Les temps conciliaires Par- Mgr Georges Gilson
LA RÉCEPTION DU CONCILE
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Notre sécurité, c'est le concile Vatican II. Nouvelle Pentecôte, a-t-on dit. Et c'est juste. Parfois cette affirmation est contestée, on veut revenir à une vie d'Église traditionaliste. Grave erreur ! Danger certain ! Ce serait bousculer l'Église dans sa marche historique. La déstabiliser, troubler gravement l'image de Dieu, au milieu des hommes.
En France, le Concile fut accueilli très favorablement. Il fut applaudi par tous et même si quelques- uns élevaient la voix pour exprimer leur étonnement et leur crainte, leurs voix étaient couvertes. L'opinion publique était intéressée et heureuse. Une bouffée d'air. Une espérance. Dans un pays traditionnellement anticlérical, cette attitude était plutôt étonnante et encourageante. Pour nombre de chrétiens surtout, l'événement fut l'occasion d'un réveil passionné et d'un mouvement fervent, comme parfois les Français en connaissent. Le Concile secoua l'indifférence religieuse, réveilla un sentiment et un enthousiasme (au sens précis de ce terme). Celui-ci s'exprime, encore aujourd'hui, d'une manière déconcertante et inat tendue, dans ce qu'on appelle le Renouveau.
Beaucoup d'entre nous vécurent ces moments d'attention à une Église soucieuse de retrouver ses sources évangéliques. Elle était engagée résolument à vivre une réforme, au prix d'une évolution et d'une ouverture sans regret. Pourtant, cette réception euphorique du Concile n'était pas sans masquer des difficultés ou des malentendus, comme ceux déjà évoqués à propos des intuitions de Jean XXIII. Nous étions pressés. Et il faut plus d'un siècle pour appliquer un Concile. Nous étions pressés. Et beaucoup se sont dispensés du temps d'étude.
Pour avoir vécu la première période du Concile comme vicaire en banlieue parisienne, je mesure, aujourd'hui, combien le clergé de l'époque n'a pas vraiment expérimenté les premiers moments de Vatican II de manière coresponsable. Les évêques, avec nombre de théologiens, menaient une rude réflexion et, parfois, un réel combat. La période conci liaire, 1960-1965, les prêtres l'ont vécue surtout comme des témoins attentifs et parfois extérieurs. C'était un peu loin, parfois compliqué. Et peu d'évêques ont eu le temps, la possibilité, ou le courage, d'inviter leurs prêtres à entrer dans la démarche sans attendre ; ils n'ont pas trouvé le moyen de les mobi liser, sans retard, autour des grandes intuitions du renouveau conciliaire. M. Henri Fesquet dans les colonnes du Monde, le Père Antoine Wenger dans La Croix le Père René Laurentin dans Le Figaro, etc., ont davantage sensibilisé le clergé sur les enjeux et les disputes de Vatican II, ainsi que sur ses recherches, ses tâtonnements, ses réussites, ses conclusions. Les manques d'information directe n'ont pas été sans générer de réelles difficultés par la suite. L'enthou siasme poussait au renouveau. Cependant, pour beaucoup d'entre nous, il aurait fallu refaire trois années de séminaire ! La formation permanente n'était pas encore instituée pour l'ensemble du clergé. Je dis bien l'ensemble.
Le Concile, on l'a maintes fois souligné depuis, fut, bien sûr, mené et décidé par les évêques eux-mêmes. Cependant, aucun texte conciliaire n'aurait pu être rédigé sans la réflexion et l'énorme travail des théologiens du monde entier. Ce fut un moment privilégié et assez exceptionnel d'une collaboration, au sens strict, entre les pasteurs et les penseurs. Encore que l'homme de l'intelligence de la foi est aussi responsable de son annonce. Et le successeur des apôtres est aussi théologien de Dieu ; il porte l'Évangile sur ses épaules. Les théologiens avaient préparé le Concile sans le savoir... Depuis le début du siècle, ils avaient mené des recherches et fait naître un renouveau de la pensée théologique, biblique, liturgique, éthique... Ils voyaient leurs efforts reconnus par le Concile lui- même auquel nombre d'entre eux furent conviés et participèrent comme consultants et rédacteurs. Sans l'apport d'un Père Congar, d'un Père de Lubac, ou encore d'un Karl Rahner, sans le travail anonyme d'exégètes et de canonistes, de théologiens et de moralistes, un tel fruit conciliaire eût été impensable. L'état de grâce de cet événement mondial résida, justement, dans la capacité de réflexion commune, de confron tation et de recherche du consensus entre évêques et théologiens.
Le cardinal Pierre Veuillot, avec lequel je collaborais à ce moment-là, s'enrichit beaucoup du travail constant, et parfois nocturne, avec des grands intellectuels et penseurs chrétiens. Lui-même, d'ailleurs, était un véritable intellectuel. Engagé, cependant, dans l'histoire des hommes et la construction des choses. Beaucoup d'entre nous secrétaires particuliers, professeurs de séminaires, etc., ont eu cette chance de vivre le service au quotidien auprès des évêques. Je me souviens, en juillet 1965, de ces vacances passées avec le futur cardinal à la Louvesc. Nous avons travaillé des schémas conciliaires tel que celui sur le ministère des évêques, Christus Dominus, dont l'archevêque était le rapporteur devant l'assemblée romaine. Puis, on rédigeait les amendements. On critiquait les passages de la future constitution Gaudium et Spes. On réfléchissait sur le beau texte Dei Verbum, (sur la révélation). Je me souviens, à Rome, en novembre et décembre 1965, la mise au point des amendements, leur intégration dans le texte, avant le vote ultime par l'assemblée conciliaire. Je me souviens, toutes ces matinées dans la basilique Saint- Pierre. Les évêques rassemblés votaient. Et, à l'annonce du résultat positif, applaudissaient à tout rompre... Je me souviens... Je crois vraiment que l'Esprit Saint animait l'Église tout entière, comme à la Pentecôte. Ce fut un temps de grande richesse et d'une espérance incommensurable.
