| Sel et lumière par Mgr-Georges-Gilson |
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ENTRE MISSION ET ÉPIPHANIE
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Le prêtre n'est pas un solitaire. Il vit avec son peuple. Il en est solidaire. En quelque sorte, il l'épouse. Selon la dynamique de la dimension « sponsale » que nous avons présentée dans le chapitre précédent, le prêtre vit l'expérience concrète de son engagement de pasteur au sein d'une commu nauté. Il est lié, par amour et gratuité, à toutes les personnes qu'il rencontre au cours de l'exercice de son ministère. Aucune n'est anonyme. La sympathie et la compassion sont autant de qualités indispensables a sa mission pastorale. La capacité d'y rencontrer le Christ vivant est inscrite par Dieu même dans sa création.
Mais depuis une cinquantaine d'années, la nécessaire dimension missionnaire a inversé l'image du prêtre : le prêtre doit vivre d'abord dans la pâte humaine. La grande majorité de ses contemporains ont le sentiment d'appartenir à l'Église catholique ; mais ils n'ont plus l'habitude de vivre en communauté ecclésiale. Les sondages et les enquêtes le confirment. Même s'il est en lien avec une paroisse ou dans une autre communauté à laquelle il rend des services, le prêtre ne serait plus façonné par l'expérience de l'ancien, « presbytre » qui préside aux destinées de la communauté chrétienne. Sa tâche ne serait pas d'abord de « faire église », mais de vivre comme le levain dans la pâte. Nous vivons là comme une distorsion entre deux pôles d'un ministère unique, celui de la présence missionnaire et celui de la croissance de l'Église. L'Église sacrement du salut de Dieu.
Y a-t-il ici deux conceptions opposées ? Faut-il parler d'écartèlement ? Je parlerai de tension, parfois peu supportable. Il s'agit de cette relation de l'Église et du monde qui, bien souvent ces dernières années, n'a pas été très bien située ou maîtrisée. Car il n'y a pas d'un côté une Église hors du monde et d'un autre un monde qui serait sans Dieu. Il y a, par contre, une Église dans le monde de ce temps, pour reprendre le titre de la Constitution conciliaire Gaudium et Spes. Le concile Vatican II, en effet, a voulu briser cette dualité. Il définit l'Église comme une portion d'humanité qui se reconnaît être, par grâce, peuple du Dieu plein de tendresse et de pitié.
Le moment est sans doute venu de dépasser une opposition stérile vécue au jour le jour par nombre de prêtres. En effet, nous la vivons d'autant plus douloureusement que notre pays a été longtemps à la pointe de l'engagement missionnaire. Les Français ont joué un rôle décisif dans la rédaction du texte Presbyterorum ordinis. Comme je l'ai déjà écrit, sous leur influence et grâce à leur détermination s'est trouvée intégrée l'urgence de l'annonce de la Parole évangélique. La mission est une tâche première du prêtre. Une des conséquences de cette orientation apostolique fut donc la possibilité pour le prêtre d'être présent dans le monde du travail. Nous avons accueilli ce document conciliaire dans la reconnaissance enfin advenue de notre effort antérieur. Et cela était juste.
Pour autant, il n'est pas sûr que nous ayons perçu, à ce moment-là, toutes les difficultés que pourrait susciter, par la suite, ce courant missionnaire. Car peu avaient réalisé que s'introduisait une sorte de contradiction, disons plutôt une certaine distance avec l'un des textes fondamentaux du Concile. Je veux parler de la Constitution dogmatique Lumen gentium sur l'Église du Christ. Le décret sur le Ministère et la vie des prêtres reprenait l'enseignement de la Constitution dogmatique ; mais il ne mettait pas assez l'accent sur la dimension épiphanique et sacramentelle de l'Église, et donc du ministre de l'Église qu'est le prêtre. Or ce trait théologique apparaît bien, aujourd'hui comme l'un des plus marquants. Les premières lignes de Lumen gentium affirment avec netteté que l'Église est dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c'est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain. 1 Cette affirmation dogmatique invite l'Église à vivre une véritable épiphanie pour mai fester justement aux hommes la présence miséricordieuse du Dieu trois fois saint. L'évangélisation devient d'abord le témoignage d'une Église tout entière qui vit et chante l'Évangile. L'Église seule évangélise. C'est pourquoi, la réforme des institutions ecclésiales devient un des aspects premiers de la mission. Et pour que l'Église soit fidèle à cette exigence d'ordre sacramentel, il lui faut des pasteurs qui convoquent le peuple pour lui transmettre la Parole de Dieu, lui donner de recevoir l'Eucharistie et l'engager à témoigner. Et ici, la dimension d'altérité est essentielle : le pasteur est signe d'un Autre qui est le Christ ; il invite la communauté à se convertir et à recevoir ce même Christ. Si tu savais le don de Dieu, dit Jésus à la Samaritaine (cf. Jn 4,10). C'est ainsi que l'Église devient missionnaire. Toute l'Église. Et pas simplement les ministres ou les religieux... ou des mouvements spécialisés, dans l'Église ! L'Église est évangélisatrice alors qu'elle puise à la source de l'unique évangélisateur, Jésus, le Christ. Dans cette orientation, il est évident que tout prêtre diocésain n'est évangélisateur que dans la mesure même où il accepte d'être pasteur. Certes, il y aura toujours des situations exceptionnelles et prophétiques au sein même d'un presbyterium. Mais que serait un prophète qui vivrait seul au désert, même s'il utilise les médias pour se faire entendre !
On mesure dès lors toute la distance qui pourrait exister entre la dynamique missionnaire contenue dans un texte comme Presbyterorum ordinis relu par et dans notre expérience française d'avant le Concile , et les idées maîtresses de Vatican II. De même qti' l'annonce du Concile nous n'avions pas pleinemen t entendu l'insistance mise par Jean XXIII sur l'urgence oecuménique de l'unité, au service de la mission, de m ême nous avons fait quelque peu l'impasse sur la dimension épiphanique de la même mission. Et cela a pu conduire à des conséquences pour ce qui concerne l'identité du prêtre diocésain. Nombre de prêtres se sont trouvés, face à cette distorsion, comme démunis, voire déracinés.
Ensuite la recherche pastorale et théologique s'est inscrite dans un déplacement de la paroisse vers les mouvements. Il est assez significatif que l'Assemblée plénière de l'Épiscopat ait attendu l'automne 1990 pour proposer une réflexion approfondie sur le thème « des paroisses », leur nécessité, leur évolution, leur transformation. Pourtant, nous savons bien que, même dans une société urbanisée comme la nôtre, la paroisse tient une place privilégiée. Elle est le lieu du rassemblement et donc de la visibilité du peuple de Dieu. Certes, cette visibilité demeure pour beaucoup comme une référence et une présence d'un monde qui ne se réduit pas aux relations économiques ou sociales, au temps sportif ou culturel ; cependant pour nos contemporains, la perception de l'Église comme réalité spirituelle, Corps du Christ, signe du Christ qui nous sauve, n'est pas du tout claire et immé diate. L'Église paraît même souvent tout à fait incom-csehéitrrérahetice qu'à cause de sa réalité historique ; d'autresn e s n ible. Le signe n'est pas spontanément évident.
