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IV. L'INDISPENSABLE MAÎTRISE SEXUELLE
Continuité de vie-Une lacune à combler-Conditions de réussite-Œuvre surnaturelle-Péché originel
Recours aux sacrements-Œuvre naturelle -L'homme moderne à la conquête de soi
Cardinal Léon Joseph Suenens
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CHAPITRE IV
Continuité de vie
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La maîtrise de soi dans le domaine sexuel s'impose à tout homme, tant avant que pendant le mariage ou, pour les non-mariés, en dehors de celui-ci. Le mariage n'inaugure pas une période nouvelle où cette maîtrise cesserait d'être de mise. S'il en modifie les modalités, il ne la supprime pas. On croit, trop communément, que le mariage met fin au devoir de chasteté requis du célibataire ; qu'il est une levée d'interdit, en vertu de laquelle ce qui était mauvais hier est toléré aujourd'hui ; qu'il est, en somme, une permission de « pécher sans pécher ». Je force à peine la note, tant, dans le subconscient de beaucoup de gens, il y a rupture de continuité entre les deux états de vie. Phénomène de brouillage et de confusion morale ! On semble admettre, comme allant de soi, que le terme de « chasteté parfaite » ne peut convenir qu'au célibat. L'idée de chasteté au sein même du mariage étonne, comme s'il y avait quelque contradiction dans les termes. Pie XI intitule pourtant par ces mots sa grande Encyclique sur le Mariage Casti Connubii: la chaste union conjugale. Cette alliance de termes est normale. S'en étonner, c'est oublier que la chasteté a, pour ainsi dire, deux visages, selon qu'elle est vécue dans le mariage ou en dehors de l'union matrimoniale.
Pour le célibataire, elle règle la vie sexuelle en lui imposant l'abstention de tout acte contre la chasteté ; tandis que dans le mariage elle règle la vie sexuelle en la mettant au service de l'amour conjugal. On ne le dira jamais trop à ceux qui se figurent le mariage comme une rupture totale avec les contraintes du passé, comme un blancseing donné à l'instinct sexuel. Les choses ne sont pas si simples, et la réalité impose, après comme avant, des devoirs d'austérité, bien qu'il y ait en outre, comme nous le dirons, une maîtrise sexuelle à deux à acquérir, qui, tout en répondant à d'autres exigences, s'avère impérieusement nécessaire elle aussi. C'est dans cette perspective qu'il faut aborder le problème de l'indispensable maîtrise sexuelle et chercher les voies et les moyens pour rendre celle-ci de plus en plus accessible aux hommes. Sans doute, qui dit « maîtrise sexuelle » dit maîtrise de soi tout court, et tout ce qui est valable pour l'éducation de cette maîtrise en général peut être repris ici.
Pour le chrétien, cette maîtrise est une œuvre de volonté et de grâce, d'une volonté soutenue et animée par la grâce et fortifiée par la pratique des sacrements. La conception chrétienne de la vie est à la base de cette éducation loyale et virile : cette recherche atteint la totalité de la vie et se situe dans le climat d'ensemble chrétien. Mais, si la maîtrise sexuelle fait partie de cette maîtrise tout court, elle obéit aussi à certaines lois spécifiques, qui supposent et complètent les lois générales. C'est sur cet aspect précis qu'il nous faut à présent porter notre effort de réflexion. D'autant plus que l'Église demande aux hommes une maîtrise sexuelle sans compromission ; ce qui est une gloire pour elle, mais aussi une responsabilité à porter et à faire accepter.
