DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE?

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Le Cep et les Sarments
Titre de la page:

L'éducation personnelle comme
 basse de formation

Nom de l'auteur:
Clément-Tilmann
 

L'éducation personnelle comme  basse de formation

Certaines personnes ne font pas de progrès dans la vie spirituelle non parce qu'elles n'y attachent pas de valeur, qu'elles sont indifférentes envers Dieu ou n'ont pas de bonne volonté, mais parce qu'il leur manque des choses tout à fait banales dans l'ordre humain. Tout ce qui arrive dans la vie religieuse et à l'intérieur de l'Eglise repose sur des données naturelles. Lorsqu'elles font défaut, les choses les plus saintes ne se réalisent pas. L'aumônier ne s'est pas clairement exprimé; voilà pourquoi le sacristain n'a pas emporté avec lui l'hostie et le vin, et la sainte messe n'a pas pu avoir lieu. Le monteur n'a pas suffisamment examiné le moteur de l'avion, voilà pourquoi celui-ci est tombé et toute une mission a pris fin par la mort des missionnaires. De même, la vie religieuse de bien des chrétiens ne se développe pas parce qu'ils ne font pas d'efforts sur le plan naturel. L'un ne se lève pas à l'heure, il en résulte qu'il bouscule régulièrement son emploi du temps sans s'être uni à Dieu dans la prière et lui avoir consacré sa journée. Un autre lit le soir au lit jusqu'à ce que ses yeux se ferment; il oublie sa prière ou ne donne à Dieu que ses dernières pensées déjà tout engourdies de sommeil Un tel vit dans sa famille où la radio joue presque sans arrêt, de sorte que tout recueillement intérieur est impossible. Un autre encore est continuellement happé par son travail; il en résulte que sa prière se fait en hâte et ne s'épanouit pas. Un autre est superficiel, d'autres sont distraits, indisciplinés dans leurs plaisirs, cherchent continuellement du nouveau. Bien d'autres incidents encore corrompent l'atmosphère intérieure. La conséquence en est une vie religieuse non développée, sans joie, de plus en plus négligée ou limitée au minimum.

Il pourrait paraître ridicule, dans un livre qui traite des sujets les plus saints, de parler de banalités telles que la nécessité de se lever à temps. Cependant, tout le bien que nous cherchons à réaliser par ces entretiens spirituels peut être anéanti par ces banalités. Sans discipline personnelle, en effet, rien ne va. La discipline et l'éducation personnelles sont si nécessaires qu'elles sont exigées de tout homme Même un chef de gangsters ne peut rien obtenir s'il ne se discipline pas, s'il ne montre pas sa valeur à ses compagnons par la domination de soi-même, la patience, le courage, et l'esprit de camaraderie. Voilà pourquoi il est bon de se demander parfois en toute simplicité et tranquillement: « Qu'est-ce qui peut bien m'empêcher d'avoir un rapport vivant avec Dieu? » Peut-être est-ce seulement un désordre banal qui fait obstacle à ce lien sacré. Or quand on connaît les causes, il faut s'attaquer à ces difficultés avec courage et résolution. On a souvent besoin de beaucoup de patience, peut-être même d'opiniâtreté. Mais le temps est ici notre meilleur allié. Si nous nous associons à lui et si nous n'avons pas le souffle court, nous gagnerons la partie.

Ici, l'exercice éprouvé de la résolution particuilère nous rendra d'excellents services. Comme notre attention a des limites et que notre force n'est pas extrême, nous ne commencerons pas le combat contre tous nos défauts en même temps; nous viserons le plus fréquent ou le pire et nous ferons courageusement ce qui lui est contraire. Prenons cette résolution chaque matin dans notre prière et demandons-nous chaque soir à quel point nous l'avons tenue. Pour les défauts opiniâtres, il est même recommandé de se munir d'un calendrier de poche et d'inscrire jour après jour dans quelle mesure nous sommes restés fidèles à notre propos. Nous pourrons bientôt constater avec joie nos progrès. Mais ce n'est pas seulement le combat contre les défauts qui sert à édifier une vie chrétienne. Celle-ci a pour véritable fondement des qualités humaines saines, sans raideur, naturelles et généreusement développées. En obéissance à la volonté de Dieu, nous devons donc nous efforcer de devenir des êtres naturellement normaux et sains, formés et éduqués, ayant tenue et discipline, goût et style. C'est servir Dieu comme on le doit, car il veut que nous nous développions convenablement, dans la sérénité et la joie de notre propre devenir.Il est vrai qu'il est également possible à Dieu d'élever par sa grâce un homme plein d'entraves ou de mauvaises dispositions, et de faire précisément de son courage à supporter pour lui tous ces désordres une voie d'accès à son amour. Dieu peut aussi « écrire droit avec des lignes brisées »; il peut même faire surgir des pierres des enfants d'Abraham. (Mimai., III, 9.) Mais c'est son oeuvre divine qu'il réalise alors malgré ces obstacles. Il veut d'abord nous mener par une autre voie.

