Préface
HUNC SIGNO SUO SIGILLATUM LIBRUM
D. D. D.
AMICUS SU US D. R.
AINSI chaque jour, en quelque lieu que la Croix soit plantée, la Messe... Messe de nos villages et de nos villes entassées, Messe des missionnaires dans le Grand Nord ou dans quelque case équatoriale, Messe de la solitude quand, dans l'église presque déserte, au petit matin, un prêtre semble ne célébrer que pour trois humbles dévotes, et Messe de la foule et de la gloire lorsque, dans la basilique Saint-Pierre illuminée, le Vicaire du Christ entre, porté sur la Sedia gestatoria, au fracas des acclamations. Une Messe innombrable, en tous les instants du jour, se célèbre par toutes les parties de la Terre. « Acte principal du culte divin », a écrit S. S. Pie XII dans l'Encyclique Mediator Dei, « point culminant et centre de la religion chrétienne. »
Mais nous, nous qui assisterons à cet acte principal du culte que nous voulons rendre à Dieu, nous qui allons être placés face à face avec cette réalité manifeste de notre foi, nous, fidèles à la Messe, que sommes-nous pour elle? qu'est-elle pour nous? « Ils redescendent du Golgotha et ils parlent de la température ! » s'écriait, il y a quelques années, un jeune homme alors encore à la quête de sa foi. C'est à une exécution capitale que nous sommes conviés, à sa commémoraison d'autant plus bouleversante que la victime a voulu mourir et n'est coupable de rien. C'est aux mystères les plus profonds qui soient au monde que nous nous trouvons affrontés, aux arcanes du sang qui rachète, de l'innocent payant pour le coupable, de la faiblesse qui est force, et de la vie qui peut vaincre la mort. Il faut que la négligence et la routine soient sur notre âme comme une croûte impénétrable pour que, devant tant de contradictions et d'invraisemblances résolues par la Foi, élucidées selon l'Amour, nous ne nous sentions pas la raison en déroute, l'esprit plein d'angoisse mais le coeur éperdu de tendresse, pour que nous puissions assister à la Messe comme à un spectacle ou à une quelconque cérémonie, alors que, pour nous, il y va de tout.
La Messe est essentiellement le mémorial d'un drame, un drame sans cesse repris, sans cesse présent à nous, une tragédie éternellement prolongée. Le mot dont, depuis le VIe siècle, on la désigne, ce mot de Missa emprunté à la formule qui jadis la terminait — l'Ite Missa est — peut sembler bien court pour désigner un si profond mystère, et les termes jadis en usage eussent pu paraître plus convenables : action de grâces, liturgie, fraction du pain, synaxe ou assemblée, ou encore, comme écrivirent un Tertullien, un saint Justin, un saint Cyprien, Dominica Passio, la Passion du Seigneur. Car là est la vérité : c'est la Passion du Christ qui est au centre de la Messe, appelée, annoncée, célébrée, consommée. C'est autour de cette donnée fondamentale de la foi chrétienne, la Rédemption par le sacrifice de la Croix, qu'elle s'est ordonnée. C'est par rapport à elle qu'il faut la comprendre et non selon les termes d'une petite formule de renvoi.
Originellement, la Messe garde le souvenir exact de cette dernière Cène où, bien peu d'heures avant de souffrir et de mourir, Jésus consacra le pain et le vin afin qu'ils fussent Sa chair et Son sang, et ajouta : « Faites ceci en mémoire de moi. » Ces mystérieuses paroles, cette transsubstantiation de deux humbles espèces issues des fruits de la terre en réalités surnaturelles, étaient chargées d'une double signification. La mort du Christ, son oblation volontaire, étaient annoncées par là, bien avant que les ennemis de Jésus fussent les agents de son sacrifice : « Chaque fois que vous mangez ce pain et buvez à ce calice, dit saint Paul , vous proclamez la mort du Christ, jusqu'à ce qu'il vienne. » (I Cor., xi, 26.) Et, en même temps, parce qu'il offrait aux siens le pain et le vin ineffablement changés, il les faisait participer à un bien autre banquet que celui de la Cène, au banquet de la Vie qui ne passe pas. Ainsi la Messe est-elle de trois façons un mémorial : elle reproduit les gestes et les mots consécratoires de la Cène ; elle est le souvenir vivant, tout chargé de tragique, du sacrifice du Calvaire ; elle est le banquet où chacun des baptisés est convié.