Certains confessent volontiers : Dieu, j'y crois; d'autres reconnaissent la valeur du christianisme, ne encore admirent la personnalité du Christ Jésus lui- même ; d'autres enfin demandent que ne soit pas Perdue la dimension morale et culturelle du fait • Mais une Église épiphanique qui manifeste la présence du Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit, sera reçue souvent indéchiffrable par beaucoup ! Et pourtant il n'y a pas de mission évangélique qui puisse se dispenser de faire de l'Église le témoignage vécu d'une sainteté vraiment évangélique et ouverte sur l'éternité.
L'Église, c'est vraiment le Corps souffrant de Jésus ressuscité, avec ses plaies et toute la misère du monde. En offrant la Parole de Dieu au monde, nous lui montrons nos limites et notre péché. Notre perfection, c'est d'être des blessés guéris, des pécheurs pardonnés, des morts ressuscités. C'est sans doute l'un des mystères même de la vie du prêtre que de permettre à l'Esprit-Saint de révéler le mystère d'une Église qui associe l'homme pécheur, avec sa propre liberté, à l'amour d'un Dieu qui la renouvelle sans cesse.
Faut-il parler de contradiction entre deux approches pastorales du Mystère chrétien ? Je ne le crois pas. Les deux sont nécessaires. Les opposer, c'est paralyser l'action elle-même. L'Évangile l'affirme : Vous êtes le sel de la terre... Vous êtes la lumière du monde (cf. Mt 5,13,16). Peut-être devrions-nous méditer plus souvent le passage évangélique du chemin d'Emmaüs. Sur les routes du monde, nous expliquons les Écri tures. Mais c'est au partage du pain que nous recon naissons le Maître (cf. Lc 24). Or, c'est précisément pour ce repas « miraculeux » que le prêtre est ordon né. Il est, avant tout, un célébrant (cf. Rom 12, 1-2).
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La période qui a suivi le Concile et mai 1968 n'a pas été celle d'une réflexion dogmatique accomplie et réalisée par tous les catholiques. L'heure n'était pas aux exposés systématiques de la foi chrétienne. Et n'oublions pas ce fait considérable : la scolastique n'était plus le cadre obligatoire de la formation de tous les futurs prêtres. Faut-il parler de « vide théo logique » ? Je ne le pense pas. Nous avons participé à un extraordinaire bouillonnement intellectuel de recherches. La démarche était souvent pragmatique. C'est cependant reconnaître que nous n'avons pas assez réfléchi sur les fondements et les certitudes inalié nables de la doctrine catholique. On cherche, en vain, au début de la décennie 70, quelques grandes synthèses dogmatiques qui auraient pu aider les croyants dans le bouleversement culturel auquel nous avons participé. Les Mounier, les Maritain, ou encore les Bernanos n'étaient plus là pour baliser le champ de la réflexion du public cultivé. La période presti gieuse des Congar, Chenu ou de Lubac semblait avoir épuisé son originalité avec la reconnaissance de leurs intuitions et de leurs études, par le Concile. Et puis, après le gros effort fourni par les intellectuels chrétiens durant la première moitié du siècle dans notre pays effort qui avait permis les renouveaux biblique, liturgique et théologique, oecuménique l'Église de France engageait réforme sur réforme et n'avait plus ni le temps ni les forces pour investir dans une recherche théorique. Essayons de comprendre cette situation.
Essayons d'apporter quelques éléments, non pour nous culpabiliser, mais simplement pour décrire la route suivie et montrer l'étape à laquelle nous sommes arrivés.
Durant ces années postconciliaires, la recherche théologique française s'est beaucoup investie dans une réflexion que j'appellerai « empirique », pour ne pas utiliser le terme parfois retenu par certains, de réflexion inductive. Cette démarche était nécessaire. Elle a permis de sortir d'une approche, d'un ensei gnement abstrait trop déductif ou apologétique, trop extérieur aux mentalités des hommes de ce temps. Il fallait bien partir de la réalité des choses et des êtres. Il fallait bien glaner les faits et recueillir les idées pour construire, peu à peu, un discours neuf sur la foi qui fut recevable pour nos contemporains. Et ce souci d'aggiornamento, là aussi, a pris une expression très concrète : nombre de théologiens ont consacré un temps réel à écouter des groupes de croyants, à rencontrer des personnes qui étaient engagées dans des instances pastorales, à participer à de nombreuses équipes qui se réunissaient en mouvements de laïcs, à aider aux transformations pastorales soutenues par des services diocésains, à organiser des colloques et des dialogues avec le monde des techniques dans de larges sphères d'incroyance. A partir de ce qu'ils entendaient, ils cherchaient à élaborer un discours théologique, non pas en dehors de toutes références aux Écritures et à l'enseignement doctrinal ! Tout ce labeur a représenté une incontestable richesse. C'était un travail en coresponsabilité ; c'était une parole ouverte. Cela l'est encore.
L'insistance mise sur la méthode de réflexion « inductive » s'explique aussi largement par des raisons historiques. En France, les mouvements d'Action Catholique ont, sans conteste, valorisé ce type de démarche. L'Action Catholique tire son efficacité, sa grandeur et sa nouveauté spirituelle de l'accent mis sur la nécessaire « relecture du vécu » elle favorise, voire impose, la « révision de vie ». Elle se trouve confortée dans de telles intuitions par l'expérience concrète de nombreux chrétiens durant le xxe siècle, qui sont affrontés à vivre leur foi au coeur de réalités aussi graves que les guerres, la condition ouvrière, les mutations économiques, les engagements politiques, les échanges culturels. Il faut aider les hommes et les femmes à relire tout ce qui constitue leur existence, au nom même du mystère de l'Incar nation christique, dans la lumière d'un Évangile qui est Parole faite chair. Chacun doit apprendre à dire les merveilles de Dieu dans sa propre langue.