Il existe, il est vrai, un mode d'éducation personnelle dans lequel celle-ci est plus qu'une simple base naturelle et peut devenir une véritable vie spirituelle quand les efforts et le contrôle de soi visent directement à la vie avec Dieu, quand la résolution particulière se résume à peu près ainsi: penser souvent à Dieu, lui adresser volontiers un hommage au cours de la journée, être bienveillant et amical envers tout le monde pour son amour, tout faire pour lui, vivre en sa présence. Alors l'éducation personnelle devient un effort en vue de la vie sainte elle-même


« JE RETOMBE SI SOUVENT DANS MES FAUTES »

Elisabeth était toute malheureuse. Souvent déjà elle s'était reprise et jamais rien ne marchait droit. L'humeur capricieuse de sa mère contre laquelle elle se défendait par la dissimulation, le manque de confiance et d'affection, la situation qui en résultait, où tout lui était indifférent, où elle laissait tout aller — hélas! il y avait là une masse de fautes dont elle ne sortait pas. — C'est pourquoi aussi je sais que Dieu ne peut rien trouver de bon en moi. Pourquoi donc prierais- je encore? Ce n'est que de l'hypocrisie puisque je manque ainsi de courage devant lui. Sans quoi il faudrait que je change et je ne le peux pas. J'ai déjà fait tant d'efforts, j'ai déjà essayé tant de fois. J'aimerais bien par ma vie faire un peu plaisir à Dieu, mais je n'en viens pas à bout. Comme je sais maintenant que je ne réussis même pas à être telle que je dois être normalement, il n'y a pas de sens à ce que je continue à prier et à avoir une vie religieuse.

Le prêtre auquel elle était venue confier sa misère eut un regard aimable et plein d'affection. Il sourit même un peu. Puis il dit:

•  Elisabeth, je crois que le bon Dieu est content de toi.

•  Comment pouvez-vous dire pareille chose? repartit vivement l'adolescente, et elle regarda le prêtre, surprise et incrédule.

•  Parce que tu es sincère et honnête et que tu ne veux pas être hypocrite devant Dieu. Est-ce vrai?

•  Oui, c'est vrai.

•  Vois-tu? Et cela, c'est très beau. Et plus encore: parce que tu voudrais bien faire et que tu prends les choses au sérieux.

•  Oui, c'est vrai aussi.

•  Je peux même te dire davantage: parce que tu aimes Dieu. Tu viens de me dire toi-même que tu voudrais bien lui faire plaisir.

•  Mais puisque je n'en suis pas capable...

•  Je vais te tirer d'embarras par une comparaison. Imagine que tu aies deux fils. L'un ne te donne aucun souci: il travaille bien en classe, ses vêtements restent propres, il se comporte correctement à ton égard, mais tu as le sentiment qu'il est froid et indifférent envers toi. L'autre est un garnement qui t'a déjà contrariée bien des fois avec ses mauvaises notes et ses pantalons déchirés. Mais quand il t'embrasse en te disant bonne nuit, tu constates toute son affection de jeune garçon pour sa mère. Lequel des deux préférerais-tu?

•  Sûrement le second.

Bien qu'il ne soit bon à rien. Exactement comme toi devant Dieu, n'est-ce pas? Comprends-tu maintenant? Dieu t'aime malgré tes fautes. Il voit hien ton désir. Il y a même beaucoup d'avantages à ce que, de cette manière, tu sentes un peu, tout au fond, ta propre pauvreté et ta faiblesse. De telles expériences nous font voir la vérité et nous rendent humbles. Alors on comprend à quel point on dépend de Dieu. Or Dieu peut tirer meilleur parti des humbles que des gens fiers de leur vertu. De plus, tu as une merveilleuse occasion de faire quelque chose pour Dieu: combattre tes défauts avec beaucoup de courage et de patience sans te laisser rebuter par aucun insuccès, tout cela par amour pour lui. Tu verras comme cette façon d'agir va te faire mûrir. Quant à l'affaire avec ta mère et à tous les tracas qui en résultent, nous en discuterons plus tard. Peut-être faudra-t-il aussi que je lui en parle. Mais en ce qui concerne tes rapports avec Dieu, je ne m'inquiète pas beaucoup à ton propos. Naturellement, il faut que tu fasses des efforts à la maison je peux d'ailleurs m'imaginer que tu es quelquefois insupportable. Malgré cela, tu dois prier et tu n'as pas besoin d'avoir peur de te montrer déloyale en le faisant. Réfugie-toi dans les mains de Dieu comme un petit oiseau dont l'aile est cassée. Il saura te guérir.

La jeune fille écouta sans dire mot, les larmes aux yeux. Elle avait compris une chose profonde qui la rendait heureuse. Malgré toutes les déceptions, son coeur était rempli d'une nouvelle béatitude. Ce que le prêtre lui avait dit est très exact et aussi très consolant. Quand une personne qui fait des efforts faiblit moralement, ce n'est pas comme si elle était mauvaise, voire rejetée par Dieu. Comme c'est important que certains jeunes le sachent quand ils ne viennent pas à bout de certaines difficultés! Par de telles expériences, Dieu nous exerce à l'humilité. Combien ont, précisément à cause de leur défaillance, subi victorieusement la grande épreuve grâce à leur confiance absolue en Dieu, leur lutte vaillante, leurs redressements sans cesse répétés, et grâce à un amour d'autant plus grand qu'il voulait compenser ce qui faisait défaut en d'autres domaines.


