V
Adjutorium-nostrum-in-nomine-Domini
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Nous devons travailler à devenir des saints. Religieux, c'est notre devoir plus qu'au simple chrétien et c'est là-dessus que nous serons jugés. C'est une entreprise ardue et longue. Qui nous donnera la force de la mener à bien ? Sur qui nous appuierons-nous pour monter sur les cimes ! Nous fierons-nous à nos seules ressources ou ferons-nous appel à quelqu'un de plus fort que nous ?
Mais avant d'apporter une réponse à cette question demandons-nous en quoi doit consister notre vie. Et qu'est-ce que ce travail de sanctification ? La vie religieuse est une vie chrétienne plus parfaite, plus haute, plus pure. Elle la présuppose donc. La vie religieuse est donc la vie chrétienne vécue à un degré supérieur, pratiquée dans sa plénitude. La perfection de la vie religieuse sera la plus haute perfection de la vie chrétienne. Qu'est-ce donc que la vie chrétienne ?
Quand Dieu a créé l'homme, il aurait pu le laisse dans son état naturel. Il n'était pas tenu de nous destiner à jouir plus tard de la vision béatifique, partager le sort des anges pendant l'éternité, contempler Dieu dans sa lumière éblouissante. De par notre nature nous n'y avions aucun droit. Après notre vie sur terre, notre âme se serait détachée de notre corps pour aller dans un lieu spécial où elle aurait goûté le repos sans jouir de la vue de Dieu, Dieu n'a pas voulu nous laisser dans cet état nature;. Son amour infini nous a haussés à une dignité que nous n'aurions jamais pu espérer, il nous a appelés à vivre avec lui dans son ciel, à partager son bonheur, à le contempler dans le rayonnement de sa Divinité. Mais l'oeil humain est trop faible pour supporter l'éclat fulgurant de l'essence divine. Il doit être renforcé pour voir Dieu dans sa splendeur, il doit être renforcé de ce que les théologiens appellent la lumière de gloire. Nous sommes donc destinés à jouir de Dieu pendant l'éternité. Toute notre vie ici-bas n'est qu'une préparation aux grandes joies de l'au-delà. Notre existence terrestre n'est qu'un acheminement vers les splendeurs incréées. Mais cette préparation doit être adéquate, elle doit être du même ordre que ce à quoi elle nous prépare. Cet acheminemen doit nous amener à la hauteur dU but qu'il nous faut atteindre._ Si donc pour jouir de la, vision béatifique nous avons d'être surelevés au-dessus, de nous-mêmes, divinisés en quelquie sorte, cette divinisation, cette surélévation doit exister déjà sur terre ; c'est dès maintenant que nous devons posséder cette force qui nous permettra au ciel, de voir Dieu.
Cette force, nous la possédons ; cette divinisation existe. Au jour du Baptême, en nous greffant sur Jésus, Dieu revêtait notre ânie de la grâce sanctifiante ; il lui a ajouté cette qualité qui ne détruit pas sa nature, qui ne la change pas substantiellement, mais qui lui confère le titre de fille adoptive de Dieu et lui donne la puissance d'atteindre Dieu dans sa vie intime, de s'unir à lui. Elle nous fait vivre de sa vie, dès ici-bas, en attendant que nous allions le rejoindre après la mort, pour toujours. La vie chrétienne va consister à maintenir cette union à Jésus, à protéger cette vie divine que nous avons reçue, à sauvegarder notre divinisation, à la grandir. La vie chrétienne constacte a nous y péparer à la vie du ciel. La vie religieuse, en conséquence, consistera à nous y préparer plus parfaitement que les autres. Plus. les autres nous devons veiller avec un soin jaloux sur cette grâce sanctifiante reçue au Baptême et que nous pouvons perdre. Car, hélas ! nous pouvons la perdre. Plus que les autres, nous devons l'augmenter.
