IX
Lectio Epistolae... saneti Evangelit...
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Les oraisons achevées, le prêtre procède à la lecture de l'Epître et, peu après, de l'Evangile. Epître et Evangile, c'est-à-dire la parole de Dieu.
Jésus venait de parler aux foules et sa parole divine avait profondément ému ses auditeurs. Une femme se fit l'interprète du sentiment commun et s'écria : « Bienheureuses les entrailles qui VOUS ont porté et les mamelles qui vous ont allaité ! Exclamation spontanée, touchante et juste qui provoque pourtant une réponse qui étonne d'abord « Bienheureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu et qui la gardent dans leur coeur! » Bienheureux plutôt. Jésus ne nie pas la grandeur de sa Mère. Marie peut chanter dans son Magnificat : « Toutes les nations me proclameront bienheureuse... » Oui, Mère, vous êtes bienheureuse. Vous êtes bienheureuse d'avoir formé de votre chair le Sauveur du monde. Vous êtes bienheureuse d'avoir reçu dans votre sein virginal le Verbe de Dieu. Vous êtes bienheureuse d'être devenue le temple infiniment pur de la Divinité. Vous êtes bienheureuse et nous aimons à le chanter. Pourtant, il est un bonheur plus grand encore que celui de votre maternité, c'est le bonheur d'entendre la parole divine et d'y être fidèles. C'est Jésus, votre Fils, qui le dit : « Bienheureux plutôt ceux qui entendent la parole de Dieu et qui la gardent. »
O Mère, si vous êtes le modèle le plus parfait de la sainteté, après Jésus, c'est moins pour avoir été sa Mère et l'avoir nourri de votre lait virginal que pour avoir entendu la parole de Dieu et l'avoir conservée fidèlement dans votre Cœur immaculé.
Pourquoi ? Ce n'est pas le lieu d'en chercher l'explication. Retenons seulement le fait proclamé par Jésus. Si l'Eglise nous invite à honorer la maternité de Marie, de quel respect ne devrons-nous pas entourer tout ce qui touche à la parole de Dieu ? Et avec quel respect ne devrons-nous pas l'accueillir ? Avec respect, car c'est la parole du Maître, c'est une parole sacrée. Mal accueillie, elle se retournera contre nous au jour du jugement pour nous accuser.
Il y a dix ans, vingt ans, trente ans, un demi- siècle peut-être que nous sommes dans la vie religieuse, et au cours de ces longues années, l'avons-nous entendue cette parole de Dieu ! A-t-elle retenti à nos oreilles ! En avons-nous fait des retraites ! En avons-nous écouté des instructions ! En avons- nous lu des passages d'Epître ou d'Evangile à la messe ! Avons-nous assisté à des chapitres de coulpes ! La voix de Dieu enserre notre vie dans un véritable réseau. « Bienheureux ceux qui entendent la parole de Dieu ! » Mais l'avons-nous gardée ? D'où vient qu'elle ait porté si peu de fruits ? D'où vient que nous ne sommes pas meilleurs ? D'où vient cela ? Cette parole aurait-elle perdu de son efficacité ? Ou ne serait-ce pas plutôt la réception qui a été mauvaise et le terrain stérile ?
La parole de Dieu rencontre dans le monde et même dans les communautés religieuses ferventes un premier obstacle à sa fécondité, c'est la façon tout humaine dont on l'écoute. On entend le prédicateur, il peut même se faire qu'on ne l'entende pas parce qu'on dort, on écoute le prédicateur, on n'écoute pas Dieu. On s'arrête à la personnalité toute naturelle de l'homme qui parle. Le prêtre n'est plus le ministre de Dieu, parlant au nom de Dieu, simple écho de la parole de Dieu aux âmes. C'est un homme qui fait un discours sur un sujet religieux comme il en ferait un sur un sujet profane. On admire son éloquence, s'il est éloquent ; on est attentif à sa diction, à ses inflexions de voix, à l'élégance de ses gestes, à l'harmonie de sa phrase, à ses envolées oratoires. Et quand le sermon est fini, on dit : « Le beau sermon que j'ai entendu ! Comme il a bien prêché ! » Eh bien ! non, pour vous, c'était un mauvais sermon. C'était peut-être un beau discours • vous avez entendu une parote-inunaine éloquente, mais c'était une parole humaime, ce n'était pas la parole de Dieu. Si vous l'aviez écoutée comme il se doit, vous auriez été touchés intimement, vous vous seriez approprié les peneés, vou sne vous seriez pas arrêtés à l'extérieur. Quand la soif nous mord et que nous avons ude orange sous les doigts, nous ne perdons pas notre temps à admirer la couleur de son écorce, nous l'ouvrons pour en croquer les côtes juteuses. C'est alors seulement qu'elle nous profite.