Et pourtant, nous n'avons pas échappé à un certain malentendu au moment de la réception du Concile lui-même. Je ne parle ici que de la France. En effet, nous avons été victimes d'une sorte de « mal français ». Nous étions en avance sur bien des diocèses à travers le monde, nous avions eu le génie de lancer l'Action catholique et de mettre l'accent sur la mission. Nous avions tenté de redéfinir les nécessaires relations de l'Église libre d'elle-même et de la société sans lien organique avec une religion d'État. Nous avions eu la chance d'avoir de grands théologiens et une pléiade de penseurs chrétiens. Nous avions une volonté missionnaire... Et du coup, souvent, nous nous sommes dispensés de travailler et de comprendre les textes du concile Vatican II. Beaucoup d'entre nous n'ont vu dans les textes conciliaires qu'une sorte de confirmatur de nos intuitions théologiques et pasto rales. Ce qui était souvent vrai. Mais nous avons négligé de mesurer ce que le Concile pouvait nous apporter de neuf, voire exiger une conversion ou une transformation de nos habitudes, une conversion de nos mentalités, une purification de nos péchés. Nous avons pensé, fort naïvement, que tout cela n'était que du déjà vu, déjà su. Au détriment d'un message qui devait nous convertir. Car la pensée conciliaire propose une conversion du regard des croyants que nous sommes, sur la famille humaine et l'Église du Christ qui est une portion de cette humanité. Faut-il voir derrière ce « mal français » une sorte d'orgueil ? Peut-être. Personnellement, j'y vois plus une sorte de précipitation et d'impatience.
Pourquoi était-il urgent de ne pas attendre ?
Pourquoi ce long détour d'un travail intellectuel apparut-il, aux pasteurs que nous sommes, parfois inutile ? Pourquoi la dimension oecuménique et le désir de Jean XXIII de refaire l'unité de l'Église, ne sont- ils pas devenus les grands axes de notre pastorale ? Les réactions des catholiques intégristes de Mgr Lefebvre auraient peut-être été moins vives et moins larges, si la réforme liturgique avait attendu que soit réalisé le temps d'une catéchèse et d'une infor mation. Il faut se demander aussi pourquoi des théo logiens ne se sont-ils pas sentis engagés à traduire, présenter, monnayer les grandes intuitions de Vatican II auprès d'un large public ? Ils ont cru devoir, très vite, aller plus loin... Et parfois commencer à ouvrir des chemins pour un concile oecuménique nouveau, un Vatican III. Mieux un Jérusalem II.
Ces lignes ne sont pas un jugement sévère. Elles ne veulent pas exprimer une critique. Mais elles s'imposent à celui qui, aujourd'hui, fait une relecture de ce qu'il a vécu lui-même. Voici un exemple. En 1974, le cardinal François Marty prend une vive conscience que la crise de l'Église est d'abord une crise culturelle, crise de la société et de ses valeurs, crise de la pensée dans l'Église, crise de la foi, avant même d'être un bouleversement des institutions. Il invite des théologiens chez lui. Il leur décrit les problèmes théologiques que l'archevêque rencontre. Il leur demande de travailler, voire de choisir ces thèmes pour les faire travailler par de futurs docteurs en théologie. J'étais présent. J'ai percu ce jour-là une distance, peut-être un refus. Les soucis de l'archevêque ne rejoignaient pas les recherches des penseurs. Les routes ne se croisaient plus, au moins ce jour-là. Le cardinal était soucieux d'un enseignement de la constitution concillaire Dei Verbum. Le monde qui nourrissait la pensée de beaucoup, posait, apparemment, d'autres problèmes.
Je suis rentré chez moi en me posant la question suivante : Le Concile était-il déjà inscrit dans le passé ? Le Concile avait-il ouvert une porte si large que les chrétiens étaient dispersés sur les routes et se posaient des questions originales, neuves, oubliant parfois de s'alimenter aux sources. Aux sources conciliaires ?
Je ne le pensais pas. Ce sont les événements du monde qui ont bousculé l'itinéraire tracé entre 1961 et 1965. Peut-être, cependant, une meilleure intelligence des textes et un meilleur travail des documents auraient-ils mieux aidé à assumer les provocations des temps postmodernes ?
De plus, les chercheurs se sont impliqués à fond dans une réflexion difficile et nécessaire, sur les grands courants de la pensée contemporaine : marxisme, structuralisme, psychanalyse... Et parfois, avec beaucoup de bonheur, ils les ont compris de l'inté rieur, critiqués et exposés. Ainsi l'Église risquait-elle une proximité avec les sciences humaines et se donnait les moyens d'une présence au coeur des conflits entre intellectuels. Ce qu'il faudrait mieux montrer, c'est comment les orientations conciliaires ont été une lumière traçant la route vers la vérité et de Dieu et de l'homme. Et pourquoi le Concile n'est pas simplement devenu un courant particulier et très vite marginalisé. S'il est indéniable que le Concile a donné à l'Église de France un souffle mobilisateur tout à fait exceptionnel, il est vrai aussi de reconnaître que nous n'en avons pas encore pleinement pénétré l'intel ligence. Il n'est pas, sans doute, trop tard pour le faire. |
LE NOUVEAU CHRETIEN
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Entre tradition et nouveauté, dans la situation politique et sociale issue de la Seconde Guerre mondiale et les transformations fondamentales et planétaires, la constitution Gaudium et Spes reste l'un des grands documents de Vatican II. Le Concile voulut apporter des éclairages évangéliques au monde de notre temps. On peut l'appeler le livre de la morale chrétienne du siècle nouveau. Mais cet enseignement, qui a encore tant d'influence, allait se heurter à des événements neufs parfois bouleversants. En France, qui pouvait prévoir la crise économique et surtout, quelques années auparavant, la révolution culturelle 1 ? Qui pouvait prévoir mai 68 ? Qui pouvait prévoir, deux décennies après, l'extraordinaire explosion démocratique des pays de l'Est et l'effondrement économique et social des États communistes ? Qui pouvait le prévoir ? Plus encore, qui peut prévoir demain, notamment les révolutions du tiers monde, les révoltes du quart monde et les chocs Nord-Sud du futur ?
