DU COMITÉ DIOCÉSAIN DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

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Prêtres du Monde

auteur

+ Sr Denise Christiaenssens
Ermite de la croix o.f.s.

Rimouski Qc. Canada

Titre de la série :
Amour et maîtrise de soi
Titre de la page:

              CHAPITRE II

            UN PROBLÈME CRUCIAL

Nom de l'auteur:
Cardinal Léon Joseph Suenens

 

    Morale sexuelle et désertion religieuse-Mariage-Enfants insécures

  Séparation-Sacerdoce-Vie religieuse ou consacré


Cardinal Léon Joseph Suenens

L'émancipation sexuelle, qui se manifeste particulièrement dans la limitation volontaire et abusive des naissances, pose un problème crucial, qui engage non seulement le comportement personnel de l'homme, mais aussi son comportement familial, social, religieux. C'est à ce dernier aspect que nous nous arrêterons principalement dans ce chapitre.


Morale sexuelle et désertion religieuse

Point n'est besoin de statistiques ni de graphiques pour saisir la gravité du problème. Il suffit de jeter un regard dans une église, un dimanche, et de compter, par ordre d'âge, les fidèles présents.

Où sont les pratiquants adultes, masculins surtout, entre 25 et 50 ans ? Quelle est leur proportion par rapport à l'ensemble des fidèles ? Et combien d'entre eux communient ?

Ce nombre varie sans doute selon les régions plus ou moins déchristianisées, mais une constante se dégage, toujours la même : la disproportion est flagrante.

Pourquoi ce vide, pourquoi cette désertion douloureuse ? Y a-t-il une raison secrète, inavouée, qui écarte de l'église, ou du moins des sacrements, une large zone de la population chrétienne en pleine vie? Serait-il téméraire de penser que les exigences de la morale chrétienne en matière sexuelle sont, dans une large majorité des cas, la pierre d'achoppement ?

Accepter ces exigences, c'est admettre que l'instinct, qui tend à la jouissance sexuelle incontrôlée, doit être endigué, intégré à sa place dans une vie humaine, et subordonné aux impératifs de la raison éclairée par la grâce. C'est reconnaître qu'il faut soumettre le corps à l'âme et l'âme à Dieu. C'est accueillir humblement, jusque dans sa chair vive, la loi du Seigneur. On comprend que cela ne se fasse pas sans lutte, et que celle-ci puisse mettre en cause et ébranler les fondements mêmes de la vie chrétienne. Quand on ne vit pas comme on pense, on finit si facilement par penser comme on vit. Sans en faire l'unique raison de la déchristianisation, il faut reconnaître que le refus de la morale sexuelle de l'Église joue un rôle considérable dans le processus de la désintégration religieuse. Car ce n'est pas seulement la pratique sacramentelle qui est aussitôt menacée, mais toute la vie religieuse tant personnelle que familiale. Ayant rompu avec l'Église à cette croisée des chemins, le pratiquant d'hier va généralement abandonner aussi, petit à petit, toute vie de prière, toute communion vécue avec Dieu. Sa prière personnelle privée, coupée du contact vivifiant de la prière dominicale communautaire autour de l'autel, va s'étioler comme une plante privée de soleil. L'homme et la femme vont cesser de lever leur regard vers le ciel ; leur vie va plafonner et ne plus connaître que la dimension terrestre, horizontale. Avec l'Église, c'est Dieu même, le plus souvent, qui s'éloigne de leur préoccupation quotidienne. Quelle place reste-t-il pour la prière familiale et que devient l'éducation chrétienne des enfants? Avec l'éloignement de Dieu et de sa grâce commence aussi, conscient ou non, visible ou non, un éloignement mutuel entre les époux. Car Dieu seul est le lien de leur amour, le sceau de leur alliance. Le péché installé au coeur de la vie conjugale est un corrosif, qui lentement s'attaque à la fidélité conjugale elle-même. Livré à lui-même, le coeur humain est la proie de la versatilité ; pour aimer, avec force et constance, il lui faut tout l'afflux de la charité théologale, il lui faut aimer avec le coeur même de Dieu.

Faut-il s'étonner dès lors de l'extension inouïe de cette plaie sociale qu'est le divorce ?

En Grande-Bretagne, une Commission royale fut nommée pour combattre ce fléau. Dans son rapport à la Reine , publiée fin mars 1956, cette commission constatait une augmentation de I à 5,8 divorces pour l'Angleterre et le Pays de Galles et der à 7,3 pour l'Écosse.

Le nombre des divorces s'accroît à un rythme plus inquiétant encore en Suède. Si la proportion des divorces était de 4% sur le nombre des mariages il y a un siècle, de 14% en 190o, on compte actuellement cinquante divorces pour cent mariages. Et si l'on se réfère à des statistiques plus détaillées, on apprend, par exemple, qu'à Stockholm 48% des couples mariés depuis quatre ans se trouvent à l'heure actuelle divorcés ou en instance de divorce.

Ces chiffres suffisent pour montrer où conduit l'indifférence religieuse. Une fois rompu le lien de fidélité envers Dieu, une fois admise l'émancipation à son égard, pourquoi un serment, si sacré soit-il, tiendrait-il encore à l'heure de la tentation et de la passion? Réalise-t-on toute la misère qu'entraîne un divorce? C'est l'arrêt de mort spirituel, si, comme c'est presque toujours le cas, le divorce est suivi d'une tentative de remariage. L'installation dans le mensonge fausse tous les jugements et toutes les attitudes. C'est le péché en cascade, avec toute sa contagion, qui envahit la vie sociale. Une famille détruite, ce n'est pas seulement deux époux qui se séparent, mais c'est un foyer qui se disloque, et des enfants à la dérive. On se plaint de l'accroissement de la jeunesse délinquante : les enquêtes montrent que l'origine première de la criminalité des jeunes est, dans une très large proportion, le manque d'amour rencontré au foyer ou, pire encore, l'absence de foyer. Ces enfants