De cet état de choses, il faut le reconnaître, le prédicateur est peut-être le premier responsable souvent. Le vrai prédicateur, celui qui a conscience du caractère sacré de sa mission, cherche à se faire oublier. Il s'efface et dirige l'attention sur la dotrine qu'il enseigne. Le vrai prédicateur doit être un saint ; toute sa personne laisser transparaître DIeu; doit être toute lumière et toute pureté, toute humilité et toute abnégation. Hélas I Où le chercher ce vrai prédicateur ? Le plus souvent, c'est un homme que nous avons devant nous, un homme sujet à la vanité qui ne peut se borner à son rôle de simple messager, mais qui cherche à établir sa réputation d'orateur, à laisser une forte impression beaucoup plus qu'à promouvoir le règne de Dieu dans les âmes. Sans aller aussi loin, tout en désirant sincèrement le bien des autres, celui-ci est secrètement flatté de son succès, il le soigne, il y sacrifie de sa pureté d'intention. Bref, il se prêche tout autant qu'il prêche Dieu. Ou tel autre tombe dans un excès contraire. Sous prétexte de simplicité, il devient banal et plat. Sous prétexte de ne pas recourir aux artifices de l'éloquence humaine, il ne prépare pas son instruction, il tâtonne, il ânonne, il cherche ses mots, ne les trouve pas, se reprend, perd le fil de ses idées et s'embrouille, parle sans suite et sans ordre. C'est un bavard incohérent et vraiment on a de la peine à reconnaître en lui le messager de l'Eternel. Il n'est que trop vrai : la parole de Dieu n'est pas toujours présentée avec la dignité requise. Cela ne supprime pas notre culpabilité à nous qui l'écoutons.
Que le prédicateur soit inférieur à sa mission sacrée, qu'il en soit même indigne, nous n'avons pas à le juger. C'est lui qui en répondra au tribunal de Dieu, ce n'est pas nous, les auditeurs. Oui, son tour viendra où il s'entendra reprocher par le Maître sa négligence, sa recherche de soi-même, sa préoccupation de soigner sa propre renommée. « Malheur aux pasteurs d'Israël, s'écrie le prophète, qui se nourrissent grassement, mais n'ont aucun soin du troupeau qui leur est confié ! n Oui, le jour viendra où il devra rendre compte à Dieu de sa mission sacrée et qui verra peut-être, ce dont tremblait saint Paul, sa propre condamnation. ais le prédicateur, malgré son indignité, reste pour l'auditoire le porte-parole de Dieu parole qu'il annonce demeure la parole de Dieu et nous devons ià recevoir comme telle. Au cours de son histoire séculaire, l'Eglise a gémi de voir le Saint-Siège occupé par des intrigants, par des Pontifes notoirement indignes. Ils n'en demeuraient pas moins les Vicaires de Jésus sur terre et leur parole retentissait comme la parole de Dieu...Dieu se choisit les instruments qu'il lui plaît pour lé but qu'il veut. Sa sagesse aime à dérouter parfois notre pauvre sagesse humaine; sa manière d'agir n'est pas la nôtre, elle sait tirer les effets les plus imprévus de l'instrument le plus vil. Il s'est servi d'une ânesse pour signifier sa volonté à Balaam ; pourquoi ne renouvellerait-il pas le miracle, de nos jours? Si seuls les parfaits pouvaient prêcher, qui donc serait assez hardi pour prendre la parole ? Qui serait assez téméraire pour déclarer : « Vous cherchez un saint ? Me voici. Je suis l'ambassadeur de Dieu auprès de vous pour vous faire connaître ses volontés. » Le seul fait de s'en prétendre digne démontrerait qu'il ne l'est pas et le Verbe de Dieu resterait sans ministre.