Nons devons la protéger d'abord. Nous avons un ennemi c'est le démon. Le démon est jaloux de nous voir destinés, nous, êtres de boue et de sang, à ce bonheur qui a été le sien, à lui, esprit pur, ange de lumière, mais qu'il a perdu par sa faute pour toujours. Le démon voudrait nous empêcher d'atteindre les splendeurs de l'au-delà. Il voudrait nous faire perdre ce germe de vie divine et nous entraîner avec lui dans la damnation éternelle. Le d émon pourtant serait moins dangereux s'il me trouvait en notre nature une complice prérieuse. Malgré sa rage, malgré son intelligence haineuse, il nen peut rien paL lui-même contre nous ; il peut nous suggérer le mal, il peut nous séduire et nous attirer au bord du gouffre, il ne peut pas nous y jeter, c'est nous qui nous y précipitons. Saint Augustin le compare à un chien méchant mais enchaîné. « Il peut aboyer, dit-il, il ne peut pas mordre, il ne peut mordre que celui qui est assez imprudent pour s'exposer à ses crocs. »
Le seul ennemi vraiment dangereux que nous ayons; c'est nous-mêmes. Notre natue à été surélévée-; haussée au-dessus de sa condition, mais il lui reste comme une nostalgie de son état premier. D'elle-même elle tend à redescendre. On dirait que sur les hauteurs elle éprouve du malaise, qu'elle ne peut plus respirer, qu'elle a peur de mourir. Nous sommes semblables à un homme faible qui ne peut supporter l'air vivifiant des glaciers : les tempes lui battent, le coeur palpite, ses yeux deviennent rouges, il doit redescendre sinon au pied de la montagne, du moins quitter les sommets pour se retrouver à l'aise. De même notre âme supporte difficilement de vivre sur les cimes, elle a la nostalgie de la plaine, le poids de son corps lui coupe le souffle, elle redescend bien vite et ne veut plus entendre parler d'ascension, l'effort lui coûte trop notre plus grand ennemi c'est nous-mêmes, c'est notre nature. C'est contre elle que nous devons mener la lutte: C'est notre corps, qui nous rive au sol, que nous devons vaincre. C'est notre orgueil que nous devons briser, cet orgueil qui nous détourne de Dieu pour mettre notre fin en nous-mêmes. Ce sont nos convoitises qu'il nous faut étouffer. C'est tout notre être qu'il nous faut, de force, maintenir sur les sommets dans la pureté et la lumière. C'est contre cet ennemi dangereux, d'autant plus dangereux qu'il nous est plus cher, que nous devons protéger la grâce qui est en nous.
Or, pour soutenir ce combat de chaque instant, nous sommes bien faibles. Saint Paul se plaignait de cette dualité qui est en nous, l'appel des cimes et l'appel d'en bas ; il gémissait de ses défaites. Video meliora proboque, deteriora sequor, écrivait-il « Je vois ce qui est le mieux, je l'approuve, je fais le pire. » Et nous ne sommes pas des saint Paul. Certes, nous pouvons lutter pendant quelque temps, mais nous serons bien vite pris de lassitude ; les convoitises terrestres sont séduisantes et nos forces bien faibles contre cette séduction. Nos passions sont comme un fleuve qui gronde et nous entraîne vers le gouffre. Pour peu que nous cessions de ramer, notre barque se met à redescendre. Pas de répit possible et pas de halte. Si nous ne voulons pas nous laisser entraîner par le courant, il nous faut ramer, ramer encore, ramer toujours, avec une énergie redoublée. Eh bien ! cet effort continu, livrés à nos seules forces, nous sommes incapables de le fournir. Nous sontmes incapables de lutter sang défaillance, contre le démon et surtout contre nous, mêmes, si nous ne recevons pas le secours puissant, une aide soutenue qui nous mènera au triomphe. Sine me nihil potestis facere, nous dit Jésus. C'est pour l'avoir oublié que certaines âmes n'ont pas atteint l'idéal rêvé. Elles étaient parties pleines de bonne volonté, dans un élan splendide. Joyeusement, elles avaient pris en main les avirons et elles ramaient dans l'air frais du matin. Elles se sentaient animées d'une force qu'elles croyaient inépuisable et leur barque avançait rapide sur les flots blancs d'écume. Elles allaient ainsi en chantant et ne sentaient ni la fatigue, ni la chaleur, toutes tendues dans un effort vigoureux.