Car nous n'avons pas le droit de nous contenter d'imposer aux hommes un commandement de la part de Dieu, sans leur dire en même temps comment le mettre en pratique, sans les aider, pas à pas, sur la route de l'obéissance filiale. Quand l'Église dit aux fidèles qu'ils sont obligés d'aller à la messe le dimanche, elle s'engage du fait même à leur bâtir des églises à proximité de leurs demeures et à rendre ces lieux du culte accueillants pour faciliter les sacrifices que les fidèles ont à s'imposer pour s'y rendre. Selon la même logique, il nous faut ici aussi faire connaître la volonté de Dieu et aider à l'accomplir avec précision. Les péchés d'inertie et de paresse de tous ceux qui portent, à divers titres, une responsabilité dans l'éducation sexuelle, pèseront plus lourd au jour du jugement que les fautes de ceux et de celles qui n'auront pas été préparés à remplir leurs devoirs. Dans la seconde partie de ce livre nous ferons le partage des responsabilités en indiquant le rôle respectif de chaque catégorie appelée à intervenir. Pour le moment il s'agit de prendre conscience d'une lacune, hélas, trop visible. |
Une lacune à combler
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Cette lacune est l'absence de préparation sérieuse et adéquate au mariage. Sans doute, depuis quelques années, des efforts sont faits et des oeuvres sont nées, qu'il faut saluer avec joie ; sans doute rencontre-t-on un certain nombre de prêtres chargés d'âme qui tentent courageusement de pallier cette carence. Mais si l'on regarde la situation dans son ensemble et à l'échelle des besoins de la masse, il faut dire que nous ne sommes quasi nulle part.
Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le soin mis à préparer la réception d'autres sacrements avec ce qui se fait en vue du sacrement de mariage.
Pour l'Eucharistie, on a sagement institué les leçons de catéchisme : la préparation à la communion solennelle dure deux ans et l'on exige à bon droit l'assiduité. Pour le sacerdoce, le contraste est plus frappant encore. On requiert un long cheminement à travers deux années de philosophie et quatre années de théologie ; ce qui représente une belle somme de prières et d'efforts, d'études et d'initiation. Le mariage, au contraire, est laissé à l'improvisation du moment ou tout simplement à l'abandon. Dans l'immense majorité des cas on se marie sans préparation aucune. Le mariage est considéré comme une chose allant de soi, presque banale. Puisque c'est requis, les fiancés viennent se présenter au curé quelques jours avant la date fixée pour les fiançailles. Ils arrivent chez lui, la tête pleine de soucis matériels, préoccupés des derniers préparatifs de la cérémonie. Ils viennent remplir une ultime formalité qu'on leur dit indispensable. Vaille que vaille, ils répondent à un questionnaire, et s'en vont nous présentons les choses au mieux après avoir entendu quelques mots rapides sur le sens du mariage. Mettons en regard de ce manque de préparation, la doctrine de l'Église sur ce sacrement. Qu'enseigne-t-elle, sinon que ce sacrement va lier les époux pour la vie, indissolublement ; qu'il exclut le divorce avec remariage, quoi qu'il advienne ; qu'il a comme fin primaire la procréation des enfants et que la fraude conjugale est une faute mortelle ; qu'il y va non seulement de l'avenir des deux conjoints, mais d'une famille à fonder, de la société à servir, du ciel à peupler. Voit-on la gravité sacrée de l'engagement d'une part, et la légèreté, la frivolité parfois, avec laquelle tant de couples vont au devant de ce geste d'alliance sacramentel d'autre part?
Il est urgent que nous réagissions contre cette carence de la pastorale et que nous tendions nos efforts pour résoudre ce vaste problème. Que ce ne soit pas facile, on en convient, mais est-ce une raison de ne pas le tenter? En certains diocèses des États-Unis on impose l'assistance, pendant quelques semaines, à des cours de préparation au mariage. C'est un progrès appréciable. Déjà les efforts sporadiques, faits en vue de revaloriser les fiançailles ou en vue de préparer les fiancés au mariage par des retraites ou des récollections, sont accueillis avec avidité et gratitude par les bénéficiaires. L'élite en éprouve le besoin, mais il faut que les masses en prennent conscience. On ne peut oublier les multitudes qui sont dans le désert et qui ont faim sans le savoir. Ces multitudes qui doivent être éduquées sexuellement, ce ne sont pas seulement les fiancés à la veille du mariage, mais ce sont aussi tous les autres, ceux qui ne se marieront pas ou qui ne le feront que très tard, et aussi ceux qui, mariés, se posent mille problèmes et voudraient qu'on leur donne à manger la parole de vie, le pain de Dieu. De ces multitudes monte un immense appel.