MORTIFICATION

Dans un cercle de jeunes, on lisait un livre où se trouvait le mot « mortification ». L'un d'eux posa alors cette question:

•  Qu'est-ce qu'il faut penser de la mortification? La question provoqua la conversation suivante:

•  Je crois que nous nous mortifions trop peu.

•  Je ne comprends pas du tout ce que ce mot peut signifier. Que faut-il donc mortifier?

•  Soi-même, naturellement!

•  Soi-même? Qu'est-ce que ça veut dire? Dans « mortifier », il y a « mort ». Or on n'a pas le droit de se suicider!

•  Bien entendu. « Soi-même » signifie ici la même chose que dans l'expression « domination de soi-même », c'est-à-dire de nos instincts.

•  Je trouve que ce n'est pas bien exprimé. Mes instincts ne sont pas la même chose que moi-même.

•  Il est clair que l'on doit souvent dominer ses instincts, mais il ne faut pas les détruire. On ne le peut absolument pas, mais on peut et on doit les refréner.

•  Pourquoi alors dire « mortifier »?

•  Ce ne sont pas nos instincts que nous devons mortifier. Il y en a aussi de bons; on ne doit mortifier que les mauvais.

•  Existe-t-il vraiment de mauvais instincts?

•  Naturellement! Par exemple l'intempérance.

•  Mais ce n'est pas un instinct. Nous avons celui de nous nourrir et, comme beaucoup d'autres de nos instincts, il a une tendance à dépasser les limites, la juste mesure, par conséquent. Alors il devient mauvais.

•  Non, l'instinct reste bon; ce qui est mauvais, c'est de dépasser les limites. Tu vois par là que tu ne dois pas détruire ton instinct de manger, mais le désordre, l'excès.

•  C'est pourquoi aussi on ne dit pas « destruction » des instincts, mais « mortification ».

•  Pourtant, il y a aussi de mauvais instincts!

•  Nommes-en.

•  Par exemple la rage de détruire ou le plaisir de tuer.

•  Oui, certainement.

•  Non, je crois que ce ne sont pas vraiment des instincts. Ce sont de bons instincts dirigés vers un mauvais but ou dégénérés. Car Dieu n'a mis dans notre nature aucun instinct de destruction. Quand l'homme en rage détruit, c'est mal, naturellement, de même qu'est mauvais l'état d'esprit qui l'y pousse. Mais il y a peut-être à l'origine un sentiment de justice blessé ou quelque autre instinct valable.

•  Si c'est un instinct ou non, je n'en sais rien. Mais nous sommes bien tous d'accord sur ce point que nous ne devons pas garder en nous la rage de détruire et le plaisir de tuer. Et quand un instinct bon en soi franchit les limites, nous devons précisément mortifier cette transgression des limites. Nous venons de le voir par l'exemple de l'instinct de manger et de l'intempérance.

•  Mais je crois que si on mortifie seulement la transgression des limites et le désordre, on ne rentre cependant pas dans l'ordre.

•  Comment ça?

•  Parce que cela ne suffit pas pour maîtriser absolument l'instinct. Non seulement il faut le repousser jusqu'à la limite qui lui est prescrite, mais encore le tenir à l'étroit dans son domaine, de même qu'on redresse d'abord un fil de fer tordu au-delà de la ligne droite pour qu'il reste droit ensuite.

•  Alors cela signifie tout simplement que celui qui est immodéré dans le manger doit jeûner?

•  Et que celui qui est avare doit parfois s'arra­ cher du coeur une générosité magnifique. Celui qui lit avec passion fermera son livre intéressant au milieu de sa lecture, etc. Sans quoi il ne dominera jamais ses instincts.

•  Alors, au fond, la mortification est très rai­ sonnable.

•  C'est seulement le mot qui fait peur.

•  Mais je crois qu'il est bienfaisant pour nous tous de la pratiquer assez souvent.

Ce que disaient ces jeunes était juste, mais ils n'avaient pas tout dit. Pour comprendre ce qu'est la mortification, il faut se rappeler les paroles de saint Paul sur la mort et la résurrection du chrétien. II écrit aux Romains que, dans le baptême, ils sont morts avec le Christ, ressuscités avec lui et qu'ils vivent maintenant d'une vie nouvelle. (Rom., VI, 3 - 14.) Ces hommes ont donc été totalement transformés quand ils sont devenus chrétiens. Dieu leur est apparu comme la valeur ultime et suprême vers laquelle l'homme doit tendre, devant qui tout le reste est petit, éphémère ou méprisable. Ils avaient appris que le Christ est le premier-né dans la génération nouvelle des enfants de Dieu et qu'ils devaient être rendus semblables à lui. Cette transformation vitale trouvait sa première conclusion dans le baptême et recevait de Dieu une profondeur créée par la grâce. Ensuite, ce processus se poursuit pendant la vie entière. De plus en plus l'enfant d'Adam, qui fait de lui-même son propre centre, est transformé en enfant de Dieu dans l'amour pour Dieu et le prochain; de plus en plus le Christ se forme en lui.