Puis les chants ont été plus rares, l'enthousiasme a fléchi, le courage a disparu. Elles n'ont plus ramé que mollement, enfin elles se sont arrêtées et la barque s'est mise à redescendre le chemin parcouru au prix de tant d'efforts. Pourquoi ? î avaient trop compté sur leurs forces seules. Elles n'avaient pas pris garde à Jésus qui les regardait de la rive et qui leur avait dit au départ : « Sans moi vous ne pouvez rien. » Ah ! que ne l'ont-elles appelé ! Il serait venu s'asseoir sur leur barque, il aurait manié la rame avec elles. Encouragées par son regard, elles n'auraient senti ni découragement ni lassitude, elles auraient avancé sans fin, évitant les écueils, remontant allégrement le fleuve. «Sans moi vous ne pouvez rien faire....» Oui, dans cette lutte. contre nous-même our protéger la grâde, nosu avons besoin de l'aide du ciel pour triompher.
Mais la perfection ne consiste pas seulement à préserver la grâce. Ce n'est là qu'un aspect négatif. Nous devons l'accroître pour obtenir une surabondance de vie, de cette vie divine par laquelle nous participons à la sainteté de Dieu. Plus cette vie nous inonderai llus nous serons divinisés, purifiés,sanctifiés, ressemblants à notre Père du ciel. Comme toute vie, la grâce est susceptible de perte mais aussi d'augmentation. Le péché véniel peut l'anémier, le péché mortel la tue, mais la réception des sacrements, mais de nouvelles grâces de Dieu, peuvent la faire monter, déborde. Elle peut atteindre cet épanouissement merveilleux que nous admirons chez les grands saints, elle peut remplir l'âme totalement comme chez la Vierge, notre Mère : Ave, grafia plena. Le chrétien ordinaire se contente de ne pas la perdre, il ne songe guère à la faire fleurir. Le religieux, lui, doit y songer. C'est son devoir d'état. Il doit s'efforcer d'étendre en lui le domaine de la surnature, d'éliminer ce qui met un obstacle au règne du Maître en lui, ce qui empêche la grâce de se développer, de se multiplier. Plus que quiconque, le religieux. doit travailler à devenir enfant de Dieu enfant de plus en plus ainé parce qu'uni de plus en plus étroitement à son amour et à sa vie.
Mais cette grâce, comment l'accroîtrons-nous ? Cette vie, comment l'augmenterons-nous ? Notre action personnelle qui n'est qu'une action humaine ne peut rien ajouter, de soi, à une réalité divine. Il faut que l'apport soit de même nature que ce à quoi il vient s'ajouter. Seul un nouveau don de Dieu peut augmenter ses dons précédents; seule une nouvelle graĉe peut accroître le trésor de la grâce sanctifiante. -Ét là, moins encore que dans la lutte contre nous-mêmes, nous ne pouvons rien sans Jésus. Sine me nihil potestis facere. « Qui de vous, nous dit-il, à force de recherche et d'effort sur lui-même peut ajouter une coudée à sa taille? » Si tout dépend, de Dieu si nous ne pouvons rien dans l'ordre de la croissance physique qu'en sera-t-il dans l'Ordre surantuelle où tout dépasse la mesure de nos forces? Jésus seul peut nous faira grandir en Dieu parce qu'il est le principe de toute vie, de toute grâce, de tout bien.