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Conditions de réussite
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Dans la seconde partie nous chercherons comment conjuguer pratiquement les efforts pour répondre à cet appel. Il nous faut à présent rechercher comment réussir, sur le plan personnel, cette éducation à la maîtrise sexuelle.
Il est important de noter au départ que ce n'est pas, comme nous l'avons dit, au nom des exigences de l'Église que le problème de la maîtrise de l'instinct se pose, mais au nom des exigences mêmes de l'amour. C'est pourquoi il importait de clarifier l'équivoque de base et de distinguer nettement l'instinct sexuel de l'amour. Loin de brimer l'amour, l'Église veut au contraire le respecter et l'épanouir. Mais cela ne peut se faire sans une lente éducation : si l'amour doit se situer au coeur de l'instinct pour en prendre possession et l'animer du dedans, il y a lieu d'éduquer l'homme à cette croissance dans l'amour, à cet investissement de l'instinct par l'amour. Cette maturation mesure le degré de maîtrise sexuelle auquel l'homme est parvenu, mais elle doit être guidée et menée à terme. Pour réussir cette éducation indispensable, il faut que le chrétien sache qu'elle est oeuvre à la fois surnaturelle et naturelle, et qu'il fasse converger vers un même but la double série de moyens dont il dispose.
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Œuvre surnaturelle
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Commençons par jeter un regard vrai sur la nature humaine telle qu'elle s'offre à nous : il faut la considérer avec le réalisme surnaturel de la foi, qui nous dit que l'ordre naturel n'existe pas comme tel ; car, en fait, il n'existe qu'un ordre surnaturel, à l'intérieur duquel se déploie la nature. Cet ordre surnaturel, c'est l'ordre en vertu duquel Dieu n'est pas seulement le Créateur des hommes mais aussi leur Père, et nous, non seulement des créatures mais aussi des fils de Dieu. Nous sommes appelés à participer à la vie divine elle-même : dès ici-bas Dieu nous y invite et nous y introduit. Les sacrements sont les gestes de Dieu venant au devant de l'homme pour le sanctifier, le vivifier, le nourrir par anticipation de la vie éternelle qui déjà commence au baptême. Vouloir vivre une vie pleinement humaine sans la grâce est une utopie ; pour le chrétien, une vie uniquement humaine est une vie infrahumaine : il n'est pas fait pour cela ; elle le conduirait hors de sa voie. S'il veut répondre pleinement à sa vocation d'homme, le surnaturel doit le pénétrer jusqu'à la moelle des os. La maîtrise sexuelle, tout en étant maîtrise de l'âme sur le corps, est d'abord maîtrise de Dieu sur l'âme. Dieu maître de l'âme, l'âme maîtresse du corps, tel est l'équilibre humain dans la pensée créatrice de Dieu. Tout ce qui renforce l'emprise de Dieu sur l'âme renforce l'emprise de l'âme sur le corps : c'est à partir de cette donnée qu'il faut envisager tout travail d'éducation en profondeur.
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Péché originel
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Cette nature humaine, insérée dans l'ordre surnaturel, n'est pas une nature intacte. Il faut le savoir, et ne jamais l'oublier, sous peine de fausser toute éducation. J.-J. Rousseau continue à nous faire beaucoup de mal, et le péla gianisme cette hérésie qui proclame que, pour observer la loi naturelle, la nature se suffit à elle-même, sans le concours de la grâce envahit la littérature et la mentalité même des chrétiens. Le christianisme croit au péché originel, au mystère qui, selon Pascal, rend moins mystérieux le mystère même de notre condition humaine. Il professe que, sans la grâce, nous ne sommes pas capables de respecter intégralement et durablement la loi naturelle elle-même, dans le domaine sexuel moins encore qu'ailleurs. L'éducation à la maîtrise de soi implique donc, à toutes les étapes, le recours à la prière et à la grâce et, pour le fils loyal de l'Église, le recours à la vie sacramentelle. Quelle que soit notre faiblesse naturelle, il reste vrai que la grâce de Dieu, abondante et surabondante, nous est donnée, si elle est humblement demandée dans la prière. A saint Paul, se plaignant d'avoir à souffrir, Dieu répondit : « Ma grâce te suffit ». C'est vrai pour chaque homme, mais il faut qu'il ait conscience de cette indigence et qu'il accepte de tendre la main au Sauveur. L'homme moderne sent tellement peu le besoin de rédemp tion et de salut !
