DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Le Cep et les Sarments

Titre de la page:

 

Quelle doit être l'attitude du chrétien du monde.

Nom de l'auteur:
Clément-Tilmann

 

                      Quelle doit être l'attitude du chrétien du monde.

Nous avons déjà discuté beaucoup de points concernant tes relations personnelles avec Dieu. Voici maintenant la grande question: Qu'en est-il du monde? Ne me détourne-t-il pas de Dieu? Je n'ai des rapports avec Dieu que quelques minutes par jour, puis mon attention s'applique à d'autres objets: ma profession, ma famille, mes loisirs, ma nourriture et mon repos. Est-ce bien? Mais alors, le monde me détourne constamment de Dieu, il constitue un obstacle à mes rapports avec lui. Comment donc concilier ces deux obligations: appartenir çomplètement à Dieu et vivre pourtant dans le monde? N'y a-t-il pas là une contradiction insoluble? Vivre dans le monde, s'intéresser à lui, est-ce se situer quelque peu hors de l'ordre, se détourner de Dieu?

Les chrétiens sont loin d'apporter des réponses nettes à ces questions. Aussi bien, les conseils donnés semblent contradictoires. D'une part faire peu de cas du monde, nous en libérer, voire l'abandonner ou le mépriser; d'autre part, y vivre, nous y

intéresser, nous en rendre maîtres et régner sur lui. Par notre profession, nous sommes tenus de le servir, de l'administrer, de lui donner forme. Com­ment concilier ces diverses vues? Pour le dire de façon très concrète: n'est-ce pas une imperfection de devenir mécanicien d'autos, ou modiste, et de se marier un jour, au lieu de dire adieu au monde et d'entrer au cloître? N'est-il pas très profane, voire méprisable, d'aimer nager et danser, de manger volontiers une tarte aux fraises ou de mettre avec plaisir une robe de soie, au lieu de renoncer à toutes ces satisfactions pour l'amour de Dieu? Ou bien Dieu reste-t-il étranger à tout cela? Beaucoup de jeunes chrétiens souffrent de ne pas y voir clair. Ils ne se contentent pas de n'être des chrétiens qu'à moitié; ils veulent vivre en vrais chrétiens, ne pas marchander avec Dieu, ils veulent opter pour lui nettement, absolument, et se donner à lui. Mais qu'exige donc Dieu? des sacrifices? le renoncement? Et quand? toujours? Comme conséquence de cette équivoque, ils éprouvent un malaise en beaucoup de leurs actes ou même ils ont constamment mauvaise conscience. Nous essayerons donc d'élucider ces problèmes, nous demandant d'abord:

Quel est le rapport du chrétien avec la création
divine?
Dieu a créé le monde et toutes choses en lui dans la plénitude de l'amour et de la joie, et il a fait de l'homme son couronnement. Il l'a élevé à la dignité de fils et lui a confié le monde pour qu'il y vive, s'y épanouisse, y prospère, s'y multiplie, le gouverne, en fasse usage, y établisse un ordre et s'en rende maître quand le monde se montre rebelle. Telle est la mission donnée par Dieu à l'homme au commencement.

Il est vrai que ce rapport originel avec le monde a été gravement troublé par l'orgueil de l'homme; toutefois il demeure fondamental, maintenant encore, et plus un être redeviendra enfant de Dieu, fils ou fille de ce Créateur par la grâce de la Rédemption, plus le rapport originel se rétablira en lui. Le premier acte de l'homme à l'égard de la création doit être de regarder, de s'étonner, d'aimer, Dieu aimant le monde, lui aussi, et tous les êtres qu'il renferme. L'homme contemple plein de joie toutes les merveilles secrètes de la création et leur signification insondable qui reflète le mystère divin. Regarde un nuage blanc en été! Il est plus qu'une accumulation de gouttelettes d'eau, plus aussi qu'un dispensateur d'ombre. Du fait qu'il est lumineux et en même temps voilé, il peut devenir un symbole du Dieu invisible comme dans la traversée du désert ou sur la montagne de la Transfiguration.