N'est-ce pas pour mieux nous le faire entendre qu'il se compare à une vigne dont nous serions les sarments ? Le sarment ne produit pas la sève nourricière, il ne l'augmente pas, il ne l'en richit pas, il la reçoit du cep. Il ne peut vivre et grandir que par son union au cep qui lui fournit la sève. Si Jésus est la vigne, si nous en sommes les sarments, c'est par notre union à lui que nous pourrons recevoir la sève divine, vivre, grandir. Plus notre union sera étroite, plus la sève sera abordaute plus notre vie sera intense, plus beaux seront- nos fruits de sainteté..
Notre vocation nous fait une loi de tendre à la sainteté. Mais nous ne pourrons réaliser cet idéal que par notre union à Jésus. Commencer la grande oeuvre de perfection en nous appuyant sur nos seules forces humaines, c'est courir à un échec certain. Il nous faut compter sur Jésus, uniquement sur Jésus.
Mais si Jésus fait tout, quelle sera notre part ? Devrons-nous rester les bras croisés, dans la passivité ou l'inertie ? Ce serait, évidemment, une erreur que de le penser. Nous devons coopérer avec Jésus. L'oeuvre de sainteté est une entreprise commune l'âme et Dieu conjuguent leur activité pour un résultat unique. Nous sommes faibles, Dieu nous envoie sa force, il nous la prête, c'est à nous de l'utiliser. Dans une minoterie motorisée, le meunier ne peut rien tant que l'usine ne lui fournit pas le courant électrique. Le courant venu, il peut se mettre au travail, il va pouvoir moudre son grain. Encore faut-il qu'il ne reste pas inactif. Si, par paresse ou insouciance, il se contente de regarder, il est absolument inutile que l'usine lui envoie le courant, le blé ne tombera pas de lui-même sous la meule pour se changer en farine blanche. II en est ainsi pour nous. Dieu nous prête sa force ; cette force, c'est à nous de l'employer, c'est à nous d'utiliser les secours de lumière et d'énergie que notre Père nous envoie à profusion. Ses inspirations doivent nous trouver réceptifs ; ses impulsions, dociles. Nous devons être fidèles à la grâce, d'une fidélité pleine, universelle, permanente.
Il nous faut quelque chose de plus encore. Cette grâce il nous faut la demander ; cette force, il faut la solliciter ; ce courant, il nous faut le comander. NoTre Père nous fixe un but éblouissant, et il connaît notre faiblesse. Il veut que nous soyons les premiers à la reconnaître, mais il veut aussi que cet aveu ne soit pas purement théorique ; il veut que nous en tirions les conséquences. Puisque nous devons entreprendre le grand travail de la sanctification et puisque notre faiblesse ne nous permet pas d'atteindre le but que l'on nous impose, il nous faut aller chercher la force là où elle se trouve. Elle se trouve en Dieu et elle nous vient pat Jésus. Cette force, demandons-la par la prière. Notre Père nous la doit puisque sans elle, nous ne pouvons réa liser l'idéal qu'il nous propose. Il nous la doit, il nous la donnera, niais il faut la demander. « Petite et accipietis. Demandez et vous recevrez. » Mais nous recevrons à condition de demander.
Dieu nous appelle à la perfection. Partons vers les cimes ensoleillées où luit la Pureté divine. Mettons-nous à l'oeuvre. La sainteté consiste à vaincre notre nature pour nous rendre de plus en plus semblables à Dieu. Engageons le combat contre nous-même, menons-le avec résolution et bonne humeur. Détruisons en nousce qui est difforme, ce qui nous rend laids aux yeux de Dieu. Réformons notre caractère, nos habitudes, notre âme. Entrons dans une union de plus en plus intime avec Celui qui a dit : Je suis la Vie, je suis la Voie ! » Et laissons la vie divine nous inonder. Mais n'oublions pas que seuls nous ne pouvons rien. Par contre, avec Jésus, nous pouvons tout : « Omnia possum in eo qui me confortai. Avec lui, avec lui seul, nous arriverons. »
Adjiutorium nostrum in nomine Domini.