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Recours aux sacrements
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Trois sacrements jouent un rôle spécial dans l'éducation surnaturelle à la maîtrise sexuelle.
L'Eucharistie, que la liturgie nomme « une sauvegarde de l'âme et du corps », gage de résurrection corporelle et de triomphe de l'âme sur la matière, est spécialement le sacrement de cette harmonie et de cette maîtrise.
Le sacrement de la pénitence, qui fraie la route à la com munion eucharistique, achemine, lui aussi, le chrétien vers une purification croissante et un épanouissement plénier. Il offre par ailleurs l'aide spirituelle du prêtre pour éclairer et guider les consciences.
Le sacrement du mariage lui-même vient vivifier, au jour le jour, le déroulement de la vie conjugale et l'amour humain par l'afflux même de l'Amour de Dieu, « jeune et éternel ». Comme Pie XI, dans Casti Connubii, le rap pelait, à la suite de Bellarmin, le sacrement de mariage est semblable au sacrement de l'Eucharistie, qui n'est pas seulement « sacrement au moment où il s'accomplit, dans la consécration, mais qui le demeure aussi longtemps que les espèces saintes perdurent ». Analogie qu'il ne faut pas pousser à l'extrême sans doute, puisque le sacrement de mariage, au sens strict, est l'acte transitoire du consentement contractuel. Mais il ne reste pas moins vrai qu'on puisse dire, avec Pie XI, que le mariage est « un sacrement dont la vertu efficace... dure perpétuellement », puisqu'il réalise le lien matrimonial, la société des époux. Ceux-ci vivent, non pas une fois pour toutes, mais à longueur de journées, de la réalité sacramentelle qui les unit « for better and for worse ». La grâce du sacrement anime de l'intérieur tout effort de bonne volonté comme chaque élan de tendresse. C'est elle qui transfigure l'amour humain naturel en amour surnaturel de charité et fait en sorte que les époux s'aiment non seulement de tout leur coeur forcément faible et fragile mais du Coeur même de Dieu, opérant en eux. Cette élévation surnaturelle de l'amour n'est pas diminution mais guérison, restauration, intensification. Elle purifie, non pas en éliminant le charnel, mais en le chargeant d'une qualité d'amour qui le dépasse naturellement ; elle survolte sans abaisser. Au sacrement de mariage s'appliquent aussi les fortes paroles de Péguy :
« La grâce s'élèvera de toute sa hauteur au-dessus de la nature, sans que la nature ait été frauduleusement abaissée.
La haute température ne viendra pas de ce qu'on aura abaissé le zéro.
L'éternel s'élèvera de toute sa hauteur au-dessus du temporel et ce n'est pas le temporel qui aura baissé. »
Cette grâce sacramentelle unit les conjoints au mystère rédempteur du Christ et les entraîne dans une participaetion toujours plus plénière au sacrifice du Sauveur. Elle prépare au sacrifice de soi en l'assumant dans le sacrifice de l'autel.
La grâce sacramentelle enfin sacre les conjoints en vue d'une fonction propre dans l'Église : le foyer fondé devient, comme tel, foyer de charité, cellule d'Église, centre de départ d'un rayonnement apostolique. « Home is where one starts from », disait Eliot : le foyer est là d'où l'on part.