Dès lors, on a beaucoup dit qu'il fallait vivre avant de systématiser ; on a soutenu que la foi ne pouvait s'enseigner si elle n'était pas d'abord vécue ; on a rappelé que Jésus lui-même avait habité au milieu de son peuple avant de lui annoncer les paroles de vérité. Le moment n'était sans doute pas venu, et il l'est aujourd'hui, d'aboutir à une expression plus orga nisée de la foi elle-même. Peut-être avons-nous assisté, peu à peu, à l'inflation du modèle réflexif indispen sable à l'Action Catholique elle-même, dans les autres domaines de la vie ecclésiale ? Tant dans la catéchèse que dans l'initiation liturgique, la tentation de prétendre partir du vécu des personnes ou des jeunes au détriment d'un apport plus antérieur a existé. J'ai souvent constaté à regret que la démarche mission naire de l'Action Catholique pouvait devenir l'unique démarche de tout l'agir ecclésial. L'Action Catholique reste indispensable dans l'Église de demain. Elle doit garder sa spécificité propre. Elle doit demander aux autres secteurs pastoraux d'accomplir leur propre fonction. Elle sait d'ailleurs, aujourd'hui, l'urgence et l'importance de la formation doctrinale.
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LES LIMITES D'UNE MÉTHODE
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Car si nous avons mesuré toute la richesse de cette méthode évangélisatrice, nous n'en avons pas perçu cependant les limites sur le moment. Il aura fallu, là encore, le recul apporté par les années pour mieux s'en rendre compte.
La première limite tient au statut de la dimension transcendante de la foi. Parce que la méthode « empirique » ou « pragmatique » part d'abord de la réalité concrète de l'existence, des faits survenus et réalisés, elle risque de nous faire oublier que la foi chrétienne ne vient pas de nous, mais qu'elle s'enracine et se nourrit de la rencontre d'un Autre, de ce Dieu de Jésus-Christ qui nous aime le premier. La parole est Révélation. D'où la place irremplaçable des Écritures et de la Tradition. D'où la portée irremplaçable de l'acte liturgique, qui ne résulte pas d'abord de notre vie ou de notre désir, mais qui constitue un apport original et originel. Le croyant vient recevoir le sacrement de Dieu. Le rite nous est donné ; il nous parle de Dieu. En vérité, c'est Dieu qui parle et agit par le rite.
La seconde limite se dévoile encore mieux aujourd'hui dans un contexte marqué par le retour du sentiment religieux. Loin de se perdre dans un athéisme pratique ou dans un sectarisme postmoderne, les religions s'imposent comme une réponse à la quête du sens. En privilégiant la sincérité, l'authenticité de la conscience individuelle au détriment d'autres critères plus objectifs comme la médiation du magistère, l'apport de la Tradition, les références dogmatiques, on peut verser dans une sorte de fondamentalisme diffus. Comme si chacun pouvait évaluer son propre comportement de chrétien, seul. Sans vivre l'Église, comme le lieu surnaturel où les Écritures sont lues pour être entendues authentiquement comme Parole de Dieu. En ce sens, l'un des textes fondamentaux du Concile n'a pas été assez lu, travaillé et assimilé. Je veux parler de Dei Verbum. Cette Constitution dogmatique traite des relations entre l'Écriture et la Tradition, de l'autorité du magistère et de la place de l'Histoire dans l'évolution des dogmes. Le document a été perçu la plupart du temps comme une sorte de libération culturelle qui redonnait place à l'histoire dans la théologie de la Révélation et ouvrait la recherche exégétique en donnant les points de repère nécessaires 2. Cependant, si cette lecture est juste, elle reste unilatérale. Car Dei Verbum pose l'exigence d'accueillir les Écri tures dans la Tradition comme source pour la foi que Dieu donne. C'est justement parce qu'elle maintient la présence de médiations, comme les sacrements et le magistère, que l'Église nous protège de la dérive fondamentaliste et se distingue des « religions du livre ». En dépit des apparences, les médiations sont génératrices de liberté, car elles posent des exigences qui jalonnent la relation du croyant à la Révélation ; elles écartent toute tentation d'immédiateté dans la rencontre avec le divin.
En introduisant un rapport trop immédiat avec le mystère de la Foi, la sincérité individuelle ne nourrit pas seulement la tentation fondamentaliste ; elle introduit aussi le risque d'un individualisme relativiste. Moi et mon Dieu ! Pour qui admet cet individualisme, tout comportement est jugé bon parce que assumé par la conscience de chacun ; il ne souffre donc pas la critique d'un jugement extérieur ; il ne demande pas l'obéissance aux commandements et aux préceptes. En ce sens, la réflexion théologique d'un Hans Kung, par exemple, a poussé loin cette tendance en transportant délibérément le magistère ecclésias tique, tout comme le sensus fidelium, au plan de la conscience.
Et puis la méthode « empirique » ou « pragatique » nous a éloignés de la réflexion historique. Ce qui représente aussi l'une de ses limites. L'Histoire, si elle n'est pas toujours maîtresse de vérité, permet néanmoins de prendre du recul et de la distance. Avec ses critères objectifs propres, les données quantita tives et les modèles culturels qu'elle propose, elle permet aux chercheurs de vérité de se libérer des a priori, voire d'une lecture manichéenne des événe ments. L'une des faiblesses de ces années si riches que nous venons de vivre a été de laisser de côté la culture historique, ce qui nous a amenés parfois à idéaliser certaines périodes et à en rejeter d'autres. Que n'a-t-on pas dit et écrit sur les longs siècles de la période Constantinienne ! Que n'a-t-on pas dit et écrit sur la nécessité de sauter ces siècles pour rejoindre la communauté primitive ! Ainsi, l'on a souvent tendance à se conforter, s'autojustifier dans ses choix propres, sans accepter nécessairement qu'une parole venant d'ailleurs provoque à la conversion du regard et exige un déplacement de l'action. La mémoire chrétienne — toute la mémoire de tous les siècles doit pouvoir offrir des perspectives plus larges. Aujourd'hui, l'Histoire est présente à la réflexion.
Même si l'on ne partage pas forcément toutes leurs analyses et leurs démarches, on ne peut que comprendre la volonté des fondateurs de la revue théologique Communio, créée au début des années soixante-dix, à l'initiative d'hommes comme Hans Urs von Balthasar et du cardinal Joseph Ratzinger. En France, il est significatif de remarquer que cette publication est essentiellement animée par des universitaires issus de Grandes Écoles. Souvent des laïcs. Ils enten daient résister à cette méthode « empirique » en proposant une réflexion systématique plus rigoureuse selon eux. Cette démarche venue d'ailleurs, a permis d'enrichir la recherche postconciliaire.
Faut-il poursuivre cette analyse ? En quoi intéresse- t-elle la réflexion sur les prêtres et les évêques français, aujourd'hui et demain ? Évidemment, les évêques et les prêtres sont, au sein du peuple de Dieu auquel ils participent à part entière, responsables de la foi et de son dire. Pasteurs du troupeau, ils ont mission de le rassembler. Ce sont des hommes de communion.