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VI
Confiteor.
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La perfection consiste à reproduire en nous quelque chose de la sainteté de Dieu. Nous ne pouvons y tendre efficacement aussi longtemps que nous ne renonçons pas au péché qui en est l'opposé. Comment reproduire en nous l'image de Dieu dans son idéale pureté avec une âme souillée de fautes ? Comment nous élancer vers les sommets pleins de soleil si nous tombons dans la boue et glissons le long de toutes les pentes ? Comment supporter l'idée du jugement divin si nous nous permettons à longueur de journées des offenses contre le Souverain Juge ? Aussi, avant de monter au saint autel, le prêtre prend conscience de son indignité de pécheur, il se frappe la poitrine, il se reconnaît coupable, il demande pardon. Qu'il en soit de même dans la messe de notre vie. Reconnaissons notre indignité, disons Confiteor arrêtons un temps notre esprit sur cette triste chose qu'est le péché, si triste surtout dans une âme consacrée. C'est un crime si grand qu'il nous a chassés du paradis terrestre et que, ne pouvant en supporter le règne, Dieu a envoyé son Fils ici-bas pour l'abolir.
Le péché est d'abord une énorme stupidité. C'est le geste grotesquement lamentable de l'infiniment petit qui se dresse devant l'infiniment grand. Que sommes-nous, en effet ? Des êtres si minuscules qu'à trois kilomètres l'oeil ne nous aperçoit plus. Alors, que sommes-nous en comparaison de l'immensité du globe, sinon des êtres imperceptibles ? Que notre esprit s'élance d'un bond jusqu'au firmament étoilé, qu'il y contemple ces myriades d'astres dont la lumière met des siècles à nous parvenir. Qu'il songe qu'au delà de ces mondes aperçus, une infinité d'autres mondes frissonnent sous l'ail de Dieu. Ainsi emporté dans les abîmes sans fond du ciel, dans cette étendue vertigineuse de l'espace sidéral où des fourmillements de mondes se croisent sans se heurter dans une course éternelle, qu'il essaie, de là-haut, de distinguer notre globe et sur ce globe qu'il essaie de marquer la place que nous occupons. Qu'est-ce que l'homme en comparaison de l'univers ?
Rien, rien et rien. Or, l'univers si prodigieusement étendu qu'on le suppose, l'univers avec toutes ses planètes et toutes ses étoiles, l'univers n'est rien devant Dieu. Entassons les mondes sur les mondes, les univers sur les univers, multiplions-les autant que nous voulons, ils ne seront toujours que néant devant Dieu. Ainsi nous ne sommes que des atomes imperceptibles en face d'un univers qui n'est que néant devant Dieu. Or, par le péché j'ose, moi, l'atome imperceptible à peine discernable du néant pur, j'ose me dresser contre l'immensité infinie de Dieu, j'ose opposer mon petit vouloir à son vouloir souverain, j'ose me révolter. Et je ne songe pas qu'il suffirait à Dieu de me retirer son soutien pour qu'immédiatement je m'évanouisse dans le néant. pour Le péché est de plus une étrange aberration un être qui se croit intelligent. Tout être a été créé pour une fin déterminée et il n'atteint sa plenitude que s'il atteint cette fin. Une fleur n'a de valeur et de sens que si elle aboutit au fruit pour a été créée. Nous avons reçu notre destinée, et le terme vers lequel nous devons tendre, c'est Dieu. Que faisons-nous par le péché ?
