tante, pour préserver l'enfant des excès que les puissants se permettent presque toujours à l'égard de ceux qui sont sans protection. Les enfants dorénavant ne se virent que la veille de Noël, donc aujourd'hui, cher ami, lors du cortège des bergers. Il est malheureusement passé de mode depuis longtemps. Mais, lorsque j'avais cinq ans, j'y ai encore pris part comme porteur de la crèche. Ah, c'était beau!

— Quel dommage, dis-je d'un ton de regret, qu'on ne puisse faire revivre aujourd'hui une chose aussi délicieuse ! » Ce soir-là, la paix régnait, même quand il y avait la guerre entre les principaux partis des Salvucci et des Ardinghelli et que le lendemain on recommencerait à se casser la tête. Pendant ce cortège des gens qui, depuis un an, ne s'étaient pas accordé un regard, s'adressaient mutuellement une bonne parole. Oui, dans ce cortège avec les flambeaux et les lanternes des bergers, l'Enfant-Jésus et les anges, la Vierge et saint Joseph, on se regardait souvent de nouveau profondément dans on sentait monter au-dedans de soi une chaleur, les yeux, on se serraient et finalement on pouvait se dire frères. Ensuite, il y avait le mot pace : que la paix soit avec toi. C'est ainsi que les deux vieux ennemis mortels, Tolomei et Pecori, après s'être souhaité toute une vie rien que du malheur, sont devenus en un tel instant amis pour toujours. Au musée, tu peux les voir sur une plaque de marbre se tenant par le bras. Dans ce cortège des bergers, la plus jolie jeune fille, ce n'était pas toujours la plus sage, devait porter l'Enfant-Jésus. A cette époque, c'était encore un enfant vivant, autant que possible le dernier-né de la ville. Seigneur! à cette chose sainte se mêlaient souvent des choses non saintes, avec des enfants illégitimes — mais c'étaient cependant des enfants aussi innocents que les autres — et d'indignes porteuses de l'enfant. Mais c'est alors que se passa ce fameux événement où la courtisane Teresa Salvucci regardant le petit garcon dans ses bras avec des yeux de plus en plus sévères s'écria tout à coup : « Mes amis, c'est mon enfant et indiqua l'Alfonso Ardinghelli est son père ». Et elle ua le berger qui conduisait par la bride l'âne de la Sainte Famille. C'était son complice depuis de Nombreuses années. Touché par la grâce de cette sainte nuit, le gentilhomme se précipita sur l'enfant, a devant toute la ville et invita tous les assistants à ses noces pour le lendemain. Dans la chronique de la ville, on a inscrit cet événement comme une victoire sur Sienne ou Florence .

« Oh! criai-je avec enthousiasme, je le crois sans documents. Mais ensuite, ensuite, qu'est-ce qui est arrivé avec Agostino ? De curiosité, j'oubliais mon vin jaune paille. Mais le vieillard but de nouveau la moitié d'un verre d'eau, avant de continuer : — Eh bien! le beau et indocile garnement voulait toujours être le roi Hérode sur son cheval. Élancé dans son costume de velours noir, un cercle d'or dans les cheveux, il chevauchait derrière l'Enfant-Jésus et sa mère et tantôt souriait comme un ange, tantôt lançait des regards comme un démon sur la foule. Combien de jolies têtes en cette soirée devinrent folles de ce jeune homme inaccessible! Mais avant que le hautain Friani fut devenu Hérode, il suivait le cortège en qualité d'enfant de bergers avec une peau de mouton. Par contre, Roberta Fossa était un ange avec des ailes de cygne, une robe blanche et un lis à la main. Elle était un ange si lumineux, si gai, avec un tel air de puissance céleste sur le front que tous étaient dans l'admiration et chuchotaient : « Elle portera bientôt l'Enfant-Jésus, bien qu'elle soit très pauvre. » Vous pensez sans doute que j'exagère ma description. Mais tout à l'heure, au bas du Conservatoire, vous vous êtes arrêté tout d'un coup et vous m'avez pris par le bras au point de me faire mal. « Qui est-ce, avez-vous demandé, la jeune fille là-bas près du mur ? Est-ce une créature humaine ? avez-vous dit en riant. — Eh bien! c'est la cousine de ma Roberta, c'est une Fossa. Toutes sont d'une beauté sans défaut, des cheveux abondants et dorés comme des épis, des yeux comme du vieil argent; elles sont toutes blanches et rapides comme des colombes . Mais toutes aujourd'hui sont encore dans une extrême pauvreté. — Oui, oui, fis-je avec impatience. — En cette nuit de Noël, les deux enfants se virent pendant une heure rapide et enchanteresse, puis ils ne se revirent plus de toute l'année. Car plus le jeune noble devenait dangereux, plus Roberta était gardée avec vigilance. Elle était pauvre, c'est entendu, mais elle ne devait pas devenir plus pauvre. Il arriva que les parents de sa tante adhérèrent au parti des Salvucci, tandis que les Friani étaient unis à la vie et à la mort avec les Ardinghelli. En ce temps-là, la haine était à son paroxisme et chaque partisan cherchait à nuire à son adversaire par tous les moyens, assez volontiers en souillant l'honneur de ses femmes et de ses filles.