Heureusement, le Concile est là et il reste authentiquement une lumière et une sécurité.
Disons-le tout net : les grandes intuitions du Concile ont façonné un nouveau type de catholiques. La volonté d'être coresponsable, l'appel au dialogue, l'engagement au sein des communautés manifestent une avancée assez étonnante. Nous oublions ce que
nous étions il y a une cinquantaine d'années. Nous mesurons mal le chemin parcouru. De temps à autre, une occasion permet de le constater... et de s'en réjouir. Le synode diocésain du Mans fut cette occasion. Un temps de grâce où plus de vingt mille adultes se sont mobilisés et ont su travailler ensemble, se saisir de questions parfois graves, les traiter. L'engagement, l'intelligence de la foi, le renouvellement de la prière, voici trois points qui marquent les communautés croyantes.
Une question nouvelle se pose : comment éviter une vie d'Église à deux vitesses : le rythme spirituel des membres formés de la communauté engagée, rassemblée, nourrie du Concile, et la marche lente et traditionnelle des catholiques qui demandent à l'Église les rites sacrés et le soutien moral, sans pour autant pouvoir professer une foi pleinement explicite 2. Les prêtres en font chaque jour l'expérience. Ils la font lorsqu'une catéchiste ou un militant de l'Action catholique demande à son curé de mieux répartir les responsabilités et de vivre le partage des tâches et des décisions... Des tensions et conflits naissent de la difficulté de bien vivre cet engagement conciliaire. Ils la font aussi lorsqu'une famille non pratiquante vient trouver le pasteur de la paroisse pour le baptême de son enfant... et refuse d'être accueillie par des catholiques laïcs responsables de la préparation au sacrement, ou s'insurge devant les exigences de s'engager à inscrire leur enfant au catéchisme. L'enfant choisira ! « C'est un abus de pouvoir... Je vous demande le baptême, un point... c'est tout ! »
Tout évêque a l'obligation, aujourd'hui, d'aider à la résolution de ces conflits au quotidien. Il faut le redire. La situation de postchrétienté est tout à fait originale, et nous devons inventer bien des règles de conduite. Patiemment, avec deux maîtres mots : accueil et dialogue... Les prêtres portent ces questions et ces contradictions : « Comment les vivre sans déstabi liser mon équilibre personnel d'homme de foi ? » me disait récemment l'un d'eux. Trouver ensemble des chemins de résolutions de ces questions et de ces contradictions, c'est aussi aider à dépasser la crise des vocations sacerdotales.
La radicalité de l'envoi missionnaire est sans doute l'un des traits les plus forts de la vie des évêques et des prêtres français. Nous sommes habités par une volonté ferme d'assurer, coûte que coûte, une présence évangélique dans ce monde qui est nôtre. Et ce monde n'est pas l'enfer.
Il peut exister et ils existent déjà des conflits sur les méthodes d'apostolat ou sur les analyses de la société. Non sur la finalité de l'action. C'est pourquoi beaucoup ont accueilli la proposition de Jean-Paul II d'entraîner l'Europe vers une nouvelle évangélisation, avec reconnaissance et interrogation tout à la fois. L'option d'évangéliser est trop ancienne chez nous, pour ouvrir une nouvelle ère. L'appel a été entendu depuis longtemps. Cependant, nous devrions être plus attentifs à l'appel du pape, car il s'agit de l'Europe. Et l'expérience française ne peut pas s'exporter ! Il s'agit de l'Europe de 1990, celle d'après la destruction heureuse du mur de Berlin et de cette destruction infernale que fut Tchernobyl. Le monde est bouleversé devant nos yeux : pourquoi serions-nous des spectateurs étonnés ? Refuser ce constat, c'est accepter très certainement de se retrouver marginalisés très vite. Même si nos voisins ne nous le demandent pas, il nous faut ouvrir notre expérience missionnaire et partager la tradition de notre dynamisme.
Quelle est donc cette expérience ?
C'est celle d'une authentique présence au monde. Depuis des années, les prêtres, avec de nombreux laïcs qui participent à des mouvements apostoliques, ont voulu être missionnaires au coeur des réalités. Le levain dans la pâte humaine. Le sel de la terre (cf. Mat. 5,13 ; Lc 14,34-35 ; Mat. 13,33). Ils n'ont pas mis l'Évangile dans leur poche. Ils ont témoigné et témoignent toujours.
Et ce témoignage d'enfouissement et de dépouil lement au coeur de la vie quotidienne des hommes et des femmes avec qui ils vivaient, a pris une valeur particulièrement forte dans une époque marquée par la prodigieuse ascension de certaines catégories sociales. Non seulement cette présence a engendré le sens de la solidarité, mais a demandé un engagement et parfois un combat. La pauvreté évangélique vécue par les prêtres est allée souvent à contre-courant de la course à la promotion qui a pu caractériser les classes moyennes durant les fameuses « trente glorieuses », ces années de progrès économique tout à fait exceptionnel. Les ouvriers devenaient techni ciens, les techniciens devenaient cadres et il ne fut pas rare qu'un jociste se retrouvât, à soixante-ans, dans un groupe d'Action catholique des milieux indépendants. Pendant ce temps, humainement et socia lement parlant, des hommes et des femmes étaient marginalisés, des immigrés étaient mal accueillis, le racisme sournoisement s'infiltrait.
Les prêtres, eux-mêmes, accomplissaient un peu un itinéraire inverse. De notables qu'ils étaient autrefois dans la civilisation rurale, les curés de campagne, les prêtres des villes et les vicaires de banlieue se sont un peu retrouvés dans l'obligation de vivre autrement. Georges Bernanos a décrit le personnage. Il a imposé une certaine image du prêtre. La solitude. Sous le soleil de satan ! Je me demande souvent si le héros de romans n'a pas été un danger, voire un malheur pour la pastorale des vocations. Comment une famille, et son jeune garçon, peuvent-ils comprendre que le projet de bonheur certes avec la croix ! que Dieu veut pour un jeune catholique, aujourd'hui, puisse se réaliser à la manière de l'existence passionnée, déchirée ou dramatique du prêtre que la littérature française a trop souvent dessinée ?