Regarde la source qui fait son premier bond pour entrer dans l'existence. Elle est plus qu'un gouffre d'où jaillit un mélange d'hydrogène et d'oxygène. Elle recèle en quelque manière le mystère de la première origine, de Dieu. Tu peux parcourir ainsi toute la création. Partout sont cachés les mystères du Créateur. C'est pourquoi l'homme vraiment pieux accueille la création dans sa piété. Jésus nous a montré l'exemple. Une piété dans le vide devient facilement anémique et sans réalité. Le monde appartient à l'homme et c'est cette qualité d'hommes que requiert notre piété.

Le second devoir de l'homme envers la création est d'en faire usage. L'ermite aussi mange et boit, profite de la lumière du soleil et s'étend sur le sol pour dormir. Mais il faut considérer cet usage comme un don accordé par le Créateur et le recevoir de sa main avec reconnaissance. Chez beaucoup de peuplades primitives non corrompues, on peut constater que manger est un acte de piété. Ils ont encore le sentiment, l'expérience venue des origines que, dans la nourriture, l'homme reçoit ce qu'il n'a pas créé lui-même, que Dieu lui fait un présent. Pour nous, chrétiens d'aujourd'hui, ce sentiment a en grande partie disparu. Manger doit redevenir pour nous un acte de piété, nager une action de grâces. Nous accueillerons le vent qui souffle dans nos cheveux comme une caresse de Dieu, le bienfait du soleil qui nous donne sa chaleur et l'ombre frache qui nous repose seront reçus comme des dons. Plus nous sommes capables de nous comporter ainsi, plus notre « oui » à ces dons divins peut être joyeux et pur, sans que nous soyons effleurés par la crainte d'accomplir un acte de moindre valeur ou imparfait quand nous les utilisons. Car, dans les créatures, nous rencontrons Celui « qui vêt les fleurs des champs », « qui nourrit les oiseaux » et « qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. » (MATTH., VI, 30, 26; V, 45.)

Le troisième devoir de l'homme est de régir le monde. Nous avons dit déjà, dans notre entretien spirituel, que les choses et les personnes que nous rencontrons représentent pour nous des tâches. Dieu nous les adresse. Nous lui parlons pour ainsi dire quand nous leur répondons comme il convient et que nous correspondons aux intentions divines dans l'usage que nous en faisons. L'intention de Dieu, son dessein à l'égard de ses créatures est la bienveillance. Il les aime et veut qu'elles prospèrent. Quand donc le paysan laboure et cultive son champ, qu'il prend soin de ses animaux sans être un exploiteur et un accapareur, il sert l'intention de Dieu; son acte le fait pénétrer de plus en plus dans le dessein divin. De même l'ouvrier et l'ingénieur, l'éducateur et le médecin ont sans cesse affaire au Créateur parce qu'ils doivent donner forme à son oeuvre et la poursuivre. S'ils veulent le faire convenablement, ils lui demanderont quel a été son dessein, ils entreront dans ses intentions et ses vues.

Il faut que nous rapprenions par la base que notre commerce avec le monde créé n'est pas étranger à nos rapports avec Dieu, à notre piété. Il nous faut sans cesse animer ces rapports d'une vie nouvelle par nos relations avec le monde, afin que notre piété ne soit pas étrangère au monde et que notre rapport avec le créé ne soit pas sans piété.

En recevant les dons divins avec reconnaissance, en régissant convenablement le monde, apprenons de nouveau à rencontrer Dieu dans un regard émerveillé. Exerçons-nous à entrer dans ses desseins à l'égard du créé, sans avidité ni rapine, sans vouloir posséder et tirer à nous, sans être des tyrans et des exploiteurs, mais en lui permettant de prospérer, en lui faisant et lui voulant du bien. Soyons tout remplis du désir de donner du bonheur à toutes les créatures par notre attitude, surtout aux hommes. Soyons des maîtres et des administrateurs exerçant bien leurs fonctions, et qui, avec sagesse et bonté, justice et force, veillent à ce que les créatures de Dieu prospèrent et se sentent à l'aise entre nos mains. C'est ainsi que l'homme doit se comporter envers la nature, et de même le garçon envers la jeune fille, les parents envers les enfants, le patron de l'usine envers son ouvrier et inversement. De même encore un peuple à l'égard du peuple voisin. Alors tout ira bien et par là, nous-mêmes aussi deviendrons meilleurs. Bien plus: ce sera un peu comme si la nouvelle création avait commencé dans le monde.