Si les évêques, chacun dans son propre diocèse, n'ont pas fait de « Lettres pastorales » de Carême comme leurs prédécesseurs, ils se sont donné les moyens de publier des textes orientatifs, grâce à l'Assemblée plénière de l'épiscopat qui, chaque année, se tient à Lourdes. Un immense effort de réflexion pastorale, lors de ces rencontres annuelles, a été réalisé. Quelques grands textes en témoignent.
Rappelons celui de Mgr Matagrin en 1972 Pour une Pratique chrétienne de la politique; celui de Mgr Coffy sur la sacramentalité de l'Église et la cores- Ponsabilité de tous les baptisés ; celui du père Defois sur l es perspectives missionnaires de l'Église de France.
Tous ces travaux sont le fruit d'une manière de vivre la collégialité épiscopale remise en valeur au concile Vatican II. Ces travaux ont été menés en collaboration avec des théologiens. L'expérience du Concile a été en ce domaine poursuivie.
Cependant, il faut noter que le travail national de l'épiscopat s'est trop souvent compartimenté. Les recherches ont été menées sur des chemins parfois parallèles. En effet, les nombreuses et différentes Commissions épiscopales qui ont rendu un immense service pensons à la réforme liturgique, par exemple, ou encore les mouvements nombreux et multiples qui coordonnent leurs efforts dans des secrétariats nationaux ont fait que l'Église locale fût traversée par des enseignements, des propositions, des orientations, qui ne donnaient pas à l'action pastorale une cohérence et une unité satisfaisantes. Certes, on peut parler de richesses. Mais bien des prêtres ont vécu ce temps comme un moment de tentation de repli sur soi, d'un impossible partage communautaire ou de tension idélogique. Aujourd'hui encore, bien des prêtres me confient que le nombre de papiers et recommandations qui arrivent chaque matin sur leur bureau, dévoilent des richesses mais aussi un éparpillement des forces vives. Si, comme d'instinct, pendant les années quatre-vingt, s'est imposée à bien des diocèses la nécessité de faire l'expérience d'un synode diocésain, c'est sans aucun doute pour offrir à tous un creuset de réflexion et d'unité. Là encore, les prêtres sont en première ligne. Là encore, ils vivent la disponibilité à la recherche commune. Là encore, ils veulent respecter la place des laïcs. Là encore, ils font de la théologie. Ils l'écrivent avec leurs actes.
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Nous venons d'ouvrir la dernière décennie du deuxième millénaire. L'an 2000 est à notre porte. Durant les années quatre-vingt qui viennent de s'achever, des bouleversements assez extraordinaires se sont inscrits dans l'Histoire de notre humanité. L'Église n'est pas étrangère à ces événements. Un sentiment diffus nous fait saisir qu'une période s'achève. Comment ne pas perdre l'héritage en ouvrant un chemin neuf ? Nous sommes passés, ces dernières années, d'une Église qui s'interrogeait sur l'avenir des paroisses et qui vivait beaucoup de la dynamique des mouvements, à une Église qui est traversée de courants plus informels et moins ecclésialement maîtrisés, et à un renouveau assez prometteur de la communauté chrétienne de base, notamment la paroisse nouvelle.
Comment définir la spécificité là aussi assez française d'un mouvement d'Église ? Un mouvement d'Église, s'il n'invente pas sa foi, détermine régulièrement sa marche. Ce sont des chrétiens qui se donnent un objectif et les moyens institutionnels pour le réaliser. Son axe est souvent l'évangélisation. Son engagement est souvent le service de la société humaine. Il est essentiellement composé de laïcs responsables. Les prêtres y sont présents, en qualité d'aumôniers ou d'accompagnateurs comme l'on dit.
Les mouvements sont nombreux en France. Encore aujourd'hui. Pour être plus précis, il faut distinguer es mouvements qui jouent un rôle dans la recherche et la mise en route des chrétiens, pour les tâches pastorales,notamment celles réservées autrefois aux prêtres — en ce sens, on a parlé depuis longtemps du « mouvement liturgique » et du « mouvement catéchétique »... —, et ceux qui forment un laïcat organisé et ont reçu mission de partager l'Évangile avec tous, notamment les femmes et les hommes qui ne vivent pas en Église. Ces mouvements sont animés d'une spiritualité propre ; il s'agit davantage de permettre aux fidèles engagés de mieux vivre les exigences de la foi au coeur de la vie quotidienne. Le mouvement entend les rejoindre dans leurs caractéristiques particulières, qu'ils soient jeunes ou vieux, travailleurs ou cadres, ruraux ou urbains, mères de famille ou enseignants, qu'ils participent aux milieux indépendants ou qu'ils soient membres du monde ouvrier... Ces groupes de croyants en Christ sont des institutions fortement organisées qui jusqu'en 1975 avaient reçu mandat de l'épiscopat pour l'évangélisation ; ils sont toujours animés par l'esprit de mouvement, au sens dynamique du terme. Ils n'acceptent pas d'être enfermés. Ils poursuivent leur route. Ils veulent vivre l'espérance.
L'espérance est une vertu théologale. Je veux dire qu'elle vient de Dieu. Elle s'enracine dans la foi au Christ Jésus. Elle n'est pas le fruit d'une décision volontariste. On ne crée pas l'espérance « à la force de ses poignets » ! Le parti pris d'Espérance est celui d'abord du parti pris de notre rencontre avec l'Évangile et son mystère pascal. Dieu a tant aimé le monde qu'Il a envoyé son Fils unique. Le Christ a fait la Pâque. Et la marche de l'Humanité a été fondamentalement changée. Nous sommes, avec Lui et en Lui, ressuscités.
C'est cette expérience-là qui nourrit toute espérance. Elle donne au croyant en Christ l'énergie spirituelle d'accomplir la mission jusqu'aux extrémités de la terre (cf. Mc 16,15). Et les frontières ne sont pas seulement g é o g raphiques ! Chez nous, en Sarthe, il y a encore des tâches urgentes d'évangélisation.
Pour vivre en témoins ce partage de l'Évangile avec tous, l'Église en France et chez nous grâce au Synode de 1988 s'est donné des moyens et s'est tracé des chemins :
Les baptisés, porteurs de la Bonne Nouvelle, auront, personnellement et en communauté, le souci du dialogue avec ceux qui ne partagent pas leur foi chrétienne.
Ils partageront avec ceux-ci les grandes préoccupations de l'homme et s'impliqueront avec eux dans les débats importants de notre temps : éthique, sciences, économie, etc. et la relation de ces débats avec la foi.
Ils s'engageront avec ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne dans des actions communes au service de la justice, de la paix, de la solidarité.
Les baptisés favoriseront le développement des mouvements apostoliques, qui, comme les mouvements d'Action Catholique, participent aux « Missions d'évangélisation » et rejoignent les hommes et les femmes éloignés de l'Église.
Les baptisés envisageront et réaliseront des « missions » d'un type renouvelé (temps fort d'évangélisation sur un doyenné ou une paroisse).