Accueillons donc toute parole de prêtre mandaté par l'Eglise comme étant la parole même de Dieu. Entourons-la du respect qu'elle mérite. Si cette parole demeure infructueuse, cherchons-en les causes en nous, humilions-nous et nous verrons que nous en sommes fautifs. La preuve ? La preuve, la voici. Admettons pour un instant que tous les prédicateurs entendus jusqu'à ce jour n'étaient que des airains sonores ; que les supérieurs, dans leurs chapitres ou conférences, étaient des incapables, fermés aux choses spirituelles ; que les uns et les autres étaient foncièrement indignes de leur mission auprès de nos âmes. Rejetons sur eux uniquement le peu de profit que nous avons retiré. Eh bien ! même ainsi, nous ne pouvons justifier notre stérilité spirituelle.
Il y a eu un prédicateur religieux tel que le monde n'en verra plus ; pur au point de pouvoir jeter ce défi à la face de ses adversaires : « Qui de vous me convaincra de péché » ? Effacé, oublieux de lui- même jusqu'à pouvoir dire : « La doctrine que je vous enseigne n'est pas de moi, c'est l'enseignement de mon Père qui m'a envoyé » ; éloquent jusqu'à soulever les multitudes et provoquer cette déclaration « Jamais homme n'a parlé comme parle cet homme » ; si zélé pour la gloire de Dieu que saisissant quelques bouts de cordes traînant à terre, il s'en façonne un fouet pour chasser hors du Temple les marchands qui le profanent ; si saint que son renom de thaumaturge attire à lui des milliers de malades et d'infirmes attendant d'un de ses gestes leur guérison ; si simple que tout le monde peut l'approcher, même les pécheurs, même les enfants dont il prend la défense ; si grand que la foule enthousiaste veut en faire un roi ; si puissant qu'un mot tombé de ses lèvres impose le calme aux tempêtes menaçantes du lac de Tibériade ; si uni a Dieu enfin qu'il peut dire : « Le Père et moi nous ne faisons qu'un. » Oui, Jésus était vraiment le porte-parole idéal de Dieu. Et quel est son succès ? « Malheur à toi, Corozaïm ! Malheur à toi, Bethsaïda ! » Et il maudit ces deux cités parce qu'elles sont demeurées fermées à sa parole. Et l'apôtre traître pouvait-il s'excuser que la parole entendue pendant trois ans n'était pas la parole de Dieu ? A qui donc était la faute? Au prédicateur ou à celui qui l'écoutait ? A Jésus ou à Judas ? Eh bien ! ce prédicateur unique parce qu'il était divin, nous en connaissons les paroles. Que de fois ne les avons- nous pas lues dans I'Evangile ! Quelle a été leur répercussion dans notre âme ? Quelle influence exercent-elles sur notre vie ? Bien peu, peut-être. Et alors ? Accuserons-nous cette parole de n'être pas la parole de Dieu ? Récuserons-nous Celui qui parle ? Lui dénierons-nous toute autorité ? Ne devons-nous pas plutôt croire que si nous sommes demeurés stériles la faute en est à nous seuls ? Le semeur, déclare Jésus, est sorti pour semer. Et pendant qu'il jetait son grain, une partie tomba sur le chemin, fut foulée aux pieds des passants et dévorée par les oiseaux du ciel.