Nous avons donc tiré les choses au clair: nous n'avons aucune raison, aucun droit de mépriser la création de Dieu, car Dieu lui-même ne la méprise pas. Bien plutôt: il nous faut hautement l'apprécier comme étant son oeuvre et un don qu'il nous fait, l'aimer et la recevoir de lui en toute reconnaissance. Ce que Dieu nous a confié pour que nous le régissions, considérons-le comme une tâche. Mais, en même temps, tenons les choses créées pour moindres que les valeurs éternelles. Abandonnons avec joie tous les biens de ce monde quand un bien plus noble est en jeu que Dieu réclame de nous et qui nous rapproche de lui. Tu vois donc que nos relations avec Dieu ne sont pas épuisées par notre rapport personnel avec lui, c'est-à-dire par la prière. Le valet, lui non plus, ne parle pas constamment à son maître, mais va aux champs et laboure. Ce faisant, il ne se détourne pas intérieurement de lui, il est au contraire entièrement à son service; il remplit sa tâche dans l'obéissance, réfléchit aux intentions de son maître et cherche à y répondre dans cet esprit.

De même, pour le chrétien, il existe parallèlement à son rapport direct avec Dieu un rapport indirect: le service que, en son nom, nous remplissons à l'égard du monde et des hommes Il ne nous sépare pas de lui, il peut même nous conduire à toujours plus d'obéissance et d'amour, au don complet de nous-mêmes à Dieu. Nous avons déjà vu plus haut comment la vie quotidienne elle-même peut nous mener à une rencontre constante avec lui. Nous n'avons qu'à donner sans cesse une vigueur nouvelle à cet état d'esprit.


Quel est le rapport du chrétien avec la culture et la technique?

Le terme « monde » ne veut pas dire seulement « création divine ». Il désigne aussi l'ensemble auquel les hommes ont donné une structure: le village, la ville, ce qu'ils renferment et ce qui s'y passe. Quelle est l'attitude du chrétien à cet égard? Notre rapport personnel avec Dieu et ce que nous rencontrons dans les rues de la grande ville sont-ils en opposition irréconciliable?

Examinons ce point.

Il faut d'abord que tu le saches bien: il y a une culture et une technique bonnes et voulues par Dieu. Elles auraient existé certainement aussi au Paradis terrestre si les premiers hommes y étaient demeurés plus longtemps. Ils auraient sans doute fabriqué des objets de jolie forme pour contenir leur boisson et ils auraient pris avec leurs enfants des repas conformes à de bonnes règles. Tels sont les débuts et les bases de la civilisation. Ils auraient aussi fabriqué des outils comme ils en ont fait pour cultiver le jardin et soumettre le monde, conformément à la mission donnée par Dieu. Tel est le commencement de la technique. Une telle civilisation, une telle technique correspondent à l'intention créatrice de Dieu. C'est pourquoi l'attitude du chrétien en face d'elles est la même qu'à l'égard de la création non corrompue. Il les protège et les aime. Il les accueille avec reconnaissance, utilise les possibilités qu'elles lui offrent, continue à leur donner une forme et un sens pour la vie de l'homme. Il sait qu'il doit régir la technique, il l'utilise dans la lutte contre les besoins et les difficultés de la vie et n'abandonne la possibilité de s'en servir que si un but plus haut lui est proposé.

Cette technique non corrompue existe-t-elle encore aujourd'hui? Naturellement. Le marteau et la bicyclette ne sont pas en soi corrompus, non plus que la machine d'imprimerie et l'appareil de prises de vue. Or ce qui n'est pas corrompu, nous pouvons l'aimer et l'utiliser comme la création elle-même, sans que nos rapports avec Dieu soient troublés de quelque manière si nous nous comportons convenablement.