Cette situation concrète de pauvreté, les prêtres de France l'ont assumée. Ils ne se sont pas révoltés. Ils ont fait front. Un peu comme à l'époque des tranchées de la Grande Guerre ou dans les camps de prisonniers en Allemagne. Ils n'ont pas fui, ils ont tenu. Ils ont accepté d'y vivre, pour mieux accomplir les exigences de l'Évangile. Curieusement, dans un contexte français très marqué par des mouvements revendicatifs, nous n'avons pas développé un esprit de corps qui aurait pu exiger une meilleure reconnais sance, un plus juste traitement, des droits mieux définis. La recherche du statut matériel a toujours été seconde. Au nom de l'Évangile vécu. Et aussi par réalisme... Les prêtres français ont manifesté la force de l'Esprit. Cela ne doit pas être oublié. L'engagement était et est encore l'accueil d'une vie pauvre, à la manière du Christ. Mais la pauvreté n'est pas la misère. La pauvreté n'est pas l'injustice.
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AU COEUR DES MASSES
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Si ce sens aigu de l'humilité évangélique a pu être possible, c'est sans doute parce qu'il s'est trouvé rssaisi, expérimenté et formulé par tout un courant spirituel dont Charles de Foucauld a été le fondateur et le précurseur. Figure passionnante que celle de Charles de Foucauld. Il s'affirme comme l'homme du désert et de l'ailleurs, se veut l'aventurier de Dieu, se montre le pauvre « terré ». Mais il est aussi le frère universel et développe une spiritualité du désert et de Nazareth. Non par désir d'évasion, mais pour l'invitation à vivre au coeur des masses. L'ermite du Hoggar est un contemplatif dans ce monde où pourtant l'action est de règle et la réussite une nécessité. Il a suscité toute une dynamique spirituelle. Cette spiritualité fut ressaisie et mise en forme par le Père René Voillaume 3 . Les Petites Soeurs de Jésus s'y alimentent, dans le secret d'une vie dispersée aux quatre coins du monde. Celle-ci est caractérisée par deux insistances.
Tout d'abord, l'invitation à un enfouissement au coeur des réalités du monde, dans un mouvement d'attraction radicale que soutient une réelle démarche contemplative. Aussi, même si les prêtres avaient été formés au séminaire par les maîtres de l'École Française de spiritualité, ils se sont sentis davantage en connivence avec cette sensibilité, nouvelle pour l'époque. A la différence des premiers jeunes de la JOC /F, les militants et les prêtres n'obéissaient plus à un impératif de « reconquête » du terrain perdu
Ils ne chantaient plus « Nous referons chrétiens nos frères ! ». Ils ne se rendaient pas à l'usine ou dans le quartier pour « convertir ». Ils désiraient partager. L'Évangile, bien sûr ! Mais un Évangile vécu au jour le jour et à ras de terre. Ils suivaient le Christ à Nazareth, dans les trente premières années de son existence terrestre.
Cette problématique de l'abaissement, on la redécouvre encore, avec émotion, en évoquant une figure significative de ces intuitions, mais puisant l'eau vive de la spiritualité auprès du bienheureux Antoine Chevrier. Je veux parler de Mgr Alfred Ancel, ancien supérieur du Prado et évêque auxiliaire de Lyon. Ce fut, en effet, une grande figure de l'épiscopat. Un cas inédit dans l'histoire de notre Église en France. Un évêque travaillait de ses mains comme cordonnier, pour être encore plus proche du monde ouvrier. Il choisissait cette voie d'humilité et d'obscurité, après avoir exercé de grandes responsabilités 4. On comprend pourquoi un tel évêque ait pu avoir un grand impact sur les pasteurs de notre génération. Il voulut, d'ailleurs, aller jusqu'au bout du dialogue et de la rencontre avec les habitants de son quartier et les militants de la classe ouvrière. Il voulut comprendre pourquoi le communisme était, pour beaucoup d'entre eux, un chemin de libération.
La seconde insistance de la dynamique spirituelle inaugurée par Charles de Foucauld se traduit dans une volonté d'incarnation. Je serais tenté de dire, de présence au monde assumée jusqu'au bout. Cet autre caractère qui a, bien entendu, partie liée avec le thème de l'enfouissement, a conduit à modifier sensiblement l'image même du prêtre français. L'École Française de spiritualité en avait fait, avant tout, le pasteur d'une société rurale qui portait la responsabilité de prêcher, d'administrer les sacrements, de veiller sur les ma lades, de visiter ses paroissiens... Elle avait contribué ainsi à forger le profil de prêtre de ce pays, religieux de Dieu. Un autre Christ, Alter Christus. Le mystère de l'Incarnation était vécu dans la contemplation du Fils qui, se faisant obéissant jusqu'à la mort, a été exalté (cf. Ph 2,6-11). Pas du tout libertin, et plutôt janséniste, fidèle à ses engagements et soucieux de pratiquer la prière quotidienne, le prêtre se voulait proche des miséreux, tout en gardant un statut social reconnu et identifié.
Les intuitions du Père de Foucauld sont venues opérer un véritable renversement de cette image du prêtre. Le mystère de l'Incarnation fut vécu comme le temps du silence et de l'enfouissement. Il ne s'agissait plus tant d'être curé de paroisse et homme des institutions, que d'être présent comme un disciple. On mesure, alors, combien les prêtres-ouvriers ou les jeunes aumôniers de l'Action catholique de l'après- guerre ont pu se trouver à l'unisson d'une telle dynamique qui engageait toute la personne vers un « être avec », qui invitait à se compromettre avec les pauvres et les petits. Car c'est Dieu, d'abord, qui se compromet avec leur histoire. Comme Il l'exprime dans l'Ancien Testament à Moïse : « J'ai vu la misère de mon peuple » (cf. Ex 3,7). Il suffisait d'ailleurs d'ouvrir les évangiles et d'imiter le Christ dans sa proximité toute simple avec les plus petits. De pasteur, le prêtre devenait un disciple de Jésus au service d'un peuple, par une vie toute donnée. Le Père Chevrier disait que le prêtre était un « homme mangé ». D'homme d'Église, le prêtre devenait un témoin, auprès et avec des chrétiens engagés. De président d'une communauté rassemblée, le prêtre se faisait le pèlerin et l'accompagnateur. Et ceci n'a pas été sans conséquence, là encore, sur son statut social.