(Lois Synodales du Mans, n° 72).
Les mouvements apostoliques, je les crois plus qu'utiles, ils sont nécessaires. La qualité de la mission et donc son efficacité est à ce prix.
L'Action Catholique dont on dit volontiers qu'elle a informé et pénétré toute la pastorale en France est et reste un chemin de la mission. Cette
affirmation n'est pas le résultat d'un acte de foi. Mais d'un choix apostolique.
Je crois en Dieu reconnu en Christ par son Esprit. Je crois en l'homme créé par Dieu qui, en son Fils, veut qu'il soit fils. Par grâce. Toute foi s'exprime dans une pratique. C'est le domaine de la pastorale. L'Action Catholique est un de ces nombreux chemins que l'Église a su inventer au cours des siècles. Pour mieux accomplir la mission. Elle n'est pas de l'ordre de l'acte de foi, mais de la pratique de la foi au coeur du monde. Dans la vie de tous les jours. C'est pourquoi, comme responsable parmi d'autres de la vie pastorale de notre. Église, je dis que l'Action Catholique est une nécessité. Ensemble, nous devons la vouloir comme un chemin privilégié d'apostolat. Ce dernier n'est pas exclusif mais privilégié.
Pourquoi ? L'évangélisation est un trait essentiel de l'Église. Celle-ci est missionnaire par essence (cf. Rm 15,17-21). Tous les baptisés, confirmés par l'Esprit, qui se nourrissent de l'Eucharistie, sont envoyés vivre dans ce monde comme témoins et comme apôtres. Lorsqu'on a découvert l'énergie transformatrice de l'Évangile, on ne peut que vouloir la partager. Or l'Évangile ne construit pas une autre société terrestre. Il « fermente notre monde ». Pour donner à Dieu la joie d'en faire son royaume, c'est- à-dire de construire, siècle après siècle, une grande fraternité qui sera pleinement accomplie en éternité. Telle est la promesse, telle est l'espérance. Et elle se réalise chaque jour dans la mesure même où l'Église permet à l'Esprit de Dieu de faire de ce monde le lieu de la victoire sur le mal et sur la mort. La victoire pascale.
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LES COURANTS DANS LE CATHOLICISME
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Les mouvements existent. Et pourtant, au cours des années quatre-vingt, le visage religieux français s'est considérablement modifié. Le catholicisme reste majoritaire, c'est vrai. Mais une plus grande diversité des comportements religieux s'impose au regard de tout observateur. Plus encore, des « courants catholiques » occupent désormais davantage le devant de la scène 3... Et des prêtres se situent aujourd'hui comme membres ou partie prenante de tel ou tel de ces courants. Comment les appréhender sans les caricaturer? En soulignant d'abord leur aspect apparemment informel. Parfois spontanés, autour d'un fondateur ou leader, ils regroupent des chrétiens au-delà de tous clivages sociaux. Cette manière d'être rencontre une adhésion certaine auprès des mentalités contemporaines marquées par le subjectivisme et ce désir très fort de liberté individuelle. Ensuite, par le fait qu'ils semblent parler davantage à une foi sensible, moins cérébrale, plus explicite et plus proche de la démarche du témoignage. Enfin, parce que certains de ces courants entendent offrir une visibilité de la foi chrétienne plus ferme. Des rassemblements sont organisés, des signes extérieurs sont posés, des grands pèlerinages ou des processions sont réalisés.
Un style de vie qui rappelle quelquefois ce qui se passait aude saint Dominique et de saint François. Il est certain que nombre de catholiques définissent leur propre identité en fonction des affinités spirituelles qu'ils peuvent nourrir à l'égard de tel ou tel courant. On n'est pas d'abord catholique en soi. On va se dire plutôt catholique traditionnel ou chrétien charismatique, militant chrétien ou catho de la laïque »...
Beaucoup de facteurs sociaux ont joué, selon les sociologues, dans la formation de ces mouvances nouvelles : crises économiques qui ont touché les classes moyennes, mutations des valeurs et faillites idéologiques ; retour du religieux. Ceci lié à l'explosion conjointe du sentiment individualiste et de la puissance des médias sur les comportements collectifs. Par le simple jeu médiatique, en effet, des courants religieux peuvent réunir aujourd'hui des milliers de personnes pour un temps fort ponctuel, sans passer par la médiation des évêques ou des mouvements organisés. On l'a constaté en 1988, par exemple, lors du rassemblement de jeunes qui a eu lieu à Versailles. Cela aurait été inimaginable voici vingt ans.
Mais il faut aller plus profond dans notre description. Il y a ce qui se voit. Il y a ce qui ne se voit pas. Nul ne peut contester, aujourd'hui, dans notre Église, la présence de l'Esprit Saint et la redécouverte que Dieu habite ce monde. Des hommes et des femmes prient. Et sont heureux de prier. Ils sont capables d'engagements forts, parfois pour toute la vie. Ils peuvent répondre à l'appel des grands charis matiques que projettent les médias sur la scène du monde : Mère Teresa, Abbé Pierre, Guy Gilbert... Ils n'entendent pas faire une autre Église. Ils viennent s'asseoir à la table de famille. Et il n'est pas si facile pour le président de la table qu'est le pasteur, de bien faire circuler la Parole et de permettre une écoute et un respect réciproque. Mais tous sont à table.
Quels sont les principaux courants qui s'imposent, aujourd'hui, dans l'Église de France?
On pense bien entendu d'emblée au Renouveau charismatique, avec sa nébuleuse de groupes de prière informels et ses grandes communautés nouvelles plus structurées, dont on ne mesure pas toujours bien la complexité. Sa sensibilité, issue tout à la fois du pentecôtisme nord-américain et de la spiritualité contemplative de l'orient chrétien — pensons à l'Icône ! n'a pas été sans dérouter, à ses débuts, les mentalités françaises. En particulier celles de prêtres, de religieux et de militants laïcs formés à une toute autre école. Cependant ce courant puise dans le Concile, pensé et vécu autrement, sa doctrine et sa liturgie, sa force la plus vive et sa joie.
Il faut retenir le courant néo-traditionaliste qui s'exprime à travers certaines formes de vie religieuse, certains groupements ou associations, ou grâce à des organes de presse... Mais ces traditionnels ne sont pas des intégristes, au sein du catholicisme français. Là encore, le concile Vatican II, ils l'accueillent comme un enseignement inscrit dans la Tradition de l'Église ; cependant ils réclament une meilleure visibilité de la communauté ecclésiale ; ils souhaitent une affirmation plus claire et plus forte des valeurs morales et familiales. Ce courant se donne, peu à peu, ses moyens d'expression, et ses organisations. Il n'en reste pas moins attaché à être d'Église et dans l'Église.