Malheureusement, il est possible que l'homme se serve au contraire de ces choses pour faire le mal. Il existe des illustrés choquants et des films immoraux. Il existe des casernes d'habitation nuisibles à la famille et des lieux de travail malsains. Mais au niai, au péché, le chrétien dit son « non » clair et absolu. Peut-être a-t-il le moyen d'enlever l'endroit gâté comme un morceau moisi dans le pain. Il le fait alors sans être obligé de tout jeter. Peut-être aussi l'endroit gâté pénètre-t-il l'ensemble comme un poison; alors le chrétien dit « non » à l'ensenble. Mais si la lutte peut libérer ce qui est actuellement corrompu, le chrétien s'emploie avec intelligence et force à arracher toute la zone de corruption et à lui donner une autre forme, en esprit chétien.


Le monde hostile à Dieu

Le monde de la culture peut aussi être corrompu d'autre manière et plus profondément. L'homme ne veut alors que les biens de cette vie, n'est déterminé dans ses pensées et ses désirs que par la recherche de la jouissance, de l'argent, de la puissance. Ce qui en résulte est, au sens spécial du terme, le «monde» qui se ferme à Dieu, se rend indépendant de lui et peut dégénérer en hostilité à Dieu et en haine de lui. C'est dans ce sens que Jésus parle du « Prince de ce monde » ou dit: « Ne vous étonnez pas si le monde vous hait. » Le chrétien ne saurait pactiser avec ce monde-là. Sa réponse est un « non » déclaré et son combat contre le mal. Seuls peuvent être ici mises en oeuvre la prière et l'action missionnaire pour le salut des hommes


Le monde: une tâche

En quelque sens que nous prenions le terme « monde », nous voyons qu'il nous est donné comme tâche. Que le paysan cultive son champ, que la femme mette au monde et élève ses enfants, que l'industriel organise son affaire ou que l'architecte construise une cité d'habitation, que le jeune ouvrier de fabrique se mette en garde contre l'incroyance ou que le missionnaire parte vers des terres étrangères pour gagner les âmes au Christ, toujours l'homme est placé devant une tâche que Dieu lui a donnée, qui correspond à la volonté divine, qui doit ainsi devenir un service et un don de soi-même à Dieu.

Personne ne peut complètement se soustraire au monde. Les religieux qui se détachent de beaucoup de biens le font pour se consacrer aux hommes avec un amour d'autant plus pur et désintéressé. Ou bien ils ont pris en quelque sorte congé des responsabilités profanes pour se donner à Dieu et aux choses saintes plus complètement que ne peuvent le faire les responsables de la cité; toutefois, ils le font en tant que membres du corps mystique du Christ, ils assument une tâche que les autres remplissent trop peu et pourtant, par leur prière et leur vie, ils prennent encore sur eux la charge du monde.

Qui considère le monde comme une tâche donnée par Dieu se trouve par là contraint de se détacher de soi. Ce n'est pas lui-même qu'il a en vue, mais ce qui s'offre à lui, à quoi il se donne, de quoi il doit répondre. Il demande à son Créateur quelles sont ses intentions, pense les pensées divines après Dieu et donne ensuite à la parcelle du créé qui lui est confiée la forme voulue par Dieu. Ses bonnes dispositions se développent par là: sincérité du regard, obéissance à l'égard de la tâche, don de soi à la volonté divine, amour du prochain, fidélité, patience, loyauté dans l'accomplissement. Et tout cela mûrit sainement, sans artifice, peut-être même sans que l'homme y prenne garde, sans qu'il en ait conscience. Quant à celui qui se donne à une tâche d'apostolat, qui participe à l'oeuvre paroissiale, s'engage pour la foi dans le cadre de son travail ou collabore à la mission mondiale, il progresse tout particulièrement dans le sens de Dieu.