Car il ne faut pas oublier qu'un foyer chrétien, pour s'épanouir et s'équilibrer, doit être non pas un foyer clos, replié sur lui-même, mais un foyer ouvert, accessible aux grands appels du monde et de l'Église. L'engagement apostolique et social du foyer fait partie intégrante de la vie chrétienne, dont on ne néglige impunément aucun aspect. L'ordre est tributaire de l'ordre, la vie se nourrit de la vie, et l'amour de Dieu et des hommes équilibre et oriente du dedans l'amour conjugal qui relie les époux l'un à l'autre. La maîtrise de soi est liée par d'indissolubles liens à l'oubli de soi au service des autres. Vouloir équili brer une nature, que le péché originel a déséquilibrée, sans recourir aux grandes ressources convergentes de la grâce surnaturelle, c'est manquer de réalisme et aller au devant d'un échec.
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Œuvre naturelle
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Pourtant, si la nature humaine est affaiblie, elle n'est pas foncièrement viciée. Il n'est pas vrai que les hommes sont voués au péché, qu'ils ne sont qu'à demi adultes ou à demi responsables. Pour être blessée, la nature n'est pas privée de ses pouvoirs propres. Le même réalisme, qui oblige à prendre appui sur la grâce, qui vivifie et guérit, contraint de croire aux possibilités, aux énergies latentes de l'homme. D'où l'importance, au départ de toute édu cation sexuelle, de la foi dans les ressources de l'homme.
La foi dont il s'agit, est une conviction raisonnée, motivée, persistante, que cette maîtrise peut s'acquérir.
On connaît l'histoire de l'amiral Dupont expliquant à l'amiral Farragut, lors de la guerre de Sécession aux États-Unis, pour quelles raisons il n'avait pu réussir à entrer dans le port de Charleston avec sa flotte de guerre. Farragut, après l'avoir écouté jusqu'au bout, lui répondit :
Dupont, il y a une raison encore.
Laquelle donc ?
Vous n'avez pas cru que vous pouviez le faire. Cette histoire est brûlante d'actualité dans le domaine qui nous occupe.
Il est essentiel de croire à la possibilité d'aboutir ; cette foi fait partie du succès même. Il en va ici comme de l'art de conduire une voiture ou de nager : la confiance en soi est la clef même de la réussite. Elle commande l'usage et l'efficacité des techniques ; elle est la technique pri mordiale, animatrice des autres. Que d'apprentis chauffeurs ou nageurs ont abandonné le volant ou la mer non parce que la technique était trop compliquée, mais parce qu'ils n'ont pas osé croire « que cela irait », que l'auto épouserait leur volonté et que la mer les porterait allégre ment.
Dans le domaine sexuel, tant de connivences intérieures, secrètes ou avouées, viennent souffler à l'oreille le mot « impossible » et décourager les volontés hésitantes. Il faut revenir sans cesse à cette persuasion de base et ne pas se laisser entraîner par toute la littérature ambiante, qui admet comme un postulat jamais mis en cause, le caractère fatal de l'anarchie sexuelle. C'est donner, d'entrée de jeu, partie gagnée au péché que de le déclarer inévitable ou même de nier son existence. Satan a tout à gagner à cette politique du pire. C'est d'ailleurs une vue inexacte du réel. Nul ne méconnaît la force de l'instinct sexuel, pas plus que le nageur ne méconnaît l'impétuosité des vagues. Mais il ne faut pas oublier que cette force est, dans une certaine mesure, dépendante de l'ambiance qu'on lui offre et qu'on crée de ses mains.
Parmi tous les instincts, un des plus violents est certainement l'instinct sexuel, mais il est moins violent qu'on ne le croit, si on le réduit à l'état pur. Ce qui le développe et l'exaspère, c'est le milieu sociologique, la civilisation érotique dans laquelle nous vivons ; la convergence de ce jeu, sans cesse renouvelé, d'images, de lectures, d'émis sions, de films, finit par créer une obsession. Mais cette obsession est le fruit de procédés artificiels : l'instinct laissé à lui-même est bien moins violent que ne le donne à penser notre civilisation contemporaine.