Mais, en ces heures saintes du soir de Noël, tous étaient bons. Sabres et poignards restaient à la maison. Les lèvres orgueilleuses semblaient ne pouvoir échanger que des prières et des baisers de paix. Les rudes vieillards devenaient pour ainsi dire des enfants de la plus blonde innocence. On vit le brun berger Agostino serrer de près le bel ange Roberta. Ils riaient et bavardaient ensemble et la peau de mouton s'empêtra dans les plumes de cygne, jusqu'à ce qu'on cria à ces enfants et à ces anciens compagnons de jeu : « séparez-vous! le berger ne doit pas s'approcher si près de l'ange. » Tous deux se réjouirent pendant des semaines de s'être revus. Il leur semblait qu'ils s'appartenaient d'une manière quelconque. Tous deux s'admiraient réciproquement et ne savaient rien de plus beau. Quelques années s'envolèrent comme des hirondelles. Agostino devint un jeune homme. Cela arrive si vite sous notre soleil de Toscane. Il dilapidait ses journées, comme je l'ai déjà dit, à ne rien faire ou à se battre, à dormir ou à vider des coupes et il se mit à désirer les jolies filles de notre ville. Aucune ne lui résistait longtemps. Mais la légende rapporte que le Friani ne faisait que se moquer d'elles. Dès qu'il en était arrivé à voir ces folles lui tomber dans les bras ou plutôt à ses genoux, il en avait assez et les repoussait avec dégoût. Exactement comme il fit à Luigi Salvucci qui l'avait attaqué par derrière avec un poignard, derrière les deux tours Gemelli. Agostino le terrassa, lui arracha son poignard, cracha dessus et ensuite laissa partir le gaillard. Voilà son genre. Si, seulement, il n'avait jamais goûté le vin d'Orvieto ! Sans cesse, il brûlait du désir d'une action d'éclat, d'un grand ami ou d'une fiancée incomparablement belle et bonne, bref il brûlait du désir d'avoir ce qui n'existe pas et, ensuite, il éteignait sa soif dans le vin où il gaspillait et perdait ses sens.

« Oh! je sais , je sais , avoua le vieillard dans la fièvre de son récit, quel genre de soif c'est. Je ne suis pas gentilhomme et je suis pauvre, mais un boutiquier aussi peut avoir soif, vous savez, une soif qui dépasse ses moyens, la soif de quelque chose de plus haut que les plaisirs ordinaires; ah! vous ne comprenez pas... Je le regardai avec étonnement. Les lèvres du vieillard étaient sèches et brûlantes. Il but un grand verre d'eau. Quel curieux après-midi, me dis-je en moi-même. Cet air tiède, presque comme celui du printemps, cette ancienne et intime chapelle, cette cour avec ses arbres vétustes, mais encore vivaces, ces douces collines qui descendent vers la chaude et tranquille vallée. Et le soleil vespéral si jaune, et le son si doux des horloges de la ville, en cette veille de Noël, le ciel et la terre sont si merveilleusement paisibles et pourtant si vigilants comme si quelque chose de grand arrivait. Non, non, ce n'est pas seulement dans notre pays suisse couvert de neige, mais aussi dans cette région accidentée, claire et lointaine que s'élève le désir de quelque chose de mieux que ce que nous avons et sommes; un désir infini de paix, de fraternité... d'un Enfant-Jésus qui apporte tout ce qui a manqué passe à travers chaque brin d'herbe, chaque branche sèche, chaque nuage, chaque fenêtre et chaque coeur. Oui, le vieillard a raison, tous nous avons soif. — Je vous comprends très bien, dis-je, en remplissant de nouveau son verre de cette eau vraiment délicieuse. Quant à moi, j'avalai de nouveau une gorgée de Chianti Nous étions assis silencieux au pied de l'arbre et c'est à peine si j'osai finalement lui demander : « Qu'est- il arrivé à Agostino Friani ? — Ah! oui, s'écria le vieillard, comme sortant d'un  rêve.  C'est facile à comprendre et sera vite raconté. — N'abrégez pas plus qu'il convient, je vous en prie. Le soleil est encore bien haut au-dessus des tours. Vous racontez avec tant de chaleur. »

