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PROLOGUE
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«Eh, Joseph, donne donc un peu attention àc'que tu Tiens, en train de «gaster» encore une belle planche d e bois. Tiens, s ais-tu que c'est pas Van Den Dyke ou Vandendaigne que tu devrais t'appeler mais plutôt «CrâteBois» de la maniere dont tu travailles le bois.»
Ainsi parlait le maître-charpentier Paul Chalifou de Québec à son apprenti, une belle journée d'août 1676, qui était arrivé peu de temps auparavant en Nouvelle-France, en provenance de sa ville natale, Bruxelles, capitale de la Belgique.
Joseph était le fils de Josse Vandendaigue ou Van Den Dyke ou Van Den Deck, d'origine flamande, comme ce nom francisé l'indique et de Madeleine Dubois, une Wallone, sans doute, à moins qu'elle ne fut originaire du nord de la France , des Ardennes ou de la Champagne , province frontalière de la Belgique francophone.
À son arrivée en terre d'Amérique ou de Neuve France en 1675, Joseph s'établit à Québec où il entre d'abord au service des Jésuites. Puis peu après, il est engagé par Monsieur Chalifou qui lui apprend son métier de menuisier-charpentier, non sans le taquiner comme on vient de le voir plus haut. Notre Joseph Vandendaigue devait être un bon apprenti puisque deux ans à peine après cet incident cocasse, il demande à son patron qui la lui accorde, la main de sa fille, Louise Chalifou, qu'il épouse le 18 avril 1678 à Québec.
Après le mariage, le jeune couple allait vivre dans la maison des parents de Louise pendant quelques années au Bourg du Fargy de Beauport avant d'acquérir eux-même un terrain situé à proximité des beaux-parents, près de l'église de Beauport.
On retrouve plus tard Joseph, jeune père de famille, travaillant pour l'architecte Claude Baillif, maître-d'ceuvre de la cathédrale de Québec et de l'édifice qui abrite aujourd'hui la Maison des Vins de Québec. M. Baillif fut même le parrain de son fils unique, Claude.
Joseph qui s'est établi à son compte, et sa jeune épouse, Louise donne naissance à neuf enfants dont cinq seulement survécurent faisant la joie de leurs parents et de leurs grands-parents québécois Paul Chalifou et sa femme, née Jacquette Archambault.
L'historique de la famille nous apprend que seul, Claude, l'unique fils de Joseph et de Louise qui eurent aussi quatre filles, va assurer largement la survivance du nom et perpétuer jusqu'à nos jours la descendance familiale.
En effet, Claude épousa Marie Brideau le 11 mai 1708 à Beauport et le couple eut 15 enfants dont cinq garçons. Leurs mariages formèrent autant de branches différentes des Vandandaigue-Gadbois.
Il semble par ailleurs que le sobriquet de «Gattebois» ou «Gastebois» qui s'est attaché au patronyme originel existait bel et bien dans le patois de cette lointaine époque en France comme en Nouvelle-France et il désignait quelqu'un qui travaillait le bois comme un menuisier ou un charpentier, sans qu'il faille y voir aucunement ou forcément une connotation péjorative tendant à faire croire qu'il ne fut pas un bon ouvrier. L'avenir devait d'ailleurs prouver que l'ancêtre Joseph réussit fort bien dans son métier sa vie durant à Québec et à Beauport.
Ce n'est d'ailleurs qu'à la quatrième génération issue du couple Vandendaigue dont le patronyme s'écrit alors Vandandaigue, comme de nos jours, que l'on retrouve le surnom de «Gatebois» qui s'applique à l'un des petits-fils de Joseph, André, dit «Gatebois».
À la génération suivante l'un des fils de celui-ci, André Vandandaigne est surnommé «Gadbois» et la descendance de la famille va désormais se partager en deux branches, les Vandandaigue et les Gadbois qui ont toutes deux les mêmes ancêtres communs et dont les membres ont essaimé au cours des siècles à travers le Canada et les États-Unis.
Leurs descendants aiment bien se retrouver de temps à autres pour festoyer joyeusement à la flamande au sein de l'Association des Familles Vandandaigue-Gadbois Inc. qui a connu et connaît encore parmi eux des membres réputés tant par leurs talents d'artistes que dans leur vie professionnelle. L'un de ces illustres membres n'est autres que le regretté Abbé Charles-Émile Gadbois, fondateur et père de La Bonne Chanson, institution très populaire dans tout le Canada, aux États-Unis et ailleurs, qui vit le jour en 1937 au Séminaire de Saint-Hyacinthe.