Mais de parler des courants dans l'actuelle Église de France invite à ne pas oublier avant tout les personnes qui, dans les aumôneries, dans les paroisses, pour le service u catéchisme des enfants, dans les institutions caritatives, entendent être pleinement responsables de l'Église et présentes dans le monde. Ces chrétiens, peu à peu, forment un grand courant ecclésial. Plus particulièrement, il faut parler de ceu x qui sont engagés dans les différentes et nombreuses équipes d'animation pastorale, en paroisses ainsi que dans les conseils de doyenné, de secteur. Ou encore ces personnes de toutes conditions, qui préparent un synode diocésain et, qui, pour certaines d'entre elles, sont membres de l'assemblée synodale. Toutes et tous jouent un rôle considérable dans le renouvellement des institutions du diocèse. Ils sont de plus en plus nombreux à travailler dans de telles instances. Je crois que là se trouve la grande nouveauté de ces dernières années. Comme les synodes qui sont des expériences encore isolées au sein du catholicisme français, les équipes, groupes ou conseils de chrétiens qui vivent la responsabilité ecclésiale forment vraiment un « peuple en marche ». Peu reconnu ! Un jour viendra — pourquoi pas l'an 2000 ! — où les évêques de France inviteront tous ces croyants engagés, à un grand rassemblement national. Nos voisins allemands ont leur Katholikentag. Nous aurons aussi cette heureuse manifestation de la vitalité du Peuple de Dieu. L'avenir est vraiment de ce côté. Il l'est parce que ces catholiques représentent les « communautés chrétiennes de base », essentiellement les paroisses nouvelles.
Soulignons encore l'émergence du courant des témoins inquiets de l'évolution actuelle de l'Église. Ceux qui parlent du danger de restauration. Ceux qui écrivent sur le « rêve de Compostelle ». Le journal Témoignage Chrétien s'est voulu être un des lieux de ce courant, alors qu'il y a quelques mois, il se donnait une dimension nationale grâce à l' Appel au dialogue lancé à l'initiative, non seulement du directeur de l'hebdomadaire chrétien, mais de quelques autres personnalités catholiques qui, toutes, avaient dans l'Église des responsabilités. Et pour certaines, encore a ujourd'hui, au sein même des institutions de l'Église. L a pétition a été signée par plus de vingt-cinq mille personnes qui se sont exprimées. Celles-ci veulent rester vigilantes, sans pour autant organiser un mouvement. Elles se déclarent conciliaires. Je dirai plutôt qu'elles entendent faire respecter la sensibilité particulière de la dynamique missionnaire à la française. Elles entendent sauvegarder un héritage. De nombreux prêtres se savent proches de ce courant. Ils s'inscrivent dedans. Pour eux, c'est une question de fidélité à leurs engagements conciliaires. Je crois que nous, les évêques, nous devons y être très attentifs.
Cette émergence nouvelle des courants et une certaine nécessité pour les mouvements d'entrer ainsi dans cette démarche neuve pensons aux besoins de grands rassemblements nationaux des mouvements eux-mêmes lancent aux évêques et aux prêtres un redoutable défi. Chargés de veiller à l'unité de l'Église et à sa fidélité à la Parole reçue de Dieu, ils doivent veiller à ce que ces courants dialoguent entre eux et s'expriment au sein de la communauté. C'est sans doute pour répondre à cette exigence que, sans se concerter et d'une manière assez spontanée, les évêques ont cru devoir ouvrir le chemin à la démarche synodale. Ces réalités inédites sont, aujourd'hui encore, vécues dans la paix. On peut les considérer comme un fruit du Concile, l'expression d'une richesse dans les dif férences. On peut aussi craindre éclatement e t opposition. L'élan vital ne suffit pas. Encore faut- il que l 'Esprit de Pentecôte permette à l'Église de discerner et de réguler...
Or les structures de la Conférence épiscopale n e sont plus adaptées à ce nouveau contexte historique ; elles datent, en effet, du milieu des années soixante, à un moment où l'épiscopat notamment en 1967 a privilégié un certain type d'options missionnaires et une volonté ferme d'appliquer la réforme conciliaire. Il était demandé à tous de s'engager au service d'une transformation du monde, en se rendant proche de ceux qui étaient « les plus pauvres, les plus loin et les plus responsables ». Les structures que s'est données l'Épiscopat français ne constituent plus des lieux de rencontre, de représentation et de régulation suffisants. S'il existe bien une Commission épiscopale du Monde ouvrier, ou une autre de l'Action Catho lique des Milieux indépendants, ou une troisième qui entend servir l'évangélisation du Monde rural, il n'en existe aucune chargée, explicitement, du courant du Renouveau ou aucune qui permette un bon dialogue et des relations extérieures avec d'autres Églises locales d'Europe. D'autre part, l'organisation issue de 1966 reste encore trop fortement centralisée. Il faut souligner cependant, pour rester juste, combien ce fonctionnement a pu être utile pour conduire à bien, par exemple, la réforme liturgique, comme le montre le travail considérable effectué par le Centre national de Pastorale liturgique. Et je ne parle pas de la Réforme catéchétique.
Mais nous ne sommes plus en 1966. Les diocèses entendent vivre ce qu'ils sont, c'est-à-dire une Église particulière. Ici et maintenant, l'Église locale vit et réalise tout le mystère de l'Église du Christ. Dans la mesure où elle est en communion avec l'Église de Rome et son évêque. Les courants catholiques dont j'ai parlé refusent aussi cette centralisation. Des mouvements qui autrefois avaient un impact et une force qui leur donnaient d'être un élément moteur de l'action pastorale, ne l'ont plus, en tout cas ne l'ont plus de la même manière. Si nous voulons, nous, évêques, conforter nos collaborateurs les plus proches, les prêtres, dans leur mission, et ne pas leur donner le sentiment d'être comme un bouchon sur la mer en tempête, trop souvent sollicités par tout ce qui se veut, se dit, s'exprime au plan national, il est nécessaire d'avoir l'audace de remettre en cause notre machine trop lourde, en tenant compte du nouveau visage ecclésial qui naît. Réformer nos institutions est un service à rendre aux prêtres d'aujourd'hui et de demain. C'est, bien sûr, un service à rendre à tous les catholiques de ce pays.
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PRÊTRES ET COURANTS NOUVEAUX
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Alors que le paysage religieux français se redessine en fonction des courants qui naissent ou se recom posent, on constate en même temps une véritable redécouverte de la « communauté de base », disons mieux, la paroisse nouvelle. Mais il n'y a pas que la paroisse ! Sans doute parce qu'elle offre un espace pluraliste ouvert à ces différentes sensibilités, la paroisse aide à redécouvrir un nouveau visage du prêtre qui se doit d'assurer la communion entre tous. Comme l'évêque doit le faire au sein de son Église Particulière, le prêtre doit apprendre à se situer par r apport à ces différents courants. Ce qui ne va pas nécessairement de soi.