Voici un religieux ou une religieuse, dissipés. Ils se rendent à la salle du Chapitre pour une conférence, à la chapelle pour une instruction. Ils y vont, non pas avec dégoût, mais avec un certain ennui encore un sermon à essuyer... Rester graves, recueillis pendant une demi-heure est une perspective qui les réjouit peu. ils s'assoient, et tandis que le supérieur ou le prédicateur développe le sujet, ils se laissent aller à des rêveries étrangères. Ils suivent le cours de leurs idées, s'y abandonnent ; les voilà totalement distraits. De temps à autre, ils se ressaisissent, écoutent un bout de phrase. Mais c'est si peu intéressant : toujours les mêmes idées, les mêmes recommandations qu'on a déjà entendues des centaines de fois. Ils laissent de nouveau la rêverie emporter dans le vol de ses images les quelques bribes de sermon qu'ils ont pu retenir au passage.. L'instruction s'achève qu'ils n'ont, en fait, rien écouté.
« Une partie de la semence, continue le Maître, tomba sur le roc, elle mourut aussitôt que germée. » Le cas est bien plus grave. C'est celui du religieux ottœdé la rPligieuseen_éiat_de_tiéde-Er. La parole divine est impuissante à les pénétrer. L'âme s'est installée dans sa médiocrité et tout effort pour l'en retirer demeure vain. La résistance à la grâce a déterminé autour de l'âme comme une' couche impénétrable. Hélas ! le cas n'est pas rare dans un couvent. Saint Alphonse de Liguori qui avait une grande expérience des communautés religieuses affirmait que dans une maison de trente personnes, il y en avait au moins d'ordinaire trois ou quatre qui vivaient dans la tiédeur et une, dans un état plus triste encore. Voici donc le religieux ou la religieuse tièdes. Confortablement établis dans leur état, ils s'y trouvent bien et ne veulent pas en voir le danger. Ils vont au sermon, au Chapitre, à la conférence parce qu'ils ne peuvent s'en dispenser sans créer un scandale. Ils y vont, se calent commodément à leur place et attendent. Ils attendent quoi ? Mon Dieu... que ce soit fini. Toutes les phrases du prédicateur ou du supérieur glissent sur l'âme sans y pénétrer. Non qu'elle soit nécessairement distraite comme dans le cas précédent, on peut même dire qu'elle écoute, mais on dirait que la parole ne s'adresse pas à elle. Volontairement, elle a verrouillé la porte et ne laisse rien passer. Elle s'amuse plutôt à voir les phrases défiler sous ses yeux, elle sourit et pense : « Tiens ! comme cela s'applique bien à Soeur une telle ou au Frère un tel. » Et le regard coule vers celui ou celle à qui l'on fait l'application pour voir sa contenance. Qui nous dit que sur un point où nous ne voulions pas changer nous n'avons pas été, un jour ou l'autre, cette âme fermée qui refuse la parole de Dieu ?
« Une troisième partie de la semence, dit encore Jésus, tomba au milieu des ronces. Elle germa, se développa, mais les ronces croissant plus vite eurent tôt fait de l'étouffer. » C'est peut-être le cas de la plupart d'entre nous. On écoute attentivement la parole de Dieu, on la reçoit pieusement, on se résout à la mettre en pratique. Pendant des jours, des semaines, des mois petit-être, elle produit son effet. Mais on a oublié d'arracher les ronces, on n'a pas déraciné les mauvaises habitudes. A peine les a-t-on écartées de la main, voici qu'elles reviennent et étouffent nos bonnes résolutions. Si nous réunissions tous les cadavres de nos résolutions de retraite, quel ossuaire nous pourrions élever!