Le noyau historique de la Messe est donc là, dans la reproduction de la Cène, dans ces gestes et ces paroles enseignées par le Christ et dont la foi des premiers fidèles savait percevoir l'infinie signification. On peut imaginer ainsi la toute première Messe, celle qu'au lendemain immédiat de l'Ascension ou de la Pentecôte, les Apôtres durent célébrer : toute simple, réduite à la répétition exacte de ce qui avait été appris. Durant tous les temps apostoliques, elle dut conserver ce caractère d'austère simplicité : ainsi voit-on saint Paul, durant une de ses missions, célébrer « la fraction du pain » dans une modeste ambre, au troisième étage d'une maison, parmi les fidèles tassés à étouffer (Actes des Apôtres, XX, 7, it). Cette cène du mystère ne se distinguait même pas de l'agape, où chaque communauté primitive assemblait les siens, pour maintenir entre eux la fraternité dans le Seigneur.
Près de vingt siècles ont passé, et la Messe n'a pas conservé cet austère dépouillement. Des éléments autres se sont ajoutés aux données fondamentales venues de l'Évangile. Les plus essentiels procédent directement du service divin selon la Loi d'Israël ; les Apôtres n'étaient-ils pas des fils de Moïse? ne considéraient-ils pas qu'en se donnant à la Révélation du Christ ils devaient s'affirmer plus fidèles aux saints préceptes? Dans les synagogues juives — l'Evangile et le livre des Actes en sont témoins — le service divin comprenait deux parties : la prière et l'enseignement : on chantait ou l'on psalmodiait des oraisons bibliques, surtout tels ou tels de ces admirables Psaumes où la ferveur de l'homme s'exprime en termes insurpassables; on écoutait lire des passages du saint Livre, notamment de la Loi et des Prophètes. Les chrétiens ont continué ces usages et, lors même qu'ils furent entièrement détachés des observances judaïques, ils les transposèrent sur leur plan; les prières du début de la Messe, les lectures de l'Épître et de l'Évangile en proviennent tout droit.
Vers la fin du Ille siècle, la Messe était déjà fixée dans ses grandes lignes ainsi que nous la connaissons ; telle ou telle partie a pu, dans la suite, se rétrécir ou se développer ; l'économie générale de la cérémonie a conservé ses structures. Mais cette Messe primitive n'avait pas le caractère rigoureusement fixé de la nôtre ; autour des points fondamentaux, une certaine latitude était laissée à l'évêque, chef de la liturgie, au prêtre même, pour que la prière s'exprimât en effusion spontanée. Des différences marquées pouvaient exister entre les diverses façons de célébrer la Messe, différences qu'on observe aisément en comparant entre eux les antiques sacramentaires, ces missels solennels aux nobles calligraphies, aux ornements d'enluminures, qui furent en usage durant tout le haut moyen âge. De nos jours, on peut trouver la trace de ces différences dans les rits selon lesquels ont encore le privilège de célébrer la Messe certains diocèses (tel Lyon ou Milan), certains ordres (tels les Chartreux, les Dominicains ou les Prémontrés), et surtout dans les dissemblances entre les somptueuses et prolixes liturgies orientales et celles, plus simples, de l'Occident d'aujourd'hui.