Ce processus doit s'accomplir en tout chrétien. Notre vie exige non seulement que nous grandissions dans le Christ, mais, comme nous sommes malheureusement gênés par nos fautes et nos péchés, que nous mourions et ressuscitions avec lui. Cette transformation concerne aussi ce qui a été dit plus haut au sujet des instincts. Mais il s'agit de bien davantage: d'une nouvelle direction de vie, d'une parfaite conversion à Dieu pour être trans­formé par l'amour. La mortification (disons plus clairement le renoncement volontaire à la satisfaction des instincts ou une action qui leur est opposée) apporte ici un grand secours. Mourir à tous nos péchés et à ce qui est mauvais en nous pour ressusciter avec le Christ à une vie nouvelle, c'est finalement ce qui se passe dans chaque bonne confession; c'est ce qui doit se réaliser à chaque célébration de la messe, et même dans la prière quotidienne. Ce processus est au centre même de la vie chrétienne.


VRAIE IMAGE DE LA NATURE HUMAINE

Parmi tant d'histoires réellement arrivées, j'ai choisi ces exemples: Comment porter sa charge?

C'était le soir d'une longue promenade. Les sacs à dos pesaient et il fallait une fois encore escalader une montagne. Les plus jeunes devaient rassembler toutes leurs forces pour tenir. Alors un des garçons pensa au Seigneur portant sa croix et se dit intérieurement: •  Je porte mon sac à dos comme vous avez porté votre croix.

Puis il lui parut que cette pensée ne convenait pas. Il pensa: •  Un autre garçon qui peut-être n'est pas chrétien serrerait les dents et dirait: « Sois un homme Il ne faut pas prétendre ici à un secours aussi élevé. Oui, c'était vraiment comme une profanation de faire un rapprochement entre le sac à dos à porter el le Seigneur chargé de sa croix. Il faut le faire quand il s'agit d'une grande souffrance envoyée par Dieu. Ici c'était comme une dérobade et une lâcheté, alors qu'il aurait dû virilement engager ses forces. Non, ce n'était pas bien de penser ainsi. Il continua donc à porter vaillamment le sac à dos en pensant: •  J'ai voulu faire cette excursion, j'ai bourré mon sac. Maintenant, il faut que je tienne. Ce serait ridicule de flancher. Telle lui sembla être la bonne attitude. Puis il leva joyeusement les yeux vers le Seigneur et dit: •  C'est bien comme ça, n'est-ce pas? Pourquoi ne supporterais-je rien? Vous n'aimez pas les lâches. Tout pour vous, Seigneur!

Comment trouves-tu ces pensées? As-tu l'impression que ce garçon avait raison? Sa première intention était bonne et pieuse, et cependant un « court-circuit surnaturel », c'est-à-dire que, en appliquant là une pensée religieuse, il dépassait la solution prévue par la nature: le simple courage humain. Il y avait là une lâcheté comme il le reconnut justement. La seconde pensée était une solution naturelle et bonne. Dieu a donné à la nature humaine ce qui lui est nécessaire pour vaincre de telles difficultés. Mais la troisième solution est pleinement chrétienne: elle ne va pas au-delà du sentiment naturel de l'honneur et du courage juvénile. En outre, toute l'action est tendue vers Dieu.


Comment les choses ont-elles pu en arriver là?

— Hier, je suis sortie avec Monsieur Berger, notre nouveau comptable, dit Hélène à son amie plus âgée. Il est depuis trois jours dans notre entreprise. Tu sais, c'est vraiment un homme, et gentil avec ça. J'avais le sentiment que je pouvais me laisser complètement conduire par lui. Il m'a finalement invitée au restaurant. Nous avons déjeuné ensemble. Il a été très aimable avec moi, il me mettait quelquefois familièrement la main sur l'épaule. Puis il a commandé du cognac et nous étions de très bonne humeur. Quand nous sommes partis, il a appelé un taxi. Il voulait m'emmener chez lui. J'ai trouvé qu'il allait trop loin et j'ai pensé: « C'est contre la volonté de Dieu » et j'ai fait un sacrifice. Je serais bien allée avec lui, mais j'ai dit non et je suis rentrée à la maison par l'autobus.

•  Etait-ce vraiment un sacrifice, Hélène? demanda alors son amie.

•  Certainement, et même un grand.

•  Alors il y a quelque chose qui ne va pas dans toute ton attitude, dit l'amie. Dieu n'est pas d'accord.

•  Comment? Au moment décisif j'ai pourtant agi selon ma conscience et fait le sacrifice.