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L'ENFANCE
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Le l er juin 1906, des jumeaux, une fille et un garçon, naissent à Saint-Barnabé Sud, comté de Saint-Hyacinthe, et viennent agrandir la famille de Prosper Gadbois et sa femme, née Célina Germain, originaire de la Présentation. Le couple a déjà une petite fille de quatre ans, Rose-Alma.
Des deux bébés, un seul survit, le garçon, d'apparence frêle alors que sa soeur, Germaine, malgré une santé qui semble vigoureuse, ne vivra que six mois. On a deviné que ce petit garçon, c'est Charles-Emile qui deviendra l'abbé Charles- Émile Gadbois, père et fondateur de La Bonne Chanson.
Les premières années du petit Charles-Émile, jusqu'à quatre ou cinq ans se passent de façon calme et sereine, selon sa soeur aînée, dans la maison de ses grands-parents dans le rang Saint-Roch.
Après la mort de sa grand-maman, son père, Prosper, qui est commerçant de son métier (propriétaire du magasin général) fut également maire de Saint-Barnabé pendant quinze ans. Il se fit construire une belle maison de briques rouges au coeur du village de Saint-Barnabé, où Charles-Émile va commencer à aller à l'école primaire au couvent des Soeurs de Saint-Joseph en 1912 où il sera un élève studieux. Très jeune, il servait la messe à la paroisse et le curé de Saint-Barnabé l'aimait bien, le trouvant sérieux et très pieux, ainsi que nous le révèle un petit texte de sa soeur que nous avons retrouvé dans les archives familiales.
Celle qui deviendra plus tard Soeur Saint-Charles-de-Jésus, chez les religieuses (les Dames) de la Congrégation Notre- Dame, s'occupe activement de son petit frère, qu'elle aime beaucoup et dont le témoignage écrit précise qu'il était un élève exemplaire qui aimait bien ses professeurs et qu'il était aimé d'eux. C'est encore elle qui lui donnera ses toutes premières leçon de piano vers l'âge de huit ans, favorisant ainsi son éveil musical. On peut imaginer que le nom en religion de Soeur Saint Charles-de-Jésus n'est pas sans rapport également avec l'amour fraternel profond qu'elle avait pour son cher Charles- Émile qui poursuit alors ses études de piano pendant trois ans avec M. Télesphore Urbain. Plus tard, il apprendra à jouer de la clarinette, de la trompette et même un peu de harpe, mais son instrument préféré sera le violon qu'il étudiera plus sérieusement en jouant à l'occasion sa vie durant pour son propre plaisir et celui de ses auditeurs, parents, collègues et amis.
Musicienne mais également poète à ses heures, Soeur Rose-Alma Gadbois, écrivait, il y a quelques années la prière que voici :
Mon Dieu je veux être la plus belle Rose de votre grand parterre, celle qui attire le plus votre divin regard. Donnez-moi un parfum si doux et si céleste, que ma présence exhale la sainteté.
Tenez-moi bien, pour que je ne cherche d'autre soleil, ni d'autre chaleur, ni d'autre rosée que celle, qui vient de votre coeur miséricordieux et très aimant. Que je sois une Rose qui vous aime à plein coeur, toujours reconnaissante et fière d'être à Vous, de servir à votre Cour Royale, quoique la dernière de vos fleurs préférées. Je veux fleurir que pour Vous, et m'effeuiller lentement, joyeusement et pieusement, vous donnant à chaque instant du jour et de la nuit, mon plus beau sourire de rose.
Ma tige est bien fragile et mes pétales bien frêles, Je me tourne vers Vous. Une fleur n'a de valeur et de sens que si elle aboutit au fruit pour lequel elle a été créée.
Je veux Seigneur vous donner mon coeur plein d'amour débordant de charité.
Faites mûrir ce désir de perfection.
Faites-moi grandir jusqu'au ciel et transplantez-moi dans le parterre d'éternelle beauté, où la lumière et la chaleur de votre Coeur me garderont pour l'Éternité.
Soeur Saint-Charles-de-Jésus Soeur Rose-Alma Gadbois, c.n.d.