Accueillant la louange dans ses petits yeux gris, tout en la repoussant d'un geste de ma main, Ettore Serpi poursuivit son récit : « Au milieu de sa vie de bassesses, Friani se réjouissait cependant à chaque fête de Noël, comme si arrivait sa rédemption. Mais, trois années consécutives, il ne trouva plus l'ange dans le cortège et tout pour lui retombait dans l'obscurité. Souvent, il assiégeait sa nourrice, la mère de Roberta « Où as-tu caché l'ange ? J'en ai besoin. Il doit me blanchir... Ou plutôt non, ne me le dis pas; à la fin, c'est moi qui le noircirais... » Dans ces mauvais moments il frappait la servante; une fois, il l'enferma plusieurs semaines dans la sombre tour de sa maison; il doit même lui avoir fait subir la torture, raconte un chroniqueur médisant. Je ne le crois pas. Cette humble servante qui était une mère si courageuse lui en imposait. Et, finalement, il lui ordonnait toujours : « Non, ne me dis jamais où se cache Roberta; même pas si je vous étranglais. » A la servante, il disait « tu », à la mère de Roberta , il disait respectueusement « vous ». Ah! c'est ce que cette mère avait vu le jeune seigneur rentrer à la maison avec de curieuses femmes et filles, banqueter avec elles, les embrasser et les insulter au cours de la même demi-heure, les jeter à la porte à coups de pied et ensuite s'enivrer jusqu'à tomber sous la table. Tout cela la veuve voulait le supporter, mais pas pour sa fille. Aussi était-elle depuis longtemps en service à Empoli et quand elle demeurait chez sa tante à Gimignano, la misérable cabane était située en dehors de la ville, sur une pente paisible descendant vers la vallée de l'Elsa. La mère ne pouvait aller voir son enfant que lorsque Agostino était ivre. Toujours Roberta l'interrogeait à son sujet. Et toujours sa mère lui disait : « Ne m'interroge pas; je ne peux te raconter que de vilaines choses sur lui. » Alors la jeune fille bien élevée et courageuse se taisait, mais son âme questionnait sans cesse.

C'est ainsi que revint le soir de Noël avec son cortège. C'est alors qu'eut lieu la première aventure de Roberta. Elle avait pris place parmi les grands anges. Agostino était Hérode. Lorsqu'il la vit, il se sentit défaillir. Au milieu du cortège, il se jeta parmi les anges et s'avança sur Roberta. « Halte ! lui ordonna-t-elle, en devenant plus blanche que la neige. Halte! les bergers n'ont pas le droit d'approcher les anges. » Le Friani hésita, devint aussi pâle et balbutia avec gêne : « Mais je suis le roi Hérode. — C'est encore pire, s'écria Roberta d'une voix qui retentit sur la place. Et je ne suis qu'un ange fort pauvre. » Puis elle lui tourna le dos. Mais à la maison, elle tomba à terre et pleura jusqu'au matin, parce qu'elle s'était glorifiée d'être un ange et encore davantage, parce que, elle, une pauvresse, elle l'avait traité comme un mendiant encore plus pauvre. Ah! comme elle avait frissonné devant le bleu sombre désespéré de ses yeux! Quelle pitié la faisait trembler, lorsqu'elle pensait aux traits amers de sa bouche! Comme elle l'avait traité misérablement, d'une manière indigne de la nuit de Noël. Pour la détourner de la procession, sa tante lui avait enfin raconté tout ce que la rumeur publique rapportait de vrai et de faux sur celui qu'elle aimait toujours en secret. Ce récit avait accablé la jeune fille. Cependant, au souvenir de sa pâleur et de sa mine d'enfant pleine d'une loyale angoisse, il lui était impossible de croire tout ce mal. Et puis, ô mon Dieu, quand tout cela serait vrai, elle l'aimait quand même et maintenant surtout elle l'aimait plus que jamais, à s'en faire sauter le coeur. Quelle sombre et triste année, elle traîna jusqu'à la prochaine fête de Noël! Elle voulait alors rattraper le temps perdu et réparer sa faute.