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L'homme moderne à la conquête de soi
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C'est dans cette perspective, surnaturelle et naturelle, qu'il faut à présent avancer, et chercher à tirer profit de ce que la science la plus moderne apporte au domaine de la maîtrise sexuelle. Sans en exagérer l'importance, et tout en se gardant d'y voir une technique à bon marché ou moins encore une recette, il faut se garder de minimiser ce qu'elle offre de pratique et de concret pour aider, sur un plan si partiel soit-il, à réaliser de plus en plus cette indispensable conquête de l'homme sur l'homme lui-même.
La science a fait d'admirables progrès dans la conquête du monde. Elle a pénétré au coeur de la matière pour en dégager l'énergie nucléaire ; elle a franchi l'espace par ses fusées et ses luniks ; elle a exploré les terres inconnues et plongé dans les océans. Elle a découvert mille secrets pour lutter de vitesse avec la maladie et avec la mort. Mais on est tout surpris de constater qu'elle ait si peu encore sondé l'homme lui-même et ses ressources propres, qu'elle n'ait pas encore découvert le moyen de le rendre autant qu'il est possible maître de lui-même et capable de se gouverner. L'homme, cet inconnu, disait Carrel. Nous sommes encore au seuil de la découverte de cette maîtrise humaine, de l'emprise de l'homme sur lui-même, et plus particulièrement de la maîtrise sexuelle, qui est vitale pour son équilibre. Le « connais-toi toi-même » de Socrate pose en ce domaine, plus qu'ailleurs, un problème épineux. Si tâtonnante qu'elle soit encore, la science avance pourtant dans la bonne direction. La psychologie moderne souligne chaque jour davantage l'influence de l'âme sur le corps, du psychique sur le physique. Dans le domaine médical, la mise en jeu de cette interaction compte d'étonnantes réussites. On savait depuis longtemps combien le moral influe sur la santé, combien les troubles fonctionnels sont tributaires du comportement intérieur. On le sait aujourd'hui de mieux en mieux. « La prétendue impulsion sexuelle physiologique, écrit Wittkower, quelque étrange que cela puisse paraître, joue un rôle mineur dans la plupart des cas de promiscuité sexuelle, de même que la soif n'a que peu de rapport avec l'alcoolisme chronique. »
La psychanalyse, de son côté, a révélé combien les facteurs d'introversion et de stagnation égocentrique jouent un rôle important en cette matière. La science s'écarte de plus en plus des prétendues impulsions irrésistibles, par lesquelles tentait jadis de se justifier le dévergondage, baptisé d'« amour libre ».
La biologie actuelle classe les réflexes génitaux parmi les réflexes « les plus modifiables par un entraînement volontaire et progressif ».
Une science relativement nouvelle, la psychophysiologie, est venue agrandir encore le champ de ces conquêtes de l'esprit sur le corps. Pie XII n'a pas craint d'y faire allusion et de dégager cette science et ses découvertes du revêtement philosophique que lui donnent certains de ses promoteurs.
Ce progrès même des sciences, surtout celui des sciences biologiques, a rendu caduque une certaine manière d'être matérialiste et mécaniciste. Pavlov et d'autres ont dégagé davantage les rapports du cerveau et de la pensée, et ont précisé les lois régissant les interactions des divers réflexes innés et conditionnés. La réflexologie a mis à jour une psychologie de la conscience qui tend à montrer le rôle actif de l'individu devenant progressivement maître de son destin, à l'encontre d'une psychologie qui insistait trop fortement sur la passivité et sur l'interaction subie de l'hérédité et du milieu. Quel que soit le cadre philosophique qui enrobe ces découvertes, elles vont dans le sens d'une spiritualisation croissante de l'homme, et ce sens est libérateur.