La question est plus grave que nous ne le pensons. « Ma parole, dit Dieu par le prophète Isaïe, ne reviendra pas vide vers moi. » Elle ne reviendra pas vide, non. Si elle ne revient pas avec des fruits de sainteté, ce sera avec des fruits de colère. L'abus de cette parole peut nous mener à l'endurcissement et de là aux abîmes. « Bienheureux plutôt ceux qui Écoutent la parole de Dieu et la conservent dans leur cœur. »
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Les gens du monde qui ne connaissent rien à l'existence du cloître se représentent notre vie religieuse comme une existence de reclus sans soleil et sans joie. Et tel écrivain célèbre, même catholique, même grand apologiste de la religion, pousse l'incompréhension jusqu'à affirmer que la religion chrétienne est une religion de mélancolie. Les monastères seraient des refuges pour âmes désespérées, brisées, déçues, qui n'ont plus rien à attendre de la vie et viennent cacher là leurs blessures et leurs mornes désolations. Plaignons les malheureux qui nous plaignent. Plaignons-les d'ignorer le vrai bonheur et la vraie joie, celle qui dilate le coeur, exalte l'âme et l'emplit. Le christianisme, religion de mélancolie ? Quelle erreur et quel nonsens ! Le christianisme est une religion de joie profonde pjrce qu'il est une religion d'amour et que depuis son apparition, au dire même d'un poète incroyant :
Une immense espérance a traversé la terrre.
Et les monastères sont des maisons de lumière, des oasis de paix. La tristesse ? La mélancolie ?
C'est dans le monde qu'il faut les chercher. La tristesse ? La mélancolie ? Elles sont le fait des coeurs desséchés, déserts, brûlés par le simoun des passions dévastatrices. Non seulement elles ne sont pas le lot de la vie religieuse, mais elles en constituent un très grave danger. La faiblesse est ennemie de la sainteté parce qu'elle est l'opposé de la joie et que la joie est le fruit de la pureté de l'âme. Le roi David marche en présence de Dieu, sous son regard constant, et son âme déborde d'allégresse qui s'épanche dans des psaumes. Il chante et ses chants sont des cris d'amour, de confiance et de joie. « Que toute la terre se réjouisse en Dieu. Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur et vous qui avez le coeur droit, exultez ! Battez des mains, ô peuples, réjouissez-vous en Dieu, dans des cris d'exultation. Les justices du Seigneur sont droites et des sources de joie pour le coeur. » Oui, le roi David est joyeux, même dans les heures d'épreuves, même entouré d'ennemis. Mais le roi David pèche, il pèche lourdement et c'en est fini de sa joie. Elle ne lui sera rendue qu'avec le pardon de Dieu. Voilà pourquoi, dans son Miserere, il lance cet appel pathétique : « Rendez-moi la joie de votre salut. »
Dans la messe, l'Eglise nous fait chanter Aileluia ! Dans la messe de notre vie, chantons aussi : Alleluia. Oui, alleluia... Laissons la joie dilater nos âmes, réjouissons-nous sous les yeux de notre Père. Voyons combien la joie doit nous être naturelle et combien elle nous est utile.
Qu'est-ce que la joie? La joie, c'est l'épanouissement du bonheur, et comme sa perception par l'âme. Plus le bonheur est profond, intense, plus la joie est profonde, ,intense. Ce n'est pas la gaieté. La gaieté est un état passager, superficiel de l'âme, elle ne l'atteint pas dans sa profondeur. Elle peut contribuer à la joie, elle ne la constitue pas. La joie vient du fond de l'âme, elle est intime et douce et, en même temps, puissante. Elle inonde l'être tout entier. Or, qui connaît un bonheur plus grand, plus total, et par suite, qui connaît une joie plus profonde, plus entière que l'âme vraiment religieuse ? L'homme est travaillé par un double besoin. Son intelligence a soif de vérité, son coeur a soif d'amour. Connaitre et aimer, voilà les deux aspirations fondamentales de tout être humain. La lumière et l'amour.