Mais revenons au jeune Charles-Émile qui s'achète, enfant un petit violon pour cinq dollars avec ses maigres économies. Peu de temps après, au temps des Fêtes, il surprend ses parents, sa soeur et ses frères en leur jouant quelques airs. Son père, lui achète alors un bon violon qu'il conservera sa vie durant. C'est qu'on aime la musique et qu'on aime bien chanter aussi chez les Gadbois où il y a des voix agréables et justes.
Et, de plus, à ce sujet, il faut ajouter que maman Gadbois joue bien de l'accordéon et que papa Gadbois pousse joliment la romance. Soeur Saint-Charles-de-Jésus (Soeur Rose-Alma Gadbois, après le Concile Vatican II) enseignera le piano et le chant pendant quarante-deux ans dans différentes maisons des Dames de la Congrégation Notre-Dame.
Charles-Émile approche maintenant de ses douze ans et on prépare alors son entrée au Séminaire de Saint-Hyacinthe pour qu'il fasse son cours classique et cela en septembre 1918. Pensionnaire, ses parents allaient le chercher tous les jeudis pour son congé hebdomadaire. Il portait l'uniforme du Séminaire comme c'était la coutume à l'époque et chaque semaine, ses deux frères, Rosario et Raoul, sa soeur et ses parents étaient alors heureux de le retrouver et étaient très fiers de lui car Charles-Émile rapportait toujours un beau bulletin mensuel avec de bonnes notes de classe et de bonne conduite.
Le jeune Charles-Émile Gadbois aura, au Séminaire de Saint-Hyacinthe, plusieurs excellents camarades et qui seront, par la suite, ses amis fidèles pour la vie. Nommons entre autres parmi ceux qui firent leur marque dans la société : Me Gérard Delage, le Docteur L.-J. Bachand, l'honorable Omer Côté, c.r., ancien ministre du Québec, nommé juge par la suite, l'abbé Albert Brodeur, devenu évêque, Me Paul-Émile Lafontaine, Me Daniel Johnson Sr, futur Premier Ministre du Québec, le Dr A.D. Archambault, le juge T.A. Fontaine, le Dr Jules Tétreault, M. Donat Voghel et quelques autres.
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L'ADOLESCENCE
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Au bout de quelques années, Charles-Émile Gadbois termine son cours classique et remporte haut la main son baccalauréat en-arts qui lui est décerné en juin 1926. C'est à moment que le jeune bachelier écrit à ses parents la belle lettre manuscrite que nous avons pu retrouver dans les archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe pour leur faire part de sa vocation et son désir d'être prêtre.
Voici le texte intégral de cette lettre qui parle par elle- même sans qu'il y ait rien à ajouter.
Séminaire de Saint-Hyacinthe, le 30 mars 1926 Bien-aimés parents, le moment est venu de vous faire connaître la voie que j'ai choisie pour passer ma vie ici-bas.
Depuis mes plus tendres années vous m'avez appris à prier le Bon Dieu de me faire connaître ma vocation, et de votre côté, Dieu sait les nombreuses et ferventes prières que vous lui avez adressées dans cette intention. Aujourd'hui, il exauce nos prières.
Avec le secours de ses lumières, j'ai cherché parmi les nombreuses carrières, celle dans laquelle je pourrai faire le plus de bien durant cette vie et assurer par là le salut de mon âme. Celle que j'ai choisie, je l'espère, est conforme aux desseins du Bon Dieu sur moi.
Sans tarder plus longtemps, je vous le dis : «Je serai prêtre.» Ensemble, remercions le Seigneur! Après Dieu, tous mes remerciements sont pour vous, très chers et bien-aimés parents; car si je suis parvenu aujourd'hui à cet état, c'est à vous que je le dois. Oui, c'est à vos bontés incomparables que je dois d'avoir fait mon cours classique, qui, je le sais, vous a imposé bien des mortifications et des sacrifices. Quand pourrais-je vous témoigner assez de reconnaissance pour tant de bienfaits!
C'est aussi à cause de la bonne éducation que vous m'avez donnée que l'idée de me faire prêtre est venue en moi et s'y est développée. Jamais je ne vous ai entendu parler mal des prêtres, mais au contraire, si quelqu'un se permettait de le faire en votre présence, vous faisiez tous vos efforts pour l'en empêcher. Oui, je le dis avec honneur, le milieu dans lequel j'ai été élevé m'a inspiré une haute idée du sacerdoce. Il ne faut donc pas vous étonner d'avoir un religieux dans votre famille. En effet, on récolte ce qu'on a semé. Vous avez semé des idées sacerdotales, vous récoltez un prêtre.