Pour celui qui considère le monde comme une tâche que Dieu lui propose, dont les données réclament de lui obéissance et amour, sa sphère devient un lieu et un moyen de sanctification, et même le moyen essentiel et normal. « La femme fait son salut en mettant des enfants au monde », dit un texte de la Sainte Ecriture. Ce qui est dit de k femme et de sa tâche maternelle est valable de façon correspondante pour toutes les autres vocations, pour toutes les situations de la vie. C'est pourquoi aussi Jésus prie ainsi à la dernière Cène: « Je ne vous demande pas de les enlever du monde, mais de les préserver du mal. » (JEAN, XVII, 15.)

C'est le monde qui, par ses tâches, nous développe et nous enrichit, c'est lui qui nous permet de nous accomplir. Il est le champ de notre vie, de notre travail, de notre combat. C'est là que nous pouvons donner les plus hautes preuves du service désintéressé, du don le plus pur de nous-mêmes, du renoncement résolu, du plus magnifique témoignage pour Dieu. Ici, non seulement nous l'honorons par la ferveur de notre prière, mais nous le servons en même temps par l'engagement de toutes nos forces, lui qui nous a ordonné de l'aimer ainsi. Il n'est pas nécessaire que nous réfléchissions sans fin à ces tâches ou que nous nous les proposions artificiellement. Dieu nous les offre, et celui qui les accomplit selon sa volonté deviendra tel que Dieu veut qu'il soit.


SANCTIFICATION PERSONNELLE ?

Les hommes ont des comportements différents à l'égard du monde. Nous trouvons beaucoup d'atti­ tudes et de nuances, depuis la domination cruelle et la jouissance insatiable, jusqu'au service pur et désintéressé. Liés d'amitié avec le siècle, certains s'y sont gentiment adaptés, devenus par là de braves gens moyens. Tel autre se comporte comme un administrateur consciencieux et fidèle. L'exigence de sanctification personnelle s'adresse à de tels individus. Que faut-il en penser?

Nous avons vu que notre destin valable devant Dieu requiert en grande partie la vision droite et l'accomplissement convenable de nos tâches dans le monde. Mais ce terme, « sanctification personnelle », signifie davantage. Il rappelle les paroles de la Sainte Ecriture: « Soyez saints dans toute votre conduite comme est saint celui qui vous a appelés. » (I PIERRE, I, 16.) « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (MATTH., V, 48.) « Je suis venu pour apporter le feu sur la terre et comme je voudrais qu'il fût déjà allumé! » (Luc, XII, 49.)/ L'homme est appelé à se donner totalement à Dieu. Il faut que, de plus en plus, nous ayons devant les yeux son absolue sainteté, que nous nous efforcions de ne l'offenser par aucun péché, de vaincre toujours davantage nos imperfections, de lui donner d'un coeur pur la juste réponse de la vie et de l'aimer de tout notre coeur. Cela ne va pas sans un travail envers soi-même, sans un combat contre ses défauts, sans purification, sans un effort pour le glorifier par un amour attentif et parfait. Effort de perfection: telle est la signification juste et noble que le terme « sanctification personnelle » devrait véritablement avoir.

Mais ce terme n'est pas bon. Il provoque des malentendus; peut-être même provient-il d'une conception quelque peu erronée. Car notre sanctification est avant tout l'oeuvre de Dieu et non la nôtre. C'est lui qui doit d'abord nous appeler nous rendre sa saintete accessible nous acheminer vers la connaissance de nous-mêmes et le repentir, mettre en mouvement notre volonté paresseuse, nous attirer à lui et enfin nous faire don de la persévérance et de l'accomplissement. Voilà pourquoi il dit dans Isaïe: « Je me laissais trouver par qui ne me demandait pas, je me révélais à qui ne me cherchait pas. » (IsAïE, LXV, 1; Rom., X, 20), et saint Paul s'exprime ainsi: « C'est Dieu qui opère le vouloir et l'accomplissement comme il lui plait. » Phiil, II, 13.) Il faut que ce soit Dieu qui commence toute action en vue de notre salut, qui l'accompagne constamment et qui la parachève enfin. « Sans moi, vous ne pouvez rien faire», dit Jésus. (JEAN, XV, 5.) Notre effort n'est qu'une préparation à la sanctification par Dieu ou une collaboration avec sa grâce qui nous sanctifie.