Les évêques, en 1967, confirmaient cette orientation pastorale. Je crois cependant qu'ils ne pouvaient pas en tirer toutes les conséquences. Ils ne pouvaient faire autrement que de nommer la grande majorité des prêtres, curés de paroisse ! Avec raison. La vie quoti dienne l'exigeait. Mais par là même, une brèche s'ouvrait entre le dire et le faire... Une tension s'installait. Elle dure encore, même si, en ce domaine, bien des querelles sont dépassées.
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MAI 1968 ET APRÈS
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Pour le témoin de cette période riche en événements, les années 60 laissent l'image d'une décennie à turbulences contrastées. J'étais vicaire à Nanterre, au coeur d'un quartier où il y avait plus de bidonvilles que de maisons individuelles. En 1960, je découvrais un secteur missionnaire structuré et fort. J'attendais, impatiemment, des résultats du Concile. Le 8 décembre 1965, après plusieurs semaines passées à Rome, j'étais sur la place Saint-Pierre, auprès de Mgr Pierre Veuillot, alors que dans un enthousiasme tout à fait extraordinaire, le pape Paul VI célébrait la clôture du concile Vatican II et envoyait l'Église en mission universelle. L'évangélisation se faisait dialogue. En février 1968, ce fut la mort de mon archevêque. Expérience fondamentale du prêtre, jeune encore, que j'étais ; je devais accompagner celui qui avait été choisi, à cause sa compétence, son intelligence et ses engagements, pour appliquer le Concile en cette terre parisienne, bien-aimée.
Puis, en fin d'avril, l'accueil du cardinal François Marty. Il arrivait de Reims. Il arrivait dans la capitale avec sa 2 CV. Une image, mieux un symbole ! Plus qu'un symbole, un engagement. Lorsqu'en 1981 il quittera son diocèse, il dira :
« Parisiens, mes amis, mes frères, depuis treize ans je suis des vôtres. Ensemble nous avons vécu de grands moments et des heures difficiles. La vie quotidienne à Paris est riche de rencontres de toutes sortes ; elle est harassante aussi par le rythme qu'elle impose. Derrière les richesses des monuments et de la culture, au-delà des façades et des visages fermés, je sais maintenant que se cachent bien des misères et des angoisses, bien des sourires et des joies.
« Je suis arrivé chez vous en plein bouleversement social et l'Église venait de vivre intensément le concile Vatican II. En France, rares sont maintenant les évêques qui ont été les pères du Concile. Pourtant la page n'est pas tournée. L'héritage, je vous le transmets. Je vous le confie. Je vous confie le Concile. Il n'est pas un code de textes morts. Mais c'est un esprit, un dynamisme, une tâche, une parole. Je n'ai pas cherché à "faire passer le Concile" par des structures et dans des institutions. Je vous ai invités, à temps et à contretemps, à le vivre ensemble 5. »
Quelques jours plus tard, c'était l'effervescence estudiantine et les barricades nocturnes, les manifes tations de masses et les grèves généralisées, qui secouaient la France comme un prunier. Mai 1968. On ne peut rien comprendre, si on n'accepte pas de s'arrêter quelque peu à ces dernières années d'avant 1970, qui ont vraiment apporté la tempête au sein même des prêtres français. Et des évêques ! Heureusement, il y avait eu le Concile. On ne le dira jamais assez, que serait devenue notre Église, en France, s'il n'y avait pas eu le Concile ?
De mai 1968, on dit que ce fut une « révolution introuvable ». On dit aussi que ce fut la « prise de parole » de tout un peuple, et notamment, des jeunes générations. Certains pensent que les étudiants jouèrent un psychodrame. D'autres, aujourd'hui en particulier, reconnaissent que ce fut l'acte final — même s'il fut apparemment bruyant — de l'influence du marxisme dans le monde contemporain. Peu importe d'ailleurs... L'événement a constitué, à mon sens, l'accélérateur ou le libérateur d'un malaise latent. Et pour l'Église, il a inauguré, dans les années qui ont suivi, une crise spirituelle si profonde, que nous en portons encore des blessures. Elle s'est mani festée dans l'ébranlement du corps ecclésial lui-même. Crise considérable qui peut être rapprochée des boule versements intervenus lors de la Révolution française. En quelques années, le clergé a perdu, en effet, une partie importante de ses effectifs. Aujourd'hui, cette crise est devenue spirituelle, au sens d'invitation à la conversion. Elle demeure réelle... Même si l'on constate, effectivement, que les départs de prêtres quittant l'exercice de leur ministère sont devenus rares, même si la proposition est de nouveau faite à des jeunes d'un avenir presbytéral possible, nécessaire , la question demeure préoccupante. Le petit nombre des vocations au ministère de prêtre diocésain témoigne de l'immense travail qu'il nous faut pour suivre. La route est de nouveau ouverte. Tous les chemins, cependant, ne sont pas encore tracés.
A ce moment-là, nous avons peut-être, quelque peu, sous-estimé l'ampleur de l'ouragan qui déferlait sur la société et pénétrait dans l'Église. Le pape Jean XXIII avait voulu qu'elle soit « portes et fenêtres ouvertes », aggiornamento.
Lorsque toute une frange importante des prêtres prend l'option de ne pas poursuivre la mission reçue, lorsque chacun connaît un de ses frères dans le sacerdoce qui, un jour, est venu lui dire qu'il ne restait pas... tous sont secoués. Tous s'interrogent. Tous se retrouvent, comme le Christ, après la multiplication des pains (cf. Jn 6,60-71). Tous savent qu'il n'y a pas, d'un côté, les bons, et, de l'autre, les mauvais. Tous hésitent devant une Église qui n'a pas pu accomplir, jusqu'au bout, son aggiornamento. Cette période fut terrible. Je le sais d'expérience.