Mais les jours étaient encore plus pesants pour Agostino. Il avait quitté la procession au galop et parcouru la ville, toujc u s avec le diadème et la pourpre d'Hérode. Et certainement dans sa folie présente, il aurait fait massacrer non seulement les enfants inno­cents, mais encore toutes les jeunes filles et tous les hommes grands et petits, de Gimignano, s'il en avait eu le pouvoir. Une agitation monstrueuse s'était emparée de la ville, par suite de ce trouble dans le cortège. Ce sont les Salvucci qui l'ont organisé, disait-on. Même, à Noël, il n'y a plus de paix. Et on se retranchait dans les tours et on s'armait jusqu'aux dents. Seule la mère de Roberta était sans défense, lorsque le jeune homme se précipita à la maison et se jeta sur elle, les deux poings levés. Elle s'enfuit en reculant jusque dans un coin de la pièce. Alors, elle se ressaisit, leva la tête et dit : « Frappez, maintenant; je ne suis qu'une femme. » Et comme il hésitait : « Mon mari est mort pour Monsieur votre père. Frappez, mais dites- moi auparavant pour qui je dois mourir. » Le coup porta. Agostino s'inclina et baisa la main de la femme. Mais après les jours de repentir revinrent les jours de fureur et de révolte comme des loups affamés. Comme la veuve en souffrit! Il la flattait comme une chatte, aboyait agrès elle comme un chien, puis la brutalisait comme un tyran son esclave, uniquement pour apprendre où était Roberta. Il voulait l'épouser, il ne pouvait pas vivre sans elle. Ils avaient bu tous deux le même lait. Sinon, il forcerait les maisons, chercherait et briserait tout ce qu'il trouverait! Oh! il la retrouverait. Mais ensuite à la grâce de Dieu! Elle était un ange. Sans elle, il devenait de plus en plus mauvais.

Ces paroles s'abattaient comme des orages avec éclair et tonnerre sur la pauvre femme. « Non, non », criait-elle et, à chaque non, elle recevait un coup de poing. Il la punit en l'emprisonnant sans manger dans la tour, il ne lui laissait aucun repos ni de jour ni de nuit, il l'entourait d'espions et ne lui permettait pas un pas hors de la maison. Ensuite, il se mit avec ses auxiliaires à la recherche pendant des jours et le coeur de la mère tremblait, jusqu'à ce qu'il revint seul à la maison. Alors, il l'apelait de nouveau sa belle-mère, la flattait, pleurait et la suppliait avec les yeux les plus bleus du monde d'avoir pitié de lui, d'elle-même et de sa fille. Tout cela et encore plus, le doute de savoir s'il avait vraiment raison, si Roberta pourrait arrêter le malheur ou être perdue; avec, et, malgré tout, un amour caché et presque maternel pour Agostino, la perspective de sa ruine certaine, tout cela l'abattit au point qu'elle ne put plus se relever. Elle devint de plus en plus faible et ne put cependant pas apaiser sa nostalgie de voir encore une fois son enfant. Le jeune noble gardait sa maison comme un faucon; même dans son ivresse, il avait encore assez de lucidité pour cela. Mais une nuit, qu'au-dessous de sa mansarde, on avait festoyé et hurlé et que la veuve se sentait particulièrement malheureuse, elle se sentit défaillir et, demanda à la seconde fille de cuisine, pour l'amour de Dieu, de courir jusqu'à la cabane du Prati, à un quart d'heure de la porta San Matteo et de lui amener Roberta. Car sa mère allait mourir. A présent, tout se passa rapidement. La déloyale servante révéla sa mission au jeune homme; celui-ci déjà ivre partit immédiatement avec ses compagnons d'ivresse pour la cachette de Roberta. Assaut donné à la maison, une femme très maltraitée, à demi-morte de frayeur, mais pas de Roberta. Des blasphèmes, des destructions, incendie de la maisonnette, puis retour en titubant et avec un fort mal de tête à la maison. A droite et à gauche, les complices se perdirent hébétés et honteux, dans les ruelles adjacentes. Agostino, déconcerté et abattu, monta péniblement auprès de la malade. Le cierge des morts était allumé. Un visage pâle et fatigué reposait sur un oreiller, les yeux fermés pour toujours. Le pardon se révélait sur tout ce visage, une servante, mais plus noble qu'un Friani ou un Ardinghello. Le jeune homme s'effondra au pied du lit.