—Or, l'âme religieuse possède la lumière d'abord. Elle possède la lumière puiqu'elle vit dans le sillage de Celui qui a dit : « Je suis la Lumière du monde. Qui marche à ma suite ne marche pas dans les ténèbres. » Tout illuminée de clarté divine, elle peut s'écrier avec plus de raison encore que le psalmiste : « Super senes intellexi ; j'en sais plus que les vieux savants parce que je fais de votre parole ma méditation préférée. »
L"âme religieuse même ignorante au point de vue humain, en sait plus sur l'essentiel que les savants vieillis dans l'étude du monde car elle sait qu'elle vient de Dieu et qu'elle s'en retourne à Dieu' elle sait que la terre n'est qu'un lieu d'exil, qu'elle n'est pas faite pour cette demeure de nuit et de souffrance, que ses épreuves, si dures soient-elles, auront une fin, qu'elle s'en ira un jour dans la splendeur des cieux se plonger dans une-béatitudf. sans crépuscule. Elle sait que la tombe n'est qu'un passage, le couloir un peu étroit qui mène au palais éternel au seuil duquel les anges l'attendent pour la conduire enfin triomphalement vers le Maître adoré et aimé, vers le Père infiniment bon. Elle connaît sa dignité d'enfant de Dieu et elle sait que pour lui rendre ce titre, le Fils du Roi éternel n'a pas hésité à descendre du ciel et verser tout son sang. Elle mesure ainsi sa grandeur au prix dont elle a été rachetée. Et ce Dieu vers lequel elle retourne, qui sera sa récompense plus tard, se dévoile à elle ; peu à peu, dans ses lectures et ses oraisons, il lui a révélé quelque chose de sa grandeur infinie, de sa beauté infinie, de sa bonté infinie ; elle connaît quelque chose de sa vie intime et de sa nature. Son intelligence n'aperçoit partout que splendeur. Non seulement elle lè possédera lorsque, libérée de la servitude du corps, elle s'en ira rejoindre les élus, mais elle sait qu'elle le possède déjà ici-bas par la grâce. Les trois Personnes divines sont les hôtes de son cœur, elle est leur temple, elle contient en elle, mystérieusement mais réellement tout un paradis. Tabernacle immatériel, son intérieur est illuminé par la présence de la Trinité tout entière. Dieu à l'origine Dieu au terme, Dieu autour d'elle par son omniprésence, Dieu en elle par la grâce, elle se meut ainsi dans une atmosphère de divinee. L'âme religieuse sait tout cela. Vraiment, elle en sait plus que les savants de ce monde qui ne savent même pas qu'ils ont une âme. Elle sait tout cela, elle est heureuse et nul bonheur humain n'estcomparable à son bonheur ; nulle joie humaine ne peut se mesurer à la sienne et tous les rêves s'effacent devant le sien.
Mais l'âme religieuse fervente n'est pas seulement heureuse parce qu'elle possède la lumière, elle est heureuse parce qu'elle possède l'amour. Elle le possède dans sa source infiniment belle, infiniment pure.
Oui, nous sommes heureux parce que nous aimons. Oui, nous aimons, nous savons ce que c'est qu'aimer ; notre mour nous le poussons jusqu'au sacrifice de nous-mêmes, il nous a pris l'âme tout entière. Et à qui avons-nous fait l'offrande de nous- mêmes ? A un être chétif comme nous ? Mortel comme nous ? Qu'un accident, une maladie peut nous enlever brusquement d'une heure à l'autre ? A un être en qui nous ne pouvons avoir une confiance absolue parce qu'au fond de lui-même des forces obscures peuvent se lever, des forces mauvaises qui l'entraîneront vers toutes les trahisons possibles et qui nous laissera seuls avec notre coeur brisé ? Notre amour est bien plus sûr parce q ue Celui à qui nous l'avons consacré est la fidélité m ême et qu'il est éternel. Notre amour est bien plus lumineux parce que Celui que nous aimons, est infiniment pur, tellemertf, que nous pouvons nous écrier avec sainte Agnès : « Son amour de lumière me purifie, son contact accroît mon innocence, sa présence me spiritualise. » Oui, nous aimons. Et qu'on ne dise pas que cet amour immatériel est un amour de rêve, que l'être aimé est si lointain qu'il en est inaccessible. Un amour de rêve que celui qui prend toute notre âme ? Un être inaccessible que ce Jésus qui établit sa demeure en nous ? Qui nous unit à sa Personne par une union ineffable ? Lâme religieuse peut dire avec saint Paul : « Rien ne peut me séparer de mon amour, ni la persécution, ni le glaive ni la misère, ni la maladie, ni la mort, ni rien que ce soit au monde ; non, rien au monde, parce que mon amour m'est tellement présent, il m'a tellement pénétrée qu'en m'arrachant la vie on ne m'arrachera pas mon amour. »