L'une des limites de l'attitude ouverte de Paul VI, alors, a été, peut-être, de ne pas bien mesurer la vraie dimension de cette crise. Il l'a considérée, d'abord, comme un ensemble de situations personnelles. C'est pourquoi il accueillait favorablement les demandes de « retour à l'état laïc », comme on disait. Le pape àencteelnudi qui adopter une attitude de miséricorde. Il offrait la paix du coeur. Il voulait permettre que g ch u a i q l u a e v s a i i t t u n a ec t rtro u vait i ee puisse se régler en rendant la libertédé déjà, unsea situationp place dan sirréversible. l ' É gl l'Église, , par ce fallait la lui redonner, autrement. Il pensait à des situations difficiles d'hommes de soixante ans, en crise personnelle depuis longtemps. Mais il n'avait pas imaginé qu'en ouvrant ainsi cette voie, des centaines de prêtres, dont beaucoup n'étaient pas dans cette situation décrite, allaient faire le pas. Et non des plus âgés ! La crise révélait des blessures secrètes, au plan de la mission et à cause d'une existence personnelle mal équilibrée. Une spiritualité de l'enfouissement et de l'inefficacité apparente et concrète né résistait pas à la nécessité de retrouver une réelle visibilité de la foi chrétienne et une certaine réussite de sa vie d'homme. Je crois profondément que l'agressivité par rapport à l'institution parfois non sans raison trouvait sa source dans l'usure du travail apostolique, dont la spiritualité ne correspondait pas à l'appel et aux exigences du ministère reçu. Cette vague de départs n'a pas touché seulement le clergé diocésain, elle a traversé également le monde religieux. C'est dire si elle dépassait la juxtaposition de difficultés person nelles, en atteignant un corps clérical tout entier. Non parce qu'il manquait de fidélité évangélique, mais parce que la croix était trop lourde. La crise reste un grand mystère spirituel. Les historiens, un jour, nous aideront à la bien comprendre.
J'ai eu l'occasion d'écrire que « les prêtres se sont trouvés en première ligne. Ils ont eu le courage de la mission. Toujours dans la fidélité à l'Évangile, malgré erreurs et tâtonnements ». Je redis avec force que « la situation actuelle délicate, parfois doulou reuse ne trouve pas son origine dans une débâcle de la vie de la foi ou une diminution morale des prêtres français. Mais devant les mutations de la société. Les prêtres ont voulu et veulent être fidèles. Il n'y a pas eu de "fumées de satan". Ici, un seul mot, et quidoit être l'attitude des catholiques envers leurs prêtres aujourd'hui : le respect 6 ».
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« ÉCHANGE ET DIALOGUE »
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En dépit de certaines idées reçues, l'explosion de mai 1968 n'a pas eu la plus grande influence sur le malaise vécu par les prêtres français. La crise qui s'est exprimée, en particulier au- travers du mouvement « Échanges et Dialogues 7» n'est pas directement issue de ces folles journées. Elle provient davantage de trois causes identifiables.
La première est l'évolution générale et planétaire de notre univers. Tout homme est, aujourd'hui, citoyen du monde. Tout homme doit devenir frère universel. La désertification des campagnes et l'anonymat urbain dans les grandes agglomérations ont modifié le statut social du prêtre, comme celui de l'instituteur. « Monsieur le curé n'habite plus le presbytère. » Le concile de Trente lui avait donné ses lettres de noblesse et sa sécurité statutaire. Pas de vie villageoise sans la présence quotidienne et heureuse du pasteur. La paroisse et la commune ne faisaient qu'un. Cette période est définitivement close — ou presque. Le travail professionnel apparaissait, alors, comme un lieu nécessaire de reconnaissance. Ceci est d'autant plus vrai que l'argent, aujourd'hui, situe le citoyen et favorise la promotion.
Une seconde cause est, bien sûr, la crise de la foi chrétienne en Europe. Plus de quinze siècles de christianisme ont façonné l'histoire de notre pays ; la chrétienté est, aujourd'hui, inscrite dans notre patrimoine. Mais elle appartient au passé. Comme les autres religions, le christianisme est passé au crible des philosophies du soupçon : Marx, Freud, Nietzsche. Si le communisme s'effondre sous nos yeux dans les pays de l'Est, les séquelles d'un siècle de pouvoir intellectuel et de puissance politique d'un marxisme sont loin d'être effacées.
Le phénomène irréversible de la sécularisation et la présence de nouvelles religions, comme l'islam chez nous, posent la question des rapports de la religion et de la société. Et non plus celle de la relation de l'Église et de l'État, comme ce fut le cas au début du siècle. Le sentiment religieux semble se résorber dans le monde caché de la vie privée. Faut-il encore des expressions publiques d'une vie ecclésiale ? Faut- il encore des ministres du culte ? Les églises vont-elles devenir des biens historiques du patrimoine national ou resteront-elles pour tous la maison de Dieu ? Comment reconnaître les diverses communautés religieuses, voire les associations sectaires qui rendent présent, dans le tissu social français, tout ce qui existe à travers le monde ? Il y a une vingtaine d'années, on a cru que la foi chrétienne pouvait se libérer de la religion, afin d'être mieux située dans la modernité. Aujourd'hui, avec le retour du sentiment religieux, nous savons bien qu'il n'en est rien.
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Célibat et Mariage
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Enfin, une autre cause, la crise génrale de l'affectivité et de la sexualité dans nos sociétés.