Mais une autre raison encore nous rend perplexes devant cette expression. Le terme « sanctification personnelle » dirige, sans qu'on le veuille, l'attention sur le moi propre. L'homme est ainsi porté à tourner ses regards sur lui-même, à se préoccuper de lui-même au lieu de fixer les yeux sur Dieu, sur sa gloire et sur le bien du prochain. Or, justement, la sainteté consiste dans l'amour pour Dieu, dans le don de soi-même à Dieu par l'obéissance et l'amour, et dans la communication de cet amour aux hommes. L'homme tourne ainsi son regard vers l'Autre: vers Dieu qu'il commence à aimer ardemment, vers le prochain qu'il veut servir avec désintéressement. Le moi propre se trouve ainsi à l'arrière-plan. Malgré cela et par là, précisément, dans le don de soi-même à l'Autre, il trouve son juste accomplissement. La parabole du bon Samaritain nous le fait bien comprendre. Le lévite et le prêtre qui passèrent devant l'homme à demi-mort avaient certainement travaillé avec zèle à leur sanctification, selon la coutume des Pharisiens. Ils observaient minutieusement les nombreuses prescriptions de la loi et donnaient d'abondantes aumônes. Ils faisaient d'innombrables sacrifices. Cependant, ils n'agissaient pas ainsi pour se donner à Dieu et secourir le prochain, mais pour avoir une valeur aux yeux de Dieu el ne pas encourir de blâme. Il s'agissait là de leur moi. L'homme à demi-mort les laissait donc froids. et ils poursuivirent leur chemin.

Le Samaritain ne savait sans doute que fort peu de choses sur les moyens de se sanctifier personnellement, mais il avait le coeur ouvert et un regard d'amour pour le prochain; certainement aussi il lui était souvent déjà venu en aide. Voilà pourquoi il intervint sans crainte de se salir, conduisit le blessé à l'hôtellerie et prit encore sur lui toutes les charges: il donna de l'argent, assuma les frais et revint une fois encore pour que l'homme ne manque de rien, son sort lui tenant vraiment à coeur. Ce faisant, il ne pensait sans doute même pas à sa propre perfection.

La pensée de la sanctification personnelle ne conduit-elle pas parfois aussi à des erreurs fondamentales de comportement dans le domaine chrétien? Certaines personnes s'imposent bien des sacrifices, mais elles ne veulent pas être dérangées dans l'ordonnance de leur journée et de leur vie. Elles sont très attachées au bien et aux valeurs religieuses, elles donnent aussi aux oeuvres de charité, mais il leur serait désagréable de se salir les doigts. Surtout, elles ne voudraient pas courir de risques et s'occuper ainsi d'un malheureux, ce qui aurait pour elles des conséquences et pourrait provoquer toute une série d'autres devoirs en vue de le secourir... Elles ne veulent faire de tort à personne, mais elles ne veulent non plus avoir affaire à personne; elles se construisent peut-être un monde de sacrifices et d'exercices spirituels artificiellement conçu, mais elles abandonnent le prochain à sa des­ tinée et le monde aux hommes sans Dieu.

Or celui-là seulement sera sauvé qui renonce à lui-même s'engage pour Dieu et son prochain, est prêt à courir des risques, se préoccupe les personnes et des circonstances de son milieu, accepte les obligations qui résultent de ces rencontres et qui lui créent des devoirs. Les difficultés peuvent être beaucoup plus grandes que celles des sacrifices que l'on choisit soi-même. Mais telle est la manière d'agir de Jésus. Toujours ce sont les rencontres avec la situation et les interrogations des hommes qui provoquent ses actes et ses réponses. Sa vie n'est pas déterminée par un programme rigide. Il assume profondément, si absolument le devoir de l'amour envers les pécheurs qu'il recule pas non plus, quand la mort est exigée de lui comme suprême et nécessaire acte d'amour.