C'était bien d'agir ainsi et ce fut probablement ton salut, expliqua alors l'amie. Malgré cela, ton attitude n'est pas bonne. Premièrement, on n'accepte pas l'invitation d'un nouveau comptable que l'on ne connaît pas du tout. Deuxièmement, on ne se laisse pas poser la main sur l'épaule quand on sort pour la première fois avec lui. Troisièmement, à ton âge, on n'accepte pas qu'un monsieur vous offre du cognac. Tu sais très bien que tu perds par là le plein contrôle de toi-même. Vois-tu, tu ne devrais pas parler ici de sacrifice; il s'agit là de bonne tenue, du sens de l'honneur, de la volonté de te préserver toi-même parce que tu ne veux pas te laisser détourner du bon chemin. Dieu veut que toute ta vie soit marquée par le sentiment très net de ton honneur de jeune fille. Mais tu t'abandonnes, tu laisses les choses aller et c'est seulement quand tu te trouves directement devant le danger tangible que tu dis non et que tu fais un « sacrifice », comme tu dis. Ce « non » ne devrait pas du tout en être un pour toi, mais un refus révolté devant une intention insolente. Tu manques d'une bonne tenue naturelle. Ton moi n'est pas enraciné dans la joie de donner à ta vie une forme convenable qui corresponde à ta nature de jeune fille telle que Dieu l'a conçue, mais dans la jouissance à laquelle tu cèdes jusqu'à ce que tu te trouves directement devant le péché. Beaucoup de païens font mieux; ils ont davantage le sentiment de la dignité de la jeune fille et de la rectitude de la vie.

Comment juges-tu les pensées de l'amie plus âgée?

Elle a parfaitement raison. Le juste comportement ne consiste pas à s'arrêter seulement devant les dernières limites où commence le mal: ne pas commettre de péché alors que, pour le reste, toute la nature glisse sur la pente. Notre comportement doit avoir pour base les bonnes tendances que Dieu nous a données, le sentiment de l'honneur, la volonté de dominer la vie, de se garder soi-même, d'autres encore. Toutes ces tendances sont voulues par Dieu. Il nous faut les affirmer, les développer par obéissance envers lui et lui consacrer ensuite entièrement cette vie édifiée sur de bons principes.

« Si seulement je pouvais me lever! »

•  Que faire? dit François. Je n'arrive pas à me tirer du lit le matin. Le Père m'a dit que je devais penser à Jésus qui a souffert pour nous et qu'ainsi j'aurais moins de difficulté. Malgré cela, je n'y arrive pas.

•  Je ne suis pas d'accord avec ce qui t'a été conseillé là, lui répondit Christian. Je considère que c'est être misérablement mou et efféminé de ne pas se tirer du lit le matin. Si la pensée te vient de rester encore au lit après ton réveil, dis-toi plutôt: « Allons! pas de pensées de paresse! » Rejette la couverture et saute du lit.

François agit selon cette recette et voici qu'il y réussit.

Quel est ton avis? De nouveau la même impression que dans les deux précédents exemples. Le sentiment naturel de la vie, la joie de se sentir tendu et discipliné n'étaient pas encore éveillés et l'exhortation religieuse était allée au-delà. Lorsque l'on fit appel à ces forces, le garçon réussit à se lever.

Mais un tel lever pour des raisons naturelles n'a- t-il pas moins de valeur que si nous le faisions en pensant au Christ?

Voici la réponse: penser au Christ ne doit jamais nous empêcher de faire une chose convenablement pour des raisons naturelles. Ce que nous accomplissons ainsi, nous l'offrons alors au Christ. Ici, par exemple: « Pour vous, Seigneur! Vous n'aimez pas les paresseux! »

Conversation après la danse

Robert et Gérard sont retournés à la maison après le bal. Ils parlèrent des jeunes filles et des incidents de la soirée. Robert fit alors cette réflexion:

•  Tu sais, quand je danse et que je tiens ainsi une jeune fille dans mes bras, je me dis quelquefois: « C'est bien que je sois chrétien. Si je pouvais faire ce que je veux, gare à la jeune fille! » Mais nous n'agissons pas comme ça.

Effrayé, Gérard le regarda et dit:

•  T'imagines-tu vraiment être chrétien avec cette attitude-là?

•  Comment? répliqua Robert étonné. Je ne me tiens mal avec aucune jeune fille et je respecte le commandement de Dieu. Je voudrais bien savoir combien il y en a dans la salle de bal qui pensent à Dieu et renoncent à quelque chose à cause de lui?

•  Alors, c'est seulement à cause du commandement de Dieu que tu te tiens bien avec la jeune fille? Es-tu donc aveugle? Tu n'as sans doute pas remarqué encore le prix de la véritable délicatesse d'une jeune fille; ce devrait être une joie pour toi de la protéger et de veiller à ce que personne ne la serre de trop près. Tu ressembles à un gangster enchaîné sans une étincelle d'esprit chevaleresque, mais tu n'es pas chrétien. Tu n'as ni estime, ni respect, ni considération, ni bonne tenue — ni esprit de charité, si tu veux. Tu as des pensées aussi basses que celles d'un esclave: « Je voudrais bien, mais je n'en ai pas le droit. » Tu n'as pas encore dit oui au bien intérieurement.

Robert fut profondément touché par la critique tranchante de son ami. Mais il remarquait trop bien que celui-ci avait découvert en lui quelque chose de gâté et l'avait nommé par son nom.

Lorsqu'ils se furent dit au revoir et qu'il revint seul à la maison, il lui sembla qu'il ressemblait à une pomme véreuse malgré la couleur, tandis que son camarade de classe Philippe, qui ne recevait pas une éducation chrétienne, lui paraissait bien plus sain


Quelle leçon en tirerons-nous?