Il faut remarquer d'abord que ces courants traversent aussi les prêtres eux-mêmes. Ils ont enraciné leur sacerdoce dans une expérience spirituelle nouvelle et forte. L'on trouve ainsi nombre de curés de paroisse ou autres qui sont de réels pasteurs tout en étant, p ar ailleurs, participants à tel groupe charismatique ou tel mouvement de spiritualité... Chacun trouve dan s ces courants des lieux propres de ressourcement spirituel. Il y puise une liberté assez positive. De la même manière, de nombreux prêtres restent très influencés par leur participation à des mouvements d'Action Catholique, ou encore par à des Instituts séculiers, ou aussi par la spiritualité de saint Ignace, de saint François ou de Charles de Foucauld...
Et ces courants marquent les nouvelles générations de prêtres 4, dont on dit souvent, et un peu vite, qu'ils relèvent plutôt de courants traditionnels. Les jeunes pasteurs sont aussi divers que leurs aînés. Évidemment, ils sont à prendre au sérieux si nous avons le souci de l'avenir même de l'Église. Ils n'ont pas poursuivi notre itinéraire : nous venions de l'Église pour aller au monde, en nous inscrivant dans la dynamique missionnaire, à la ressemblance de nos confrères qui quittaient le pays pour aller au loin, en Afrique ou ailleurs. Eux viennent d'une société très sécularisée. Ils n'ont pas, aujourd'hui, la mémoire de l'Église et du monde d'avant le Concile. Ils ne savent pas ce qu'est une liturgie en langue latine. Beaucoup d'entre eux entrent dans l'Église selon une démarche profondément inversée. C'est pourquoi ils n'épousent plus nos anciens schémas intellectuels ou certaines distinctions qui autrefois nous semblaient importantes, telle que l'opposition entre la paroisse et la communauté rassemblée dans l'Église d'une part, et d'autre part, les mouvements et la présence du inonde. Ils ne s'intéressent pas à des distances entre le Renouveau et l'Action Catholique. Ils n'aiment pas q ue l'on parle d'un travail pastoral ordinaire et d'un engagement missionnaire. Pour eux, aujourd'hui, tout est missionnaire.
Quitte à bousculer des préjugés tenaces, j'affirme que les jeunes prêtres que je côtoie, et qui ont le souci d'un dialogue véritable avec leur évêque et leurs frères prêtres, ont non seulement appris le Concile dans les séminaires, mais ils l'ont assimilé d'une manière originale et neuve. Ils ont à coeur de prendre en compte l'acquis de Lumen Gentium. Ils ne renoncent pas à l'enseignement de Dei Verbum. Ils ont lu et médité Ad gentes. Ils puisent dans Gaudium et Spes les éclairages nécessaires à leur action pastorale. Ils reçoivent le Décret Presbyterorum ordinis. Ils sont aussi souvent marqués, à leur manière, par la question lancinante et qui est nôtre : pourquoi l'extraordinaire effort de l'Église en France, et notamment des prêtres français, pour réévangéliser notre pays, n'a-t-il pas encore porté ses fruits ? Au moins en apparence. Y a-t-il eu échec pastoral ? Cette question est grave. Elle n'est pas un jugement. Il n'y a pas eu faillite de l'action. L'oeuvre accomplie est d'abord une oeuvre entre les mains de Dieu. Et Dieu fait émerger une Église que l'énergie spirituelle du Concile irrigue, dans un monde qui, sans la présence et l'influence des mili tants chrétiens et de la pensée catholique, n'aurait pas pu progresser. Certes avec d'autres !
Confrontes, à cette émergence des courants qui traversent actuellement les communautés chrétiennes et qui habitent les chrétiens eux-mêmes, les prêtres devront approfondir et vivre trois réalités spirituelles, ecclésiales, essentielles.
D'abord l'exigence de communion et de dialogue. Les prêtres doivent faire exister ensemble, dans des lieux d'Église divers, des chrétiens qui expriment et exprimeront encore plus demain, des sensibilités et des richesses différentes. Ils le feront tout en veillant à l'unité. Sinon la montée de courants très diversifiés peut transformer notre Église en une juxtaposition de groupes, de petites cellules, avec leurs langages et leurs oppositions propres. Une auberge espagnole ! Il s'agit bien de servir l'Église du Christ. « Il n'y a qu'un corps et qu'un Esprit comme il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel que vous avez reçu. Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême; un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous » (cf. Ep 4,4-6).
Ensuite, il leur faudra vivre à plein la réalité communautaire. L'Église est une communauté. L'Église est une communion de communautés. La paroisse se révèle un lieu privilégié. Elle est capable d'accueillir des personnes riches de diverses expériences, spiritualités ou engagements. Certes, elle vivra, du fait même des circonstances historiques du christianisme dans ce pays, une tension d'une autre nature, le décalage et la distance entre le noyau communautaire qui accepte de vivre le message évan gélique et de le partager ensemble d'une part, et, d'autre part, la masse des 70 % de Français catholiques qui se déclarent tels et demandent simplement des actes religieux. Ceci d'ailleurs n'est pas nouveau: Saint Augustin dans son Église d'Hippone en parlait déjà. Ceci d'ailleurs peut ouvrir un chemin neuf a la mission. La tension apparaît souvent insupportable avivre pour les prêtres qui ont parfois le sentiment d'être amenés soit à vivre intensément avec la communauté chrétienne rassemblée, soit à être des ministres d'un culte auprès de personnes qui sont comme muettes. La tension est la source parfois d'une grande détresse intérieure. Elle est cependant incontournable. Nous le savons bien. Il nous faut répondre à la demande de ce peuple chrétien qui n'a pas le langage de sa foi ou de sa malcroyance, mais qui fait la démarche pour demander à l'Église les signes de son appartenance et secrètement, de son accueil au don de Dieu. La tension, qui oblige à l'ouverture, empêche la communauté de se métamorphoser petit à petit en un groupe de parfaits, en une secte élitaire. La tension est une provocation à l'imagination missionnaire.
La troisième vertu qui est demandée aux prêtres comme aux évêques est celle du courage paulinien de la Vérité. Seule la vérité libère. Le mal est mensonge (cf. Jn 1, 3-4, 2, 18-22). La tâche pastorale demande et demandera encore plus demain une grande disponibilité de l'intelligence, un réel dépouillement spirituel et une affectivité équilibrée qui soient remis entre les mains de Dieu. Car il ne s'agit pas d'imposer sa vérité, il ne s'agit pas d'être simplement sincère. Il ne s'agit pas d'être sûr de soi et de s'enfermer dans un discours dogmatique. Il nous est donné par grâce d'être presbytres et des docteurs de la foi. C'est-à-dire des « sages », témoins de la sagesse de Dieu Fidèles.