Volotairement, nous nous détournons de notre fin, nous tournons le dos à Dieu. Sottement nous renonçons au Bien suprême qui seul donne un sens à notre vie, seul nous rendra pleinement heureux, seul donnera à notre existence son couronnement parfait. En échange de quoi ? En échange d'un bien passager qui ne nous laissera qu'amertume et écoeurement quand nous l'aurons obtenu. Nous sommes comme un enfant à qui on offrirait une montre en or, qui la dédaignerait et lui préférerait une montre en fer blanc. Le péché est non seulement un acte de révolte mais une aberration insensée chez un être fier de son intelligence qu'il croit mieux savoir quesi Dieu ce qui lui convient.
C"est un abus de confiance. A l'heure de la créa tion Dieu nous a fait un cadeau à la fois précieux et redoutele. Il a dit à l'homme : « Vois jusqu'à quel point je t'estime. Les autres êtres seront, régis par des lois immuables ou par leur instincts. Une boule placée sur un plan incliné roulera, elle ne pourra pas ne pas rouler, la loi de la pesanteur, l'entraînera à descendre. L'hirondelle, aux approches des premiers froids, quittera les régions de neige pour s'envoler vers les pays de soleil. Son instinct !a poussera à entreprendre cette migration. Je pourrais te soumettre aussi, totalement, à des lois immuables ; je pourrais t'assujettir aux lois de l'instinct. Je ne le fais qu'en partie. Je ferai mieux pour toi, je remets ton sort entre tes propres mains. C'est librement que tu réaliseras la fin pour laquelle je t'ai créé. Je te laisse diriger ton activité vers la conquête du Bien suprême, je n'interviendrai que pour t'aider. Tu es libre. Tu es tellement libre, que tu pourras agir contre moi. Je me lie en quelque sorte les mains pour ne pas te gêner dans l'exercice de ta liberté et pour te laisser le mérite de gagner toi-même ton bonheur. » Et que faisons-nous par le péché ? Nous abusons de notre autonomie pour fausser l'oeuvre de Dieu. Nous profitons de la latitude qu'il nous donne pour manquer à notre destinée et pour nous retourner contre lui et l'offenser. Nous sommes semblables à un chien que son maître viendrait détacher et qui se retournerait contre lui pour le mordre.
Le péché est une ingratitude envers notre Père. Il nous a tout donné. Nous n'avons en propre que notre misère et nos souillures. Nous dépendons de Dieu infiniment plus qu'une statue ne dépend de l'artiste. Car enfin, l'artiste ne tire pas son marbre du néant, il le reçoit. Son action se limite à lui donner une forme, à le tailler au ciseau pour en dégager une oeuvre d'art dont il porte l'idée en lui. Il est si peu le maître absolu de son marbre que s'il lui en prenait fantaisie, il serait impuissant à le faire entrer dans le néant. Il peut le briser, le réduire en poussière, mais l'anéantir, non. Bien plus, cette forme mettons une forme humaine qu'il veut dégager, cette forme, il ne la crée pas en son entier, elle n'est qu'en partie son oeuvre. Les éléments dont elle se compose, il les a empruntés à des hommes vivants, il a eu des modèles. Il a observé, contemplé, comparé puis groupé les traits épars, et ainsi formé en son esprit l'idéal qu'il va reproduire. En somme, l'artiste ne fait que modifier l'aspect extérieur du marbre d'après une idée que lui a fournie le monde des humains il n'a est pas ainsi de Dieu. A l'heure de la création, où donc aurait-il emprunté la matière de son oeuvre puisque rien n'existait en dehors de lui ? Où donc aurait-il cherché l'idée inspiratrice puisqu'il était l'Etre absolument unique? donc tout tiré du néant lui et la matière et la forme c'est ainsi que nous devons tout, nous sortons entièrement de ses mais, nous sommes téotalement sa création. Et depuis qu'il nous a amenés à l'existence que de bienfaits n'a-t-il pas semés sous nos pas !