Ces quatre exemples nous présentent la même loi profonde de la vie. Dieu a donné à chaque être les facultés et les instincts nécessaires pour qu'il devienne ce qu'il doit être. La fleur s'épanouit en vertu d'une loi intérieure. Tout animal cherche à devenir tel que l'exige sa structure. Toutes ses actions ont un sens et partent des impulsions de sa nature. Tout en lui tend à devenir l'être qui correspond à son espèce. S'il accomplit les lois de son être, il en éprouve joie et bonheur, et comme un dépassement de lui-même lorsqu'il s'agit de ses petits. L'hirondelle, tellement faite pour voler, se pose sur ses oeufs et les couve. Puis elle se donne un mal sans fin pour la pâtée. Plus d'une mère, chez les animaux, se bat avec de plus grands qu'elle pour protéger ses petits et les défendre. Aucune de ces actions n'est un sacrifice ni un acte moral; elles sont soutenues par les instincts naturels qui poussent l'animal vers ce qui est bon pour lui et lui convient.

L'homme aussi participe à cette loi des êtres, lui aussi a en lui-même des facultés et des impulsions pour devenir conforme à ses dispositions naturelles. Il est vrai que le péché originel a produit en lui un désordre dans la coordination des différentes facultés et des instincts de sa nature. D'autre part, l'ordre et le gouvernement en sont remis à sa libre décision. Mais ces instincts existent et doivent, selon la volonté divine, contribuer à . déterminer essen­ tiellement la structure de l'homme, et même édifier, soutenir sa vie et ses actes. Si l'homme obéit à ces impulsions, il en éprouve joie et bonheur.

C'est ainsi que le petit enfant éprouve le désir de remuer, de s'affirmer, d'apprendre à marcher, de faire usage de ses organes vocaux. En tout être humain vivent, libres ou inconscients, l'intérêt, le désir de la découverte, la joie de déployer intelligemment ses forces, de mûrir et d'acquérir sa majorité, de dominer la vie, même d'accomplir des actes moraux. L'homme peut agir moralement par sentiment de l'honneur, il peut faire l'expérience de l'esprit chevaleresque comme accomplissement de sa nature virile. C'est pourquoi il fait ce qui est bon et juste et il en est profondément heureux. D'innombrables femmes ont une grande joie d'être mères, nourrissent leurs enfants, prennent soin d'eux, les élèvent et considèrent que leur peine est peu de chose, comparée à cet accomplissement de leur nature qui les rend heureuses. Les facultés instinctives de l'homme ne sont pas seulement comme celles que nous rencontrons chez l'animal; beaucoup sont de nature spirituelle, morale, même religieuse. Saint Augustin dit: « Vous nous avez créés, pour vous, Seigneur, et notre coeur n'a pas de repos jusqu'à ce qu'il repose en vous. »

Il est vrai que ces impulsions innées, données par Dieu, ne suffisent pas pour élaborer une vie humaine, mais elles sont indispensables pour que la vie ait la structure qui lui est propre. Nous avons le devoir de les éveiller en nous et chez les autres, et de leur laisser libre jeu. Si on les néglige ou même les réprime, la nature humaine est mal fondée, gauchie et artificielle, elle devient vide, anémique, pauvre, ennuyeuse et sans joie; on exige trop d'elle parce qu'elle doit alors tout réaliser par la volonté et l'esprit de sacrifice. On en arrive même au ridicule. Comprenons-le par un nouvel exemple.


Pourquoi chef de groupe?

Un aumônier a besoin d'un chef de groupe. Il essaye de décider un garçon de sa paroisse qui lui semble convenir. Mais celui-ci n'en a pas envie. Alors il dit au garçon:

— Tu es confirmé, tu es un collaborateur du Christ. Il faut être prêt à faire des sacrifices pour Dieu. Le Christ aussi s'est sacrifié pour nous.

Le garçon n'a rien à répondre et consent. Les jeunes du groupe seront-ils enchantés de l'avoir?

Un second aumônier agit différemment. Il raconte aux futurs chefs qu'il n'y a rien de plus beau que d'être chef de groupe. On est là comme à l'affût pour Dieu, comme un jardinier qui soigne et fait pousser les plantes, comme un chercheur d'or qui tire des jeunes ce qu'ils ont de meilleur, comme un modèle et un maître porté par l'attente des jeunes, capable de transmettre ce que sa propre lutte a obtenu de la vie et qu'il a tiré au clair; comme un frère aîné à qui l'on fait confiance, comme un sculpteur qui forme de jeunes êtres, comme un éveilleur de vie, un protecteur chevaleresque des plus petits, comme celui qui porte le Christ dans le royaume de la jeunesse, un chargé d'affaires de Dieu pour dispenser lumière et vérité aux jeunes coeurs, un apôtre et un combattant du royaume de Dieu. Quelle grâce d'être appelé à une telle tâche!