L'âme religieuse aime. Et elle se sait infiniment aimée, aimée d'un amour tel qu'on n'en trouve pas sur terre. Sa pensée repasse comme en un tableau l'Incarnation et la vie de Jésus sur la terre. Elle se demande, bouleversée, quelle profondeur d'amour est le Coeur du Père pour envoyer ainsi son propre Fils la sauver ; quelle profondeur d'amour est le Coeur du Fils pour accepter ainsi de se revêtir de notre nature pour nous attirer à lui et nous inspirer confiance, qui pour elle reste dans l'Eucharistie et dont elle se sait sa vocation en est la preuve, une préférée. -Aimé, mais qui donc l'est autant qu'une âme de religieux ? Qui donc peut être plus heureux qu'elle ? Et n'est-il pas vrai que le monastère est une oasis de paix et de joie, d'une joie immense et pure, d'une foie qui survit à toutes les épreuves parce que cette joie née de l'amour, personne n'est en mesure de l'enlever et qu'elle transporte l'âme jusqu'au seuil du paradis ?
Qu'un mondain se pare de mélancolie comme d'une élégance, que tel poète célèbre déclare : Les chants désespérés sont les chants les plus beaux, le mondain prend une l'erreur. Ce pose et le poète est dans qui est beau, c'est la joie qui émane d'une conscience pure La m élancolie est mauvaise. Une âme religieuse mélancolique, plaignons-la, ce n'est pas une âme vraiment religieuse. Plaignons- la et prions pour elle, elle n'est plus en intimité avec Dieu ; sa lumière intérieure décroît, son amour faiblit ; prions pour elle, cette âme est en péril. Non pas nécessairement qu'une faute grave pèse sur sa conscience, mais elle glissera infailliblement dans la tiédeur, et la chute mortelle est peut-être bien proche. En tout cas, elle ne tend plus à la sainteté. D'où peut lui venir cette tristesse ? Descendez en elle, vous y trouverez de l'orgueil et une première défaite morale. L'âme est tombée et cette défaite l'a assombrie. La confession même n'a pu Lui rendre la paix. Au lieu de se dilater dans le pardon divin et de se remettre en marche courageusement, elle reste là, morne, à contempler sa chute et à s'en étonner. Elle était si sûre d'elle-même, croyait sa vertu si solide que son orgueil en saigne. Elle est triste, non d'avoir offensé Dieu, mais d'être tombée.
Elle se sent humiliée, malheureuse ; elle rumine toujours la même question : « Comment cela a-t-il bien pu m'arriver ? » Elle se relève pourtant, se remet en route, niais une autre tentation survient, le souvenir de sa première défaite la trouble, elle se décourage, elle succombe de nouveau. La voilà abattue. Elle se dit : « La lutte est trop dure pour moi. » Elle s'abandonne désormais. Le péché lui devient familier, elle essaie à peine de résister et les fautes s'ajoutent aux fautes. Ce n'est plus sur un point seulement qu'elle cesse la lutte ; les unes après les autres, elle ouvre toutes ses portes aux forces du mal et la vie religieuse lui devient à charge. Elle n'ose plus s'approcher de Dieu, le souvenir de ses lâchetés successives lui rend presque intolérable la pensée de Jésus, elle a honte d'elle-même, peur de son reproche, elle se cache de sa présence comme Adam au paradis terrestre. Elle n'a plus que dégoût pour la prière ; elle devient de plus en plus étrangère à Dieu. Elle traîne alors sa langueur dans les corridors, se sent dépaysée au couvent, fuit la communauté, recherche la solitude pour se plonger dans des rêveries douloureuses ou amollissantes. Comment cette âme rongée de tristesse pourrait-elle encore lutter ? De quel effort est-elle capable et de quel sacrifice ? Tous ses ressorts sont brisés. Et voici le démon qui la guette, le démon qui se plaît dans les ténèbres, qui rôde autour d'elle, qui la pousse au découragement total. Quand il la voit ainsi loin de Dieu, sans force et sans énergie, il lui rappelle insidieusement les joies du monde, en fait naître le regret, lui présente le plaisir défendu comme un dédommagement à sa peine et l'âme tombe. La mélancolie est la grande pourvoyeuse au démon de l'impureté. Peut-être la profondeur de sa chute la secouera-t-elle et la jettera aux pieds de Dieu. Sinon, ah ! l'âme malheureuse ! Elle va couler d'abîme en abîme dans le désespoir.