Une longue maladie, une lourde amende et les reproches amers du bas peuple s'abattirent sur lui. Mais les nobles défendaient leur pair, excusaient sa conduite et beaucoup étaient même fiers d'une polisonnerie aussi distinguée. En ce qui le concernait, on savait seulement qu'il se remettait très lentement, ne buvait plus que de l'eau et disait à peine un mot. Noël arriva et il n'avait pas encore quitté la maison, il ne s'était pas montré à la fenêtre et n'avait reçu personne. C'est de l'orgueil sans guérison, disait-on. Attention! le jeune gentilhomme prépare un coup extraordinaire. Oh! oui; un coup tel qu'on n'en avait jamais entendu parler, mais tout autre que vous pensez, bonnes gens. Dans l'obscurité et à la lueur des torches, la procession sort lentement de la cathédrale et traverse les rues, mais qui donc porte l'Enfant-Jésus, dans l'habit bleu de la Madone : c'est Roberta. Elle aussi préparait un coup et, en vérité, nullement convenable pour une Madone, aussi n'avait-elle pas décliné l'aide des rusés Salvucci. Mais elle voulait agir pour elle-même et pour le pauvre peuple, nullement pour les nobles. Devant le palais Friani, elle voulait interpeller le meurtrier de son bonheur, jusqu'à ce qu'il fut obligé de venir pour ensuite s'humilier jusqu'à terre devant les yeux et les oreilles de toute la ville.

Au milieu des prières, des chants et des bavardages avec le public, le cortège s'avançait au-devant du grand événement que seule Roberta connaissait. Elle aussi ne le connaissait qu'à moitié. Elle serrait fortement le lèvres, plus on approchait de la décision. Chaque fois qu'elle considérait le petit enfant, qui, malgré le bruit et les lumières, dormait paisiblement dans ses bras, son ancien amour ou du moins une pitié bien proche de l'amour cherchait à se réveiller. Mais alors, elle pensait à la mort misérable et solitaire de sa mère, à l'attaque et à l'incendie de la maison et à la démence de sa tante et surtout qu'elle ne serait jamais, à cause du noble criminel, aussi libre et joyeuse que d'autres, mais qu'elle avait été obligée de passer, dans l'ombre et les cachettes, loin de sa mère et dans la tristesse, les jours les plus bleus de sa jeunesse. Non, non, aujourd'hui devait être un jour de jugement sans pitié, un jour de jugement non seulement pour elle, mais un jour de jugement pour tout le peuple sans défense qui souffrait tant sous le joug des seigneurs. Aux fenêtres et sous les portes, des mères tenaient leurs enfants, les malades regardaient un instant comme les gens bien portants, des mendiants demandaient l'aumône ou bien un débiteur demandait grâce à son créancier. Même aux lucarnes grillées de la tour de la prison se tendaient des bras amaigris. Et, à trois reprises, la Madone pouvait faire un signe d'assentiment et chaque fois la grâce l'emportait sur le droit. A trois reprises, elle fit ce signe et chaque fois son coeur si humain, si féminin s'émut. Ne devait-elle pas intervenir une quatrième fois ?... Non, non! et son fin visage lilial se durcit. A présent, on est au coin de la maison Claro, voici la piazetta, voici le palais Friani avec sa somptueuse fenêtre. O Dieu, qu'est-ce donc ?