Cette période a correspondu aussi à une véritable e xplosion des cadres sociaux, comme l'a révélé, en particulier, la crise du mariage. D'un seul coup, on a vu des jeunes couples choisir de vivre en cohabitation juvénile. J'ai connu des familles qui ont supporté des situations souvent pénibles. Je me souviens d'un groupe de parents que j'accompagnais comme aumônier d'équipe, et qui voyaient pour la première fois leurs aînés faire un tel choix. Ces familles se posaient de véritables cas de conscience : comment tenir des règles fermes et indispensables ? Comment former les jeunes frères et sœurs ? Que dire à l'entourage ? Fallait-il sauvegarder le dialogue ? Et à la réponse affirmative, fallait-il accepter et accueillir le couple ? Questions embarrassantes, dont les réponses ne se trouvaient plus dans les livres. Peu à peu l'attitude d'accueil s'est révélée la plus forte et l'amour familial plus prégnant que les valeurs morales qui soutiennent l'avenir de l'amour humain, et struc turent les règles et les comportements sexuels. On a vu, alors, des situations tout à fait inimaginables seulement quelques années auparavant : on recevait désormais ces jeunes dans la résidence secondaire, en n'offrant qu'une seule chambre... Ce nouvel état de vie se voyait comme reconnu dans les faits même si, en droit, les parents avaient l'obligation de faire savoir aux jeunes leur désapprobation. Les grands-parents fermaient s es yeux. Mais il faut avoir partagé la souffermaient de beaucoup. Combien de grands-mères ont prié. Prié les sans cesse.
Cependant la situation vécue dans les familles poussa l'État à faire en sorte que les lois rejoignent les moeurs. Il renonça, en 1975, à ses propres respon sabilités sociales de garant de l'institution du mariage et donc de la stabilité de la vie familiale. Dans l'histoire de notre humanité, c'est peut-être la première fois que le mariage devient presque un contrat privé. Au moment du divorce par consentement mutuel, le juge est un simple notaire qui constate la dissolution du mariage. En voulant écarter toute hypocrisie dans les débats, on a introduit une cassure grave puisque, de tout temps, la tribu, la famille, la société, la religion ont toujours eu une présence et un pouvoir régulateur au bénéfice des relations sexuelles des membres du groupe et au service de l'institution du mariage. Le mariage n'est jamais ni l'amour libre ni le concu binage ! Ajoutons que l'un des lieux essentiels où germent et se développent des vocations, c'est la famille chrétienne. La crise du sacrement de mariage est aussi grave que la crise des vocations. Pour dépasser la seconde, il faut travailler à résoudre la première.
Le bouleversement des moeurs qui a destructuré l'institution du mariage et perturbé la vie familiale, n'a pu laisser intact le statut social du célibat consacré. La chasteté elle-même dans le mariage comme dans la vie célibataire est devenue un comportement moral souvent déconsidéré, ou simplement méconnu...
Plus profondément encore et heureusement, la lente et nécessaire promotion des femmes s'impose dans toutes les sphères des activités humaines où elles n'avaient pas une place reconnue ou estimée.
C'est dans ce contexte que les animateurs d'« Échange et Dialogue », en 1970, réclamaient le droit au mariage des prêtres. A ce moment même, le mariage ne garantissait plus l'accession à un statut social et s'effondrait comme valeur de régulation chez beaucoup de couples. Il est d'ailleurs à noter ce phénomène étrange : comme d'une « manière sacrificielle », des prêtres, dont la sincérité n'est pas en cause, s'engageaient dans les champs de la vie affective, de la vie professionnelle et de la vie poli tique, alors que ces valeurs mêmes allaient être contestées, voire rejetées. Peut-être les Français n'ont-ils pas encore totalement dépassé les soubresauts et les bouleversements du temps de la guerre où le régime de Vichy avait récupéré les trois thèmes : « Travail. Famille. Patrie. » Ils ne sont pas encore au clair par rapport à ces trois valeurs constitutives de toute vie sociale que sont la vie familiale, l'activité professionnelle et l'engagement politique.
En grande partie, la question du célibat consacré dans une vie sacerdotale s'inscrit aussi dans la problématique culturelle liée à la civilisation qui est nôtre. Faire ce constat n'est pas nier l'importance de la tradition ecclésiale, encore moins de la qualité mystique et spirituelle de ce don qu'un prêtre réalise, par vocation. Mais c'est reconnaître le poids des mentalités, sur son histoire propre.
Je mesurais particulièrement cette dimension, alors que j'accompagnais le cardinal François Marty a u synode des évêques, à Rome, en 1971. La question du célibat pour les prêtres séculiers de l'Église latine était alors en débat... Plusieurs évêques d'Occident exprimaient le souhait de voir l'Église romaine disjoindre, dans certains cas, l'obligation du célibat d'avec le ministère presbytéral lui-même. Ils deman daient que l'on puisse accueillir comme cela est possible pour le diaconat permanent des hommes mariés, à l'ordination presbytérale. Ils pensaient, en toute bonne foi, que ces propositions seraient bien reçues des évêques du Tiers-Monde.
Or, le décalage des mentalités a fait qu'il n'en a rien été. Les évêques africains, notamment, se sont révélés très attachés au maintien de l'obligation du célibat, en pensant qu'il demeurait un témoignage indispensable pour l'avenir de l'Évangile, dans le monde moderne. La famille elle-même a besoin de ce témoignage. L'amour humain lui-même a besoin de ce témoignage. « Pourquoi ne serions-nous pas capables, disaient certains d'entre eux, d'assumer cette exigence que vous avez portée durant des siècles ? Nous voulons que l'Église universelle reste attachée à cet engagement séculaire. Les blancs l'ont vécu et le vivent. Nous le vivons, avec les blancs, aujourd'hui ; nous le vivrons demain... »
Malheureusement, dans les années soixante-dix, l'équilibre sexuel de l'homme occidental apparaissait secoué par le nouveau contexte de libération des moeurs. Bien peu se révélaient capables d'assumer l'exigence de la fidélité dans le mariage et de la continence dans le célibat, d'une manière positive. La crise de la fidélité touche l'ensemble de nos contemporains.
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AIMER
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Ici, nous constatons que le sacrement de mariage est lié au sacrement de l'ordre. L'un et l'autre sont une manifestation de l'Alliance de Dieu avec son peuple. L'un et l'autre servent à la croissance de ce peuple. L'un et l'autre sont au service de l'amour (cf. Ép• 5). L'un et l'autre font appel à la liberté et ne peuvent se vivre que grâce à un engagement mytique.