Cette idée de me faire prêtre est entrée en moi dès ma première année de collège et depuis ce temps, elle ne m'a pas quitté. Cependant, avant mon entrée au séminaire, je ne puis pas dire que je n'avais jamais pensé à me faire prêtre, en effet, au couvent et à la maison, j'entendais si bien parler du prêtre que l'idée de l'être un jour n'a pas manqué de naître en moi, mais je n'avais jamais manifesté cette intention.
Ce ne fut qu'en éléments latins, alors que Monsieur l'abbé Gaston Martel demanda à tous les confrères d'inscrire dans un livre la vocation qu'ils espéraient choisir à la fin de leurs études, ce ne fut qu'à ce moment, dis-je, que je signais : prêtre séculier.
Le 10 août 1926, Charles-Émile Gadbois écrit la lettre suivante de sa main à l'évêque de Saint-Hyacinthe, W' Fabien Zoêl Decelles :
À sa Grandeur M gr Fabien Zoël Descelles Évêque de Saint-Hyacinthe
Monseigneur,
Après avoir prié Dieu de me faire connaître ses volontés et avoir étudié soigneusement ma vocation, sur l'avis de mon directeur, je suis décidé de me consacrer au service de Dieu. C'est pourquoi, Monseigneur, je sollicite de votre paternelle bonté la permission d'entrer au Grand Séminaire de Montréal en septembre prochain.
Je me propose de me conformer en tout aux règlements diocésains et à votre Volonté.
Daignez agréer, Monseigneur, avec mes plus sincères remerciements, l'hommage de mes sentiments de soumission et de vénération avec lequel j'ai l'honneur d'être de votre Grandeur.
Le fils très respectueux, Charles-Émile Gadbois
En août 1926, Charles-Émile Gadbois reçoit la réponse suivante signée par l'évêque de Saint-Hyacinthe, Son Excel lence Mg' Fabien Zoël Decelles :
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Correspondances entre archevêque et les parents et amis
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Évêché de Saint-Hyacinthe (Canada)
Saint-Hyacinthe, le 30 août 1926
Monsieur Charles-Émile Gadbois 1642 Avenue Aird
Montréal
Cher Monsieur,
En réponse à votre demande du 10 août courant, je vous permets bien volontiers d'aller, en septembre prochain, le 14, au Grand Séminaire de Montréal, y commencer vos études théologiques. Le prix de la pension est de $250.00 par année, soit $125.00 payables au commencement de chaque semestre, à Monsieur le Procureur de l'Évêché de Saint-Hyacinthe. Si, par impossibilité, vous ne pouviez pourvoir à tous les frais de votre pension, vous voudrez bien m'en avertir au plus tôt.
Vous devrez m'envoyer votre extrait baptistaire et votre certificat de confirmation, que je vous renverrai afin que vous puissiez les présenter à qui de droit quand vous serez appelé à la sainte tonsure. En plus, vous voudrez bien aussi me faire tenir vos certificats d'études et de bonne conduite.
Vous bénissant de tout coeur, je demeure, cher Monsieur, votre bien sincèrement dévoué en Notre-Seigneur.
F.Z. Decelles, Év. de Saint-Hyacinthe
Voilà donc notre jeune homme rendu au Grand Séminaire de Montréal où, en plus de ses études théologiques et autres, il s'intéresse vivement au chant grégorien avec ses deux grands amis, les futurs abbés Clément Morin, p.s.s. et Germain Lalande, p.s.s. (prêtres de Saint-Sulpice).
En première année de théologie, Charles-Émile fait partie de la Schola et durant sa deuxième année au Grand Séminaire, il est nommé à la direction du chant de la communauté. Pendant la troisième année, il sera chargé de la direction de la Schola et de l'enseignement du solfège dans les classes. On voit ainsi se développer l'intérêt évident pour la musique et le chant qui ne fera que grandir par la suite chez Charles-Émile qui tient ainsi les promesses de l'enfance.