Nous sommes nés de parents chrétiens. Nous trouvons cela presque naturel, mais nous figurons-nous quelle faveur cela représente ? La lumière de la vérité nous a enveloppés dès notre berceau, elle a resplendi sur notre vie entière. Comparons notre sort à celui de tant d'âmes nées dans l'erreur. Songeons aux ténèbres épaisses qui les entourent dès leur entrée dans le monde, dont elles ne se dégageront jamais, qui seront leur partage pour l'éternité. Comparons notre sort à celui de ces âmes qui errent dans la nuit spirituelle et demandons-nous en quoi nous avons mérité notre sort. A peine étions-nous nés que du Baptême coulait sur nos fronts et nous purifiait de la souillure originelle. Notre âme encore emmaillotée dans l'inconscience des premiers jours recevait déjà des droits à l'éternité bienheureuse, elle devenait la soeur des anges. Un d'eux était constitué son guide et son gardien, il se penchait sur elle pour en écarter ce qui pouvait en ternir la blancheur ; il veillait sur elle, plein de respect et d'amour. Plus tard, il orientait notre raison à son aurore vers les splendeurs de l'au-delà. Cette vigilance aimante ne prendra fin qu'avec notre vie.
Dieu ne s'est pas arrêté là. Notre âme, il l'aime tellement qu'il a voulu la nourrir de sa propre substance. Par la communion, Jésus délaisse en quelque sorte les splendeurs infinies de son ciel pour venir se poser sur nos lèvres, les empourprer de son sang. Il descend au fond de notre coeur, de ce coeur si faible et si perméable aux séductions terrestres ; il l'illumine de sa lumière, le réchauffe de sa chaleur, le fortifie de sa force, l'emplit de sa présence. Cette donation totale de lui-même, ce n'est une fois seule qu'elle a lieu, c'est tous les jours ou peu s'en faut qu'elle se renouvelle. Dieu peut-il témoigner plus d'amour à chacun de nous ? Or, que faisons-nous par le péché ? Nous offensons ce Dieu qui nous a tout donné, nous blessons le meilleur des Pères, nous le méprisons, nous foulons son coeur aux pieds, nous l'abandonnons après tant de bienfaits, nous employons les dons qu'il nous a faits pour le blesser. Nous n'aurions pas assez d'indignation contre un pauvre qu'une personne charitable aurait recueilli, mourant et nu, qu'elle aurait vêtu, nourri, rétabli, et dont le premier geste serait de se retourner contre son bienfaiteur pour le tuer. C'est pourtant ce que nous faisons. Nous sommes des ingrats.
Et cette ingratitude est encore plus triste dans une âme religieuse. Qui a été plus choyé de Dieu, entouré de soins plus délicats, favorisé de plus de lumière que l'âme religieuse ? Qui devrait témoigner plus de reconnaissance et plus d'amour ? Si nous agissions avec une personne humaine comme nous nous comportons envers Dieu, nous rougirions de paraître devant elle. Un élémentaire sentiment de pudeur nous pousserait à nous cacher de sa présence. Mais parce que Dieu supporte tout silencieusement, nous renouvelons sans fin nos ingratitudes et nous ne nous rendons même pas compte que nous sommes des ingrats.
Le péché nous enlaidit. Nous avons été créés à l'image de Dieu et à sa ressemblance. C'est là ce qui fait notre grandeur. Dieu a voulu lui-même imprimer quelque chose de sa beauté sur notre âme, un reflet de sa clarté et ce reflet illumine et transforme notre pauvreté foncière. Notre beauté s'accroît dans la mesure où s'accroît notre ressemblance avec Dieu, dans la mesure où nous reproduisons plus fidèlement son portrait divin. Or, que faisons-nous par le péché ? Nous dégradons cette image de Dieu en nous, nous abolissons la ressemblance, nous effaçons le reflet. Notre âme était un lac limpide dans les eaux duquel Dieu venait se mirer ; nous avons remué la vase du fond et l'eau ne présente plus qu'une surf ace bourbeuse où tout reflet a disparu. Le péché nous enlaidit.