On insiste aujourd'hui, dans le monde des psycho-physiologues, sur quelques assertions, qui sont de nature à stimuler l'effort vers la maîtrise sexuelle. Tout d'abord on marque fortement que la sexualité humaine, à l'encontre de la sexualité animale enchaînée à certains automatismes, a une malléabilité bien plus grande, une éducabilité plus large qu'on ne le croyait. Le sexe de l'homme se situe dans le cerveau plus encore que dans les hormones. Le cerveau peut orienter et contrôler bien plus qu'on ne le pense couramment. L'homme n'a pas d'instincts au sens animal, niais des réflexes physiologiques pénétrés d'humanité. La sexualité humaine est cérébralisée, et dès lors dépendante du centre de commandement des réflexes. Le comportement sexuel de l'homme dépend, pour une très large part, de réactions non innées mais acquises, de réflexes conditionnés, d'habitudes reçues du milieu et transmises. La réflexologie est venue montrer, par l'exemple de l'accouchement sans douleur, que la maîtrise sur les réflexes va plus loin qu'on ne l'imaginait communément. Si la physiologie du plaisir n'est pas la même que celle de la douleur, l'analogie mérite pourtant d'être relevée, et incite à poursuivre les recherches dans une direction sinon identique du moins parallèle.
Dans son livre La Maîtrise sexuelle, le Dr Paul Chauchard écrit : « L'animal peut exercer d'emblée ses possibilités dès qu'il est adulte, l'homme ne peut y parvenir que dans la mesure où il apprend à se servir de son cerveau. L'animal n'a qu'à suivre ses instincts, l'homme doit inventer ce qu'il doit faire ; ses instincts sont peu développés et il peut les mortifier et les maîtriser dans une large mesure » (l. c. p. 9). Et encore : « A l'inverse de l'animal, qui, d'instinct, sans apprentissage, exerce parfaitement sa sexualité, l'homme est dans ce domaine, on l'oublie trop, totalement tributaire de l'éducation » (l. c. p. 13). « Le transfert au cerveau de la commande sexuelle principale a pour conséquence, par rapport à l'animal, une diminution considérable des comportements automatiques de l'instinct... On peut dire que l'homme n'a pas d'instinct sexuel au sens animal de ce mot... Pratiquement, sauf le cas des réactions purement réflexes élémentaires, tous nos comportements sexuels sont des réflexes conditionnés. Ce conditionnement peut aller très loin... On peut ainsi dire que nous sommes présents à nous-mêmes dans notre cerveau, que nous avons notre sexe dans notre cerveau... Quelque chose n'est sexuel que dans la mesure où il provoque l'activité des structures sexuelles cérébrales latentes et leur prise de conscience ; si un message sensitif ou une pensée même normalement sexuelle sont pris par le cerveau dans une autre signification, ils ne sont plus sexuels cérébralement et n'auront plus de pouvoir sexuel » ( 1 . c. P. 4 2 ). 1
Il y a place pour une hygiène du cerveau au service de la maîtrise sexuelle, comme il y a place aussi pour d'autres hygiènes.
C'est faire preuve d'un puritanisme bien déplacé que de dédaigner « ces moyens pauvres », sous prétexte de haute spiritualité. L'Église, tout en étant divine, est aussi humaine et faite pour les hommes tels qu'ils sont en chair et en os. Et c'est cette humanité-là qu'elle doit conduire à Dieu. Or, cette pauvre humanité est, on ne le redit pas assez, la proie facile du fléau de l'alcoolisme.
Les ravages en matière d'anarchie sexuelle de ce fléau, ils doivent être rappelés avec constance et, preuves à l'appui, combattus vigoureusement. Le danger de certaines réu nions mixtes n'est pas tant la rencontre elle-même que l'alcool absorbé, l'abus des cocktails, la griserie artificielle, qui diminuent dangereusement le contrôle de soi. L'ascèse que les sportifs s'imposent pour réussir leurs performances, est un exemple à suivre, comme d'ailleurs l'entraînement judicieux aux exercices physiques, qui sont une école de volonté et de maîtrise de soi.
Ces quelques considérations n'ont rien d'exhaustif. Elles invitent simplement à mie convergence naturelle et surnaturelle des efforts, qui s'avère indispensable.
.Reste à examiner les conditions dans lesquelles cette maîtrise nécessaire et possible, possible puisque nécessaire, pourra et devra se déployer.
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