Un an après son entrée au Grand Séminaire, le jeune étudiant adresse à ses parents la très belle lettre suivante pour leur annoncer qu'il vient de recevoir la tonsure :
Grand Séminaire de Montréal, le 12 juin 1927
Bien - aimés Parents,
C'est vendredi dernier, le dix juin, qu'avait lieu la cérémonie de la Tonsure , cérémonie bien touchante, je vous l'assure. En effet, quel beau spectacle que de voir une cinquantaine de jeunes hommes entrer dans le sanctuaire et se consacrer à Dieu pour toujours!
Vous ne sauriez croire tout le bonheur que j'éprouvai en cette circonstance.
Je montai les degrés de l'autelje me suis mis à genoux aux pieds de Sa Grandeur Monseigneur Deschamps et je prononçai ces paroles qui marquaient en même temps ma séparation du monde et ma consécration à Dieu : «Le Seigneur est ma part d'héritage; il est mon partage à jamais!»
Pendant ce temps, Monseigneur coupa dans ma chevelure cinq mèches de cheveux prises en forme de croix. Je me relevai et j'étais à Dieu pour jamais! Qu'il est doux de se donner à Lui!
J'ai fait le premier pas. Demandons à ce Dieu, qu'après avoir parcouru ainsi l'un après l'autre les différents degrés, j'arrive enfin jusqu'au «Sacerdoce». C'est alors que mon sacri fice sera complet.
Au revoir
De votre fils, qui, après Dieu, vous doit sa vocation, Charles-Émile
P.-S. : Le congé cette semaine est mardi.
Quelques jours auparavant, soit le 15 mai 1930, l 'évêque de Saint-Hyacinthe, Me' Decelles, faisait part au diacre Charles-Émile Gadbois de la date de son ordination. C'est la dernière fois qu'il s'adresse à lui en commençant sa lettre par ces mots : Cher monsieur. Quelques semaines plus tard, on dira désormais monsieur l'abbé. Voici cette lettre :
Saint-Hyacinthe, le 15 mai 1930 Évêché de Saint-Hyacinthe
Monsieur Charles-Émile Gadbois, diacre Grand Séminaire de Montréal
Cher Monsieur,
J'ai le plaisir de vous informer que c'est Sa Grandeur Monseigneur Alfred Langlois, évêque de Valleyfield, qui vous conférera l'ordination sacerdotale, le 14 juin prochain. La cérémonie aura lieu dans la chapelle du Séminaire de Saint- Hyacinthe, à huit heures précises (heure solaire). Vous voudrez bien vous rendre à Saint-Hyacinthe, la veille au soir, le 13 juin prochain.
Préparez-vous avec générosité, dans le recueillement et la prière, à cette grande grâce de l'ordination sacerdotale et demandez au Seigneur d'être toujours un saint prêtre.
Vous bénissant de tout coeur, je vous prie de croire à mon entier dévouement en Notre-Seigneur.
F.Z. Decelles
Évêque de Saint-Hyacinthe
Aussitôt après, Charles-Émile convie parents et amis à assister à son ordination et à la célébration de sa première messe. Le carton d'invitation est ainsi rédigé :
Monsieur et Madame Prosper Gadbois ont le plaisir de vous inviter au banquet servi immédiatement après la messe chez les Soeurs de la Providence
1691, boulevard Pie IX.
Une réponse avant le 5 juirt obligerait beaucoup.
1818, boulevard Pie IX.
Invitation respectueuse à mon Ordination Sacerdotale conférée par Sa Grandeur Monseigneur Alfred Langlois à Saint-Hyacinthe, dans la chapelle du Séminaire le samedi 14 juin 1930, à huit heures (heure solaire) et à ma Première Messe célébrée le lendemain à dix heures (heure avancée) dans l'église du Très Saint-Nom de Jésus (à Maisonneuve)
Charles-Émile Gadbois Grand Séminaire de Montréal
Ses parents, de leur côté, convient les mêmes personnes à un banquet qui suivra la première messe de leur fils. Le lendemain, madame Gadbois, écrit la lettre suivante à une amie d'enfance :
Après la première messe de mon cher Charles-Émile.
Avec moi chère amie bénis le Seigneur. Je suis la mère d'un prêtre. C'est à toi que j'ai écrit il y a vingt-quatre ans lorsque cet enfant me fut donné, je m'en souviens; j'étais folle de bonheur je le sentais vivre à côté de moi, je le touchais dans son berceau comme pour bien m'assurer que je le possédais réellement. Ah, quelle distance entre ces joies et celles qui aujourd'hui soulèvent mon âme et la remplissent d'un sentiment nouveau. Je suis aujourd'hui la mère d'un prêtre! Ses mains que toute petites je baisais avec un amour exalté il y a vingt-quatre ans, ces mains sont consacrées : ont touché le bon Dieu.