Se tenant au jambage de pierre du milieu, tout tremblant et courbé, quelqu'un se traîne sur la corniche. Revêtu de la chemise grise des pénitents, quelqu'un s'agenouille, un visage maigre, effroyablement pâle se lève, les bras se tendent, la bouche s'ouvre, l'homme s'incline profondément et encore plus bas jusqu'au bord de la fenêtre et la procession muette et glacée d'effroi entend un faible cri : Misericordia! » Ciel et enfer, Agostino! chuchotte-t-on à travers la foule. Et les Salvucci qui ont tant espéré de cette soirée et de Roberta contre ce chef des Ardinghelli soupçonnent qu'ici se trame une plus haute politique. Agostino se redresse, cherche de ses yeux bleus la Madone , s'incline une seconde fois jusqu'à la corniche et, de nouveau, s'écrie avec la voix d'un enfant rempli d'angoisse : « Misericordia! » Et ainsi de suite à sept reprises. Ce n'est pas du théâtre. C'est un geste aussi sérieux que la mort. Roberta reste comme pétrifiée, elle ne voit plus rien, n'entend plus rien, oublie tout, elle ne connaît plus que cet homme là-haut et lentement, lentement, comme le soleil luit sur un arbre gelé et que la glace commence à fondre, des larmes perlent sur son visage. Elle voudrait maudire et elle doit bénir. Elle voulait élever le nour­risson comme un signe de honte contre lui, son père naturel; maintenant, elle embrasse l'enfant étranger comme s'il était le sien; elle voulait haïr et elle était contrainte d'aimer.

Hélas ! nous autres habitants de Gimignano, comme nous sommes des êtres durs et pourtant aussi malléables que la cire! A' la troisième inclination du pénitent, un vent de pitié passa à travers le peuple. A la quatrième, on cria : « Assez, assez, tout le monde te pardonne! » A la cinquième, il n'y avait plus que de la vénération pour Agostino; à la sixième, ceux-là mêmes qui avaient beaucoup souffert de lui le bénirent et à la septième inclination tous criaient : « Un santo, un santo! » Mais alors, une voix de jeune fille domina le bruit : « Non, pas un saint, un grand pécheur, mais qui se repent et veut réparer. Descends, Friani, près de ton enfant et de ta fiancée ! Nous ne sommes pas la Sainte Famille , mais nous voulons devenir tout au moins une honnête famille. » Et elle leva son vraiment noble visage de Madone, empreint de la pourpre d'une belle pudeur ainsi que le petit enfant qui s'était réveillé et s'étonnait. Et alors, on vit aussi s'incliner doucement et sourire son visage d'une tristesse mortelle. « Que me reste-t-il à vous dire ? conclut Ettore, en vidant son verre et en se levant. Des noces, un heureux mariage, de beaux enfants, un sage homme d'état, cela se comprend, mais toujours de l'eau comme boisson, toujours de l'eau, car de ses années de débauches, Agostino a, comme moi, transporté une soif continuelle dans son existence rangée. Roberta l'a certainement souvent tenu en lisière. Mais avec autant d'amour, d'adresse et d'eau, elle l'a aussi aidé à remporter maints succès. Je ne sais pas pourquoi, c'est depuis lors qu'au cortège de Noël on a cessé de porter un petit enfant vivant et qu'on l'a remplacé par une figure de cire.

— Vous avez raconté la fin trop brièvement, fis-je doucement, avec regret, lorsque Ettore se tut. Mais cette histoire a été bien belle et m'a tellement empoigné que moi-même j'en ai ressenti une pieuse soif pour l'eau de la fontaine. Le soleil a disparu. Allons, remplissons les cruches, les cruches de bénédiction ». Le pays était silencieux. Des nuages de fête flottaient dans le ciel du soir. Les sonneries de cloches commen­cèrent et dans les rues antiques se précipitait une foule visiblement sans souci. Une belle nuit de Noël méri­dionale tomba rapidement. Que de fois dans ma chambre, au cours de notre hiver du nord, j'y pense encore!