La tradition vivante de l'Église a, au cours des siècles, introduit des éléments nouveaux ; même quand la musique qui les accompagne vient pas démontrer avec éclat, en rompant le sobre déroulent du chant grégorien, qu'ils n'appartiennent pas aux plus antiques données de la liturgie, ces ajouts se reconnaissent toujours à deux traits : ils coupent la ligne, l'enchaînement de la prière eucharistiqiie ; ils sont très souvent plus subjectifs, plus personnels. Ainsi le Gloria, était primitivement un chant d'acclamation réservé à la première des trois Messes de Noël, où il dit la joie du chrétien devant la naissance du. Sauveur ; ainsi le Credo est-il une affirmation personnelle de foi, introduite dans la Messe vers l'an Mille, peut-être pour répondre à des menaces d'hérésie. Tels gestes qui nous semblent décisifs et indispensables, la Grande Élévation par exemple, sont aussi des ajouts : quand des non-conformistes essayèrent de nier la Présence de Dieu en l'hostie, on leur répondit en la présentant solennellement au peuple fidèle. Il y a quelque chose d'émouvant dans ces couches superposées de la tradition qu'on retrouve au cours de la Messe : elles sont comme la preuve d'une filiation vivante, d'une fidélité sans cesse réaffirmée.
Telle que nous la connaissons, sous sa forme rigoureuse actuelle, la Messe en Occident est celle qu'a fixée, au lendemain du Concile de Trente, le pape saint Pie V. En. 1570, dans sa bulle Quo primum, il déclarait vouloir ramener le Missel à ses normes anciennes, c'est-à-dire l'élaguer de maints éléments adventices, et en même temps l'imposer unanimement au monde chrétien latin. C'est donc en liaison étroite avec la Primauté du Siège apostolique et sous la garantie immédiate du successeur de saint Pierre que la Messe a pris sa forme définitive : le Missel adopté par le Concile de Trente n'était-il pas celui dont on usait dans la Ville Éternelle, le Missel romain?
Aussi aucune de ses parties, dit le catéchisme du Concile de Trente ne peut-elle être tenue pour inutile et superflue » : toutes, jusqu'aux moindres mots, ont leur sens et leur portée. Le plus petit verset, la phrase qui dure à peine quelques secondes à dire, font partie intégrante d'un ensemble où s'associent et se proclament le don de Dieu, l'oblation du Christ et la Grâce que nous recevons. C'est comme une symphonie spirituelle, où tous les thèmes se reprennent, se complètent, s'unissent dans une seule intention.
Comment s'ordonne-t-elle? Une division, traditionnelle, fait allusion à un fait d'histoire : Messe des catéchumènes et Messe des fidèles, la première étant celle à laquelle les non-baptisés eux-mêmes pouvaient assister comme les baptisés, après quoi ils étaient renvoyés. Mais c'est le déroulement même de la liturgie, la courbe que suit son dessein, qui permet de marquer fondamentalement des temps, des « actes » dans le sens qu'on donne à ce mot appliqué à un drame. Ils sont cinq. Dans le premier, arrivant au seuil du mystère, je prie, je demande à Dieu pardon de mes fautes, je lui dis mon désir de le connaître, je le loue, je le supplie. Dans le second j'écoute l'enseignement de l'Église, d'abord tel que l'ont transmis les Apôtres ou tel que, prophétiquement, le Livre inspiré l'avait annoncé, puis tel que Jésus lui-même l'a donné dans son Évangile, enfin je le répète sous la forme résumée du Credo. Désormais c'est au coeur d'une liturgie sacrificielle que je me trouve placé. Le Christ s'offre lui-même dans une oblation qui est le centre même du mystère, et, à ce don rédempteur moi-même je m'associe. J'offre, par les mains du prêtre, mon témoin et mon représentant, ces produits de la terre qui vont être changés, et cela encore n'est qu'un signe, celui de l'oblation plus essentielle, plus intérieure que je fais de moi-même, l'offrande étant l'offrant. Le quatrième temps, le plus grave, est celui du sacrifice : l'immolation de la victime, c'est moi-même qui l'accomplis, intimement participant à ce qu'accomplit le prêtre, à la fois sacrificateur et victime ; la chair divine est clouée sur la croix ; le sang divin est répandu. Enfin, comme le Christ l'a voulu, je reçois, je communie ; au banquet de la vie, je suis rassasié.