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L'Église ne peut vivre l'épiphanie du Christ que comme don de Dieu pour l'avenir de notre humanité. Elle ne peut la vivre que si tous sont responsables de l'unique mission universelle ; elle ne peut la vivre q ue parce que chacun a reçu les sacrements d'initiation (baptême, confirmation, eucharistie) et vit sa foi selon son charisme personnel : En Église, tous sont responsables de tout, mais chacun d'une manière particulière, et quelques-uns d'une manière significative et autorisée, constructive et nécessaire.
Où est l'Église ? Là où sont les Apôtres... Et la Vierge Marie.
C'est pourquoi je retiens en priorité quatre type s de vocation chrétienne dans notre Église. Ces vocations sont essentielles. Elles réalisent les charismes ou accomplissent les tâches nécessaires (cf. Ép. 4,11-16).
La vocation apostolique, donc pastorale (cf. Jn 21,15-19 et Mt 28,16-20).
Il est donné à quelques-uns de vivre le Christ Jésus en sa responsabilité d'être la tête de l'Église (Ép. 5). Il s'agit des évêques et de leurs collaborateurs qui participent au même sacrement, quoique différemment, les prêtres et les diacres. Nous les appelons les ministres ordonnés.
Une vocation prophétique
Je veux parler de la vie religieuse, c'est-à-dire une vie de « santé chrétienne » rendue humainement présente dans un état de vie choisi et reconnu par l'Église tout entière. Cette vie témoigne du royaume fraternel. Elle est l'expression concrète de l'amour de Dieu. Pour la vie éternelle. Une vocation qui est service de l'intelligence de la foi
Je veux parler de l'urgente obligation d'avoir des théologiens : il ne leur est pas demandé de nous faire la leçon. La théologie n'est pas une catéchèse ou l'énoncé du Kerygme. Mais elle a pour tâche d'aider les chrétiens à comprendre ce qui est dit dans la parole de Dieu vécue en Église et ce qui se passe dans les événements de notre humanité. Elle est un lieu du risque de la fidélité. Elle exige du théologien d'être membre à part entière de la communauté. Pour elle. A son service.
La vocation au mariage
Le sacrement du mariage est nécessaire à l'Église elle-même. Celle-ci ne peut être signe de l'amour que Dieu porte au monde que si des hommes et des femmes acceptent de s'engager dans ce don réciproque de l'amour vécu, dans l'alliance et sa fécondité. Il est pour moi aussi grave de ne pas faire partager le sacrement de mariage aux jeunes générations que de ne pas accueillir dans celles-ci les vocations sacerdotales que Dieu se donne. Toute la pastorale des vocations sacerdotales et religieuses doit pouvoir s'appuyer sur une pastorale du sacrement du mariage chrétien. Et donc de la famille.
Mais où s'incarne l'Église ?
Redisons-le l'Église est catholique, universelle. Le monde entier est sa paroisse. Elle a pour pôle d'unité et source de sécurité dans la foi le ministère de Pierre en son Église de Rome. Cependant, comme l'a justement redit le concile Vatican II, l'Église se manifeste en des Églises particulières, les diocèses, qui ne sont pas une partie d'un tout. Mais chacune est une portion du peuple de Dieu qui vit ici et maintenant la plénitude du mystère chrétien. Mais, plus préci sément encore, la visibilité de l'Église est donnée grâce aux communautés chrétiennes rassemblées et dirigées par le prêtre qui est le pasteur. Avec la présence d'un diacre et le soutien d'une équipe d'animation pastorale, c'est-à-dire de ce petit noyau de croyants au Christ qui coopèrent à la charge pastorale.
Le synode du Mans n'a pas dit autre chose. C'est pourquoi d'une manière concrète, il a tenu à situer la responsabilité du prêtre. Il n'a pas tout dit, cependant il serait intéressant de faire une lecture de ces textes et de laisser apparaître les grands traits d'une vie presbytérale dessinée par l'assemblée synodale.
Il n'y a pas d'Église sans prêtre. Il n'y a pas de communauté ecclésiale au sens strict du terme, — notamment paroissiale , sans la présence et la présidence du prêtre. La Tradition l'appelle le « curé », c'est-à-dire le ministre ordonné qui a « charge d'âmes », la cura animarum. Faut-il exprimer ici les appels que l'on pourrait qualifier d'urgents ? A titre d'exemple, je les confie comme des soucis quotidiens. La liste n'est pas exhaustive : des prêtres pour l'évangélisation de la culture, et notamment à l'Université ou dans les Établissements catholiques ; des prêtres appelés à vivre dans le monde rural, jeunes auprès des jeunes ; des prêtres pour le service des jeunes du Monde ouvrier, notamment comme aumônier diocésain JOC/F ; des prêtres pour le monde de la santé (les malades comme les soignants ont droit à la présence presbytérale) ; des prêtres théologiens pour le service de l'intelligence de la foi ; des prêtres confes seurs et accompagnateurs spirituels ; des prêtres
ouvriers ; des prêtres Fidei donum... au-delà des frontières, etc. Mais le ministère irremplaçable que tout prêtre séculier recevra demain sauf quelques situa tions exceptionnelles est celui-ci : le prêtre est le pasteur d'une communauté chrétienne. Bref, sa vocation est d'être « curé ».
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| Il reste une question. Il est honnête de la poser. Pourquoi, en France, avons-nous si peu de jeunes qui entrent dans les séminaires diocésains ? Dieu appelle toujours et la vocation est toujours un mystère personnel. Il ne dépend pas de l'Église de « fabriquer » des séminaristes. Mais il dépend de la communauté chrétienne d'être cette terre où puisse germer la semence que Dieu donne à un jeune, la parole qui s'inscrit dans son coeur aux premières heures de sa conception. Il ne suffit pas d'avoir reçu la vocation au fond de son être d'homme, il faut en prendre conscience et recevoir de ceux qui entourent celui-là qui est « aimé de Dieu », les interpellations, les moyens, les chemins et la force d'accueillir l'appel, et d'y répondre positivement. La responsabilité des familles est grande. Celle des prêtres et des religieuses aussi. Celle des communautés croyantes, plus encore. Grâce à Dieu, les diocèses se mobilisent. |
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1. Lumen Gentium, n° 1.
2. Le Commentaire de Dei Verbum par le cardinal de Lubac s'intitule d'ailleurs de manière significative : Dieu se dit dans Histoire, Le Cerf, 1968.
3. Cf. l'ensemble de la revue Autrement, « La scène catho li que », 1985. Dirigé par Michel Crépu et Bruno Tillette.
4. André CABÈS, François VAYNE, Des Nouveaux Prêtres, Éd. Nouvelle Cité, juin 1990.
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