Faut-il, pour autant, que le prêtre soit un religieux ? Doit-il s'engager par des voeux ? En effet, le voeu de chasteté ne peut trouver tout son sens qu'en lien étroit avec l'engagement de l'obéissance et le précepte de la pauvreté. Il se trouve régulé grâce à la vie communautaire et soutenu par une spiritualité et un charisme propres. Nul n'est dispensé d'aimer. Le religieux réalise sa vocation affective dans la charité fraternelle et le renoncement du pauvre selon l'Évangile. Or, s'il est un consacré, le prêtre diocésain demeure, avant tout, un séculier. Il vit dans le siècle. Il ne fait pas profession religieuse. Il n'a pas l'obligation d'entrer dans une communauté sacerdotale. Et pourtant, l'Église latine ne l'a accueilli dans un presbyterium que parce qu'elle l'a reconnu comme habité par une vocation à vivre le célibat consacré. Cette situation originale et aujourd'hui quelque peu contestée n'est pas sans troubler, voire décourager, des jeunes qui penseraient à se porposer puor le sacerdoce presbytéral, Ils craignent dene pouvoir tenir lontemps dans cette fidélité spirituelle et concrète. Je le vois bien dans mon propre diocèse. Plusieurs jeunes, en recherche de vocation, n'ont pas cru devoir entrer au grand séminaire diocésain. Ils ont mesuré leur incapacité à porter la charge du célibat. Ou bien ils ont cru nécessaire de devenir prêtres dans une congrégation religieuse ou une communauté nouvelle. Là, ils croient pouvoir bénéficier, justement, du soutien spirituel et communautaire.
Je crois que les circonstances actuelles, et notamment l'appel missionnaire dans une Europe qui attend une nouvelle évangélisation, demandent que les prêtres de demain, comme ceux d'aujourd'hui, soient pleinement donnés à un amour unique du Christ et de son Église. La vie de chasteté dans le célibat consacré doit être proposée à tous ceux qui désirent exercer le ministère presbytéral dans l'Église latine. Cet état de vie n'a jamais été imposé par le Christ lui-même. Il ne s'impose pas par discipline ecclésiastique. Il ne s'impose pas par la nécessité de plus de disponibilité au service de la mission. Il est des laïcs mariés qui sont admirables quant à la disponibilité.
Il faut chercher ailleurs. Il faut chercher dans le commandement du Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. » Il est temps d'élaborer et d'exprimer une doctrine spirituelle qui dévoile le mystère évangélique du sacerdoce ministériel vécu comme un amour mystique authentique. Oui, nous ne sommes pas dispensés d'aimer. Avec tout notre être d'hommes, fils d'Homme. D'aimer à la manière de Jésus, « l'Homme virginal ».
Et la source de l'engagement des prêtres séculiers, c'est le propre célibat consacré des évêques. Comme l'évêque dont il est le collaborateur, le prêtre se situe dans la perspective de celui qui épouse un peuple et qui fait alliance avec des femmes et des hommes qui lui sont donnés par Dieu. Manifester l'Église, comme sacrement de l'amour. C'est ce que les th lui sont donnés par Dieu. Pour manifester 1es théologiogiens appellent l'aspect « sponsal 9 » du ministère des évêques et des prêtres : le mystère des épousailles avec une portion du Peuple de Dieu. L'évêque, serviteur de Dieu, vit un amour sans retour. Il vit l'amour d'un peuple vivant, situé, par et pour le Christ qui réalise l'alliance avec l'Épouse, son Église. Ainsi, il nous est donné par grâce de manifester cette Alliance de Dieu avec son peuple, rassemblé en Église du Christ. De la manifester dans un amour réel, concret, quotidien. Nous vivons l'agapè. L'évêque et les prêtres accompagnent ces hommes et ces femmes sur le chemin de Dieu, afin de les rassembler, de les offrir, de les présenter au Père. Par le Christ, dans l'Esprit.
Cet idéal théologal ne se réduit pas à une affirmation purement intellectuelle. Pour les prêtres diocésains, elle constitue une réalité spirituelle d'incarnation effective. Combien, en effet, sont présents à tout ce que vivent celles et ceux qui les entourent. Présence aux grands moments de la vie. Présence dans la joie et présence dans la peine. Là encore, les prêtres français n'ont pas mis l'Évangile dans leur poche. Et l'affirmation de la dimension « sponsale » du sacerdoce vient rendre plus crédible l'épiphanie et l'offrande d'un amour humain vécu dans le célibat. Remettre en valeur et rendre plus signifiant le ministère presbytéral aujourd'hui invite donc à accueillir le l célibat consacré et à mieux le faire comprendre à une société qui attend des témoins. Cependant, at dimension prophétique de cette conséréalisation. Là encore, c'est le statut social et personnel des prêtres qui est en cause.
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Références |
1. Trois domaines sont profondément ébranlés par la révo lution technologique : celui de la vie et de la mort (la sexologie, la bioéthique), celui de l'économie multinationale et des marchés financiers, celui de la communication et des médias. Ajoutons le spectre de l'arme atomique et le respect de la terre.
2. Les sondages disent que 80 0 70 de la population française se déclarent catholiques.
3. L 'auteur d'un ouvrage fameux, Au coeur des masses, Cerf, 1 951.
4. Voir la biographie exhaustive d'Olivier de BERRANGER . Alfred Ancel, Le Centurion, 1988.
5. Homélie à Notre-Dame de Paris, le 18 février 1981, D.C. n° 1 804, p. 305.
6- Revue Prêtres Diocésains, numéro spécial « Les ministères dans l'Église », mars-avril 1990.
7- Mouvement de prêtres contestataires qui naquit dans l'Église de France durant l'après 1968. Il réclamait, entre autres, pour les prêtres le droit de se marier, de travailler et de s'engager politiquement .
8. Je note simplement l'importance de ce point. Le prêtre séculier est appelé à vivre et à travailler avec des femmes... Beaucoup sont engagées... beaucoup doivent accéder à des responsabilités ecclésiales et plusieurs en reçoivent. Un chemin reste à parcourir qui ne conduit pas au sommet de l'ordre. Cependant le sujet mériterait un autre livre. Il est très important que ces questions soient bien traitées pendant le temps de formation.
9. Du latin sponsalia, qui signifie fiançailles, noces.
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