Cette intelligence qui a reçu de moi la lumière et à qui j'ai montré le but de la vie, elle a grandi, elle s'est imprégnée de la vérité, elle a dépassé de beaucoup la mienne par l'étude et par la grâce et maintenant la voilà consacrée. Le corps que j'ai soigné, protégé, qui m'a fait passer tant de nuits dans les larmes quand la maladie me le disputait, ce corps encore frêle devenu grand, le voilà consacré! Serviteur d'une âme de prêtre, il se fatiguera à relever le pêcheur, à instruire l'ignorant et donner le Dieu de l'Eucharistie à tous. Ce coeur, oh! ce coeur si chaste qui ne s'est pas laissé souiller a tremblé devant tout contact terrestre, le voilà consacré. L'amour qu'il déverse s'appelle charité. Oh mon fils, je sais ce qu'il y a de trésors dans cette nature concentrée. Cette concentration lui sera un rempart contre la vie, contre lui-même; mais dans le secret du sacerdoce. Quand Dieu mettra sur son chemin une âme défail lante, troublée ou perdue; comme il saura trouver ces paroles qui relèvent et font croire à la bonté divine. Que te dirai-je de la cérémonie d'hier? J'étais là, mais je ne voyais que lui; lui s'agenouiller, lui se tenir debout; lui se prosterner, lui se relever, lui sortant recueilli de dessous les mains de l'Évêque qui s'étaient tracées sur sa tête, lui prêtre... pour l'éternité.
Et ce matin, il a dit sa première messe dans la petite chapelle de l'Académie Bourgeois. Les bonnes sœurs n'ont rien épargné pour la circonstance. Le silence régna quelques instants mais voilà qu'un chant doux et harmonieux se fit entendre, ce fut Sr Saint-Charles-de-Jésus accompagnée de Sr Marie des Neiges chanta un cantique approprié : Comment peindre le bonheur que je ressentais? Quand on veut peindre le bonheur du Ciel, est-ce qu'on ne devrait pas dire c'est le bonheur d'une mère qui voit Dieu descendre à la voix de son fils à elle, et qui se perd dans une adoration si profonde qu'elle oublie pour ainsi dire le monde, la vie, le passé et ne touche plus que deux points : Dieu et son fils? Qu'il était là : ce cher Charles-Émile, sa haute taille, la gravité de ses mouvements, etc. le rendaient encore plus grand à mes yeux. Rosario et Raoul servaient la messe. Son père et moi étions tout près de l'autel, je ne remuais pas, mes sens semblaient suspendus. J'entendis à un certain moment le poids d'un corps fléchissant devant la Sainte- Hostie, je ne priais pas ou du moins je ne sais trop comment cela s'appelle? C'est l'extase d'une mère chrétienne.
Ce prêtre il était à moi, c'est moi qui ai formé, son âme s'est allumée à la mienne; il n'est plus à moi mais à vous seul mon Dieu! Je vous aime et je l'aime, c'est votre Prêtre! Au moment de la communion, nous voyant avancés, récitant le confiteor, il a levé la main droite, c'était l'absolution qui tombait sur nous et d'une main tremblante, il prit le Saint Ciboire et nous apporta ce Dieu trois fois Saint. Quel moment. Quelle union. Dieu, son prêtre et moi. Est-ce que je priais vraiment je n'en sais rien. Une joie ou plutôt un bonheur inoui enveloppait mon être, je fondais en larmes, c'étaient des larmes d'amour et de reconnaissance. Je disail tout bas mon Dieu? mon fils? Pour nous autres mères je crois que c'est prier. Va, je suis trop heureuse. Il y a eu de bien beaux jours dans ma vie; celui-là est encore le plus beau parce que les pensées de la terre n'y avaient pour ainsi dire plus de part. Puis quand viendra ce jour où il me faudra dire adieu à tout ce qui m'entoure et que le sommeil de la mort viendra clore mes paupières, je m'endormirai dans cette pensée si consistante et pleine d'espérance. Je suis la mère d'un prêtre. Dieu, je ne puis plus écrire, mes larmes inondent mes paupières, ce sont des larmes de bonheur.
Mme Prosper Gadbois ce 14 juin 1930
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