Sentons bien toute la différence entre les manières de faire des deux aumôniers. Le premier a omis et étouffé les facultés de développement et les forces vitales du jeune homme et a trop exigé de lui. Il lui faut assumer tout le travail de direction du groupe uniquement par esprit de sacrifice. Au contraire, l'autre a éveillé les facultés correspondantes de la nature humaine, il les a appelées à la vie, il les a rendues capables de soutenir l'effort, il a expliqué qu'elles trouvent leur accomplissement dans la mission de chef, il a situé tout ce travail à l'intérieur de la foi et l'a montré comme une oeuvre au service de Dieu. Le chef de groupe du premier exemple ne trouvera pas de joie à son travail, il n'aura pas beaucoup d'idées, il ne communiquera pas d'enthousiasme aux jeunes de son groupe, toute l'affaire est condamnée à l'échec. Même avec le plus grand esprit de sacrifice, il ne peut mener son travail à bien parce qu'il ne se sent pas intérieurement porté vers sa tâche et qu'elle ne lui fait pas plaisir. Mais les autres trouveront, dans le travail souvent pénible de la direction du groupe, l'accomplissement de leur nature, ils pourront être heureux au fond malgré les difficultés inévitables, ils se développeront et progresseront. Si, dans les deux cas, on demandait à ces garçons: « Pourquoi dirigez-vous un groupe? », ils pourraient l'un et l'autre répondre avec conviction: « Pour le Christ »; seulement, le premier se dira en lui-même: « Sans quoi, je ne le ferais pas », et par là se révèle une déficience humaine, tandis que l'autre pourrait dire: « Et je me réjouis d'avoir reçu une tâche si belle, si féconde, si importante, bien qu'elle exige beaucoup de moi. »

Dans ce cas, la façon d'agir est bonne; ici, la véritable image de l'homme se projette, tandis que le premier garçon devrait un peu avoir honte devant les non-chrétiens qui accomplissent un tel travail de chef en prenant intérieurement plaisir à leur tâche.


Deux répliques


Certains d'entre vous poseront maintenant deux questions: « N'y a-t-il pas des cas où aucune impulsion humaine ne pousse au bien, où nous devons agir uniquement par obéissance et amour de Dieu? » En outre: « N'est-ce pas là oeuvre plus pure et plus parfaite? »

En ce qui concerne la première question, il faudrait d'abord examiner s'il existe réellement beaucoup de cas de ce genre. Peut-être citera-t-on en exemple un jeune homme qui déclare vouloir embrasser la vie du missionnaire, pleine de renoncements, qui abandonne tout afin d'aller travailler pour le Christ dans un peuple étranger. Mais ce que l'aumônier a dit ci-dessus du travail de chef de groupe n'est-il pas valable pour lui dans une mesure plus haute? Etre le messager du Christ auprès d'un peuple étranger, déterminer la destinée d'un peuple et l'éternité de nombreuses âmes, n'est-ce pas là une réalisation inouïe? Former et diriger, mettre en oeuvre des facultés de chef et de père, se donner totalement, avoir la possibilité de déployer ses dons de mille façons, n'est-ce pas une tâche grandiose? Sans parler de la joie de la découverte, du plaisir de vivre la vie de peuples lointains et de bien d'autres choses. Il est vrai qu'il doit choisir cette vocation pour le seul amour du Christ et conscient d'être appelé par Dieu, sans quoi il ne tiendra pas quand viendront les grandes difficultés, les déceptions, et qu'il sera le prisonnier de la monotonie quotidienne. Mais celui qui choisit cette vocation uniquement dans le désir de faire des sacrifices et qui n'y trouve au fond aucune joie, exige trop de lui-même et on peut douter qu'il devienne un missionnaire entraînant.

Peut-être qu'à la question posée quelqu'un répondra par l'exemple extrême qu'on peut citer ici: le martyre subi uniquement pour Dieu. Mais dans ce cas aussi, Dieu n'a pas laissé la nature humaine sans soutien. Je suis et demeure ce que je suis, c'est là certainement une impulsion fondamentale de tout être vivant; sublimée par la grâce, elle ne reste pas étrangère à la souffrance du martyr qui confesse sa foi. La force réalisatrice de l'amour et de la fidélité, le désir de subir l'épreuve suprême, de s'y comporter en vainqueur et de faire à Dieu le don ultime de soi-même jouent, ici aussi. Il est vrai que ces dispositions humaines sont totalement exaltées et comblées par la grâce, mais la grâce, en tant que force vitale donnée par Dieu, agit de telle sorte que le martyre peut être éprouvé comme la possibilité suprême de se donner et de s'accomplir. Saint Paul chantait les louanges de Dieu quand il était prison­ nier, enchaîné et flagellé jusqu'au sang dans la prison de Philippes. Saint Laurent se comportait de même sur son gril ardent. Il semble donc que le plan de Dieu pour le monde soit de mêler la joie à tout le bien que nous faisons.

Rappelons ici deux paroles de Jésus: « Personne ne quittera sa maison, son frère, sa soeur, sa mère, son enfant ou son champ à cause de moi et de l'Evangile, sans recevoir cent fois autant dès ce monde... et dans le siècle à venir la vie éternelle. » (MARC, X, 30.) Et cette autre: « Mon joug est suave et mon fardeau léger » (MATTH., XI, 30), c'est-à-dire que le joug est bien à sa place, qu'il ne blesse pas, est adapté à l'homme et ne fait pas de lui un être souffrant, accablé.