Fuyons la mélancolie comme la peste. Nous pouvons souffrir, nous pouvons connaître des heures de détresse, ce sont des épreuves, surmontons-les, mais ne nous abandonnons jamais, au grand jamais, à la mélancolie. Elle nous éloignerait de Dieu et nous conduirait à notre perte. La joie, au contraire, nous sera d'un grand secours. Voyez ce religieux, cette religieuse dont l'âme rayonne de joie. La pureté de leur conscience les maintient en contact étroit avec Dieu, et tout leur devient aisé sous le regard du Père qui les aime, ils remplissent tous leurs devoirs avec une allégresse ailée. Doivent-ils se rendre à la chapelle ? La joie qu'ils ressentiront à visiter le Maître dans son tabernacle, de s'agenouiller devant lui fait de cet exercice une heure du ciel anticipée. Faut-il aller au travail ? La joie d'accomplir une volonté du Père va doubler leur ardeur et ils ne sentiont pas la fatigue. Leur demande-t-on un sacrifice ? La joie le leur fait trouver léger. Leur survient-il une épreuve? Ils la supportent avec courage et bonne humeur. Le monastère est vraiment pour eux un lieu de bénédiction, un jardin de délices où leur âme s'épanouit en des fleusr de sainteté et chacune de leur action est faite avec amour.
.L'âme joyeuse tire non seulement un profit spirituel personnel de sa joie, mais elle en fait bénéficier encore sa communauté , c'est la joie est rayonnante, elle est communicative. Tandis que l'âme mélancolique répand de la nuit autour d'elle, l'âme joyeuse iépand du soleil par sa seule apparition Devant ce visage épanoui où se reflète la pureté sereine .de l'intérieur, les coeurs en sont réchauffés, dilatés ; sa vue seule vaut toute une prédication. Elle a je ne sais quoi de grave, de profond, de recueilli et d'ouvert pourtant dans lequel on sent la présence de Dieu et l'on est porté à l'aimer. L'âme joyeuse est une semeuse de lumière.
Tous les saints ont été des joyeux parce que tous ont été dés purs et des gens de foi. Tous les saints ont fait la guerre à la mélancolie, à cette tristesse qui se complaît en elle-même et ne veut pas guérir parce gu'ils avaient discerné en elle un ennemi dangereux non seulement de la perfection, mais d'une simple vie chrétienne normale. Faut-il parler de sainte Thérèse d'Avila au caractère si joyeux qu'elle se prenait à danser au son du tambourin ? Faut-il parler de saint Jean Bosco qui, sur ses vieux jours, malgré ses varices, accepta un défi à la course des enfants de son patronage, et cela pour leur faire plaisir ?
Voilà pourquoi dans les communautés religieuses, les supérieurs ont la rigoureuse obligation d'écarter tout ce qui peut comprimer les âmes et de favoriser au contraire tout ce qui peut les dilater et leur donner de l'élan. Soyons joyeux ! Soyons joyeux non de cette gaieté légère qui n'est que de la mousse, mais gardons toujours notre bonne humeur qui provient de la paix profonde que nous donnera la pureté de notre conscience. Dieu n'aime pas les âmes rechignées, il veut des coeurs joyeux qui chantent alléluia. Alleluia !
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