Et pour nous, religieux, le péché est une ignoble trahison à l'égard de Jésus. Notre plus beau titre, c'est d'être les amis intimes, les préférés du Maître. Nous devons nous en souvenir constamment, non pas pour la satisfaction d'une sentimentalité équivoque qui n'est qu'une grimace de l'amour pur, mais parce que c'est une vérité infiniment douce qui doit nous pousser toujours plus haut dans la lumière. Oui, nous sommes les préférés du Maître, il nous veut tout à lui, il nous a consacrés siens. Non seu lement il a versé son sang pour nous comme pour les autres, mais il nous a choisis à part du monde, il nous a séparés du siècle en un jardin enclos. Il veut que nous lui appartenions sans partage. Par le péché, nous lui sommes infidèles ; nous l'abandonnons pour courir après une créature. Nous répétons le cri des Juifs au prétoire, ce cri qui nous indigne à la lecture de la Passion mais que nous poussons à notre tour : non banc sed Barabbam. Nous ne voulons plus de Jésus, nous lui préférons Barabbas. Nous renions l'Ami divin. Oh ! certes, nos infidélités ne vont pas toujours jusqu'à l'abandon complet, mais que d'indélicatesses nous lui infligeons ! Quelle déloyauté à son endroit ! Quels procédés blessants pour son coeur !
Trahison du péché ! Laideur du péché ! Stupidité du péché ! Ingratitude du péché ! Que de raisons de le haïr et de nous en détacher ! Ce n'est pas tout. Ames religieuses, âmes consacrées, nous devons le haïr parce qu'il a coûté la vie à notre Maître, à notre Dieu. Contemplons-le à Gethsémani. Le voilà, lui, le Bien-Aimé du Père, le voilà, prostré, le front dans la poussière, dans une désolation si totale, un abattement si profond que sa sainte humanité s'écroule sous un poids écrasant de tristesse et d'angoisse. Il se sent submergé par le péché et il en éprouve un tel dégoût que dans sa détresse il se tourne vers son Père pour le supplier d'éloigner un tel calice. Le péché !... Sa sainteté se révolte à cette pensée qu'il en est couvert parce qu'il a voulu se substituer à nous. Son amour filial ne peut supporter l'idée d'être devenu un objet d'horreur pour son Père. Une sueur de sang suinte de son corps, il faut qu'un ange du ciel s'en vienne réconforter le Maître de l'univers.
Réalisons-nous bien la déchirante tragédie qui bouleverse son âme ? Jésus, amour substantiel, Jésus uni au Verbe de Dieu dans une union hypostatique ineffable, Jésus pour qui le Père a entrouvert les cieux et déclaré qu'il mettait en lui toutes ses complaisances, Jésus, adorateur parfait et le Fils infiniment aimant, Jésus est rejeté de son Père, il est le Maudit de Dieu, il est celui que le souverain Justicier poursuit d'un anathème implacable. Il est celui qui doit boire jusqu'à la lie le calice de la haine de Dieu. Et pourquoi ? Pourquoi ? A cause du péché. — Quittons Gethsémani, montons au Calvaire. Le voilà de nouveau Jésus, il est suspendu sur une croix. Mais qui donc l'y a cloué sinon le péché ? Qui donc a ceint son front d'une crépines sinon le péché ? Qui donc a transpercé ses mains et ses pieds sinon le_péché ? Qui donc a déchiré son flanc d'un coup de lance sinon le péché ? Qui donc a transformé le plus beau des enfants des hommes en cadavre sanglant sinon le péché ! Notre Maître est mort à cause du pèche. Où donc, mieux que dans ce corps défiguré, pouvons-nous comprendre l'horreur du péché ?
Religieux et âmesconsacrées, voilà ce que nous faisons chaque fois que volontairement, nous glissons dans une faute. Contemplons les plaies sanglantes de notre Dieu, elles nous diront lesrésolutions que nous devons prendre.
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