Seconde question. Le sacrifice qui contrarie la nature n'est-il pas plus pur et plus parfait que l'acte qui nous comble, car alors ce n'est certainement pas nous-mêmes que nous cherchons, mais Dieu? Cette conception est valable si nous entendons par « nature » nos instincts bas et désordonnés, ainsi que le fait L'Imitation de Jésus-Christ (Livre III, c. 54). Mais si nous voulons parler de la nature dans sa totalité, prenons bien garde que ce qui est fait pour Dieu ne s'oppose pas à ce qui correspond à notre nature. Saint Thomas enseigne: est bon ce qui correspond à notre nature, et il est bon que nous déduisions la volonté de Dieu de l'être et de la nature de l'homme

Il n'est donc pas exact qu'une action frustre Dieu quand elle nous rend heureux. Nous sommes toujours heureux quand nous agissons par amour, sans quoi il ne pourrait pas non plus y avoir un ciel, celui-ci étant tout à la fois la plus haute glorification de Dieu et le suprême bonheur de l'homme Dieu veut notre accomplissement, non pas notre destruction. Ainsi, la volonté divine et notre accomplissement sont en harmonie. Il faut seulement noter que nos plus nobles dispositions ne s'épanouissent souvent que si, dans l'accomplissement d'une tâche, les facultés inférieures ne jouent pas un grand rôle, ou même si l'homme doit agir à l'encontre, car depuis le péché originel, elles ont tendance à déterminer nos actions en débordant leurs limites et malheureusement elles nous empêchent assez souvent d'agir selon les dispositions les plus profondes de notre nature et nos impulsions les plus nobles. Mais si, au cours d'une action, nous portons avec nous nos forces instinctives supérieures et inférieures, si, par exemple, une démarche charitable nous cause de la joie, elle n'en est pas pour autant moins pure et moins parfaite. Et la joie plus profonde nous montre que nous sommes déjà plus profondément transformés par l'amour.

Conséquences pour notre vie

Laissons donc agir nos bonnes facultés instinctives. On ne doit pas seulement aller à l'école par devoir, mais par intérêt et pour la joie d'apprendre. On ne doit pas seulement être chaste parce que Dieu a défendu l'impureté, mais parce que la chasteté est belle et digne, appartient à la nature humaine, signifie force et honneur; parce qu'elle représente un effort accompli et est en outre un don de Dieu. Nous devons travailler non seulement parce que Dieu l'ordonne, mais parce que le travail est accomplissement, manifestation de nos facultés, développement de soi-même, service du prochain, moyen de gagner sa vie. Ce sont précisément les raisons pour lesquelles Dieu ordonne de travailler. Nous ne devons pas aller à la messe du dimanche r parce que la manquer serait un péché mortel », mais parce qu'il est « vraiment digne et juste, équitable et salutaire de rendre grâces en tous temps et en tous lieux », parce qu'un bon office divin nourrit et soutient notre vie, parce que nous devons entendre la parole de Dieu, être unis aux autres chrétiens, nous donner à Dieu, être nourris à sa sainte table. Un jeune homme ne deviendra pas prêtre « parce que c'est ainsi qu'il peut faire le plus de sacrifices ». Quel air sinistre avait la phrase inscrite sur un arc de triomphe à l'entrée du village lors d'une première messe: « Sacrifier et être sacrifié tel est le sort du prêtre sur la terre. » Il sera prêtre parce que c'est ainsi qu'il peut le mieux glorifier Dieu, servir et aider les hommes, parce que c'est le bonheur et l'honneur suprêmes de pouvoir, par sa vie entière, répondre de l'honneur de Dieu, parce qu'il aime les enfants, les jeunes et les âmes en général, parce qu'il aspire à l'engagement le plus noble et veut être totalement l'instrument du Christ.

Si donc nous voulons vivre vraiment selon la volonté divine, ne négligeons pas, ne rejetons pas les précieuses facultés vitales de notre nature en alléguant que celle-ci a été lésée par le péché originel. Bien plutôt, laissons-les agir, ordonnons-les chrétiennement pour les insérer dans notre vie et afin qu'elles aident à nous soutenir. Ne posons pas le bien comme quelque chose de contraire à notre nature, de difficile et de désagréable, qui représente un sacrifice, que nous n'aimons pas réellement et qui doit nous être imposé comme un devoir, sinon nous sous-estimons l'homme tel que Dieu l'a fait. Tout au contraire, le bien est ce qui est juste, convenable, conforme à notre nature, qui la développe, la réjouit, la comble, que nous faisons et devons faire déjà pour la raison qu'il correspond à notre nature et à ses dispositions les plus profondes. Ainsi, le bien ne sera pas considéré comme un fardeau qu'au fond nous ne désirons pas et que nous faisons par bravoure et parce que nous ne pouvons pas faire autrement. Alors le résultat de l'agir moral ne sera pas un être falot, accablé, dont on exige trop, mais un être qui, jusqu'au fond de lui-même, sera tel qu'il doit être, joyeux, libre, vivant, plein de sève: un être de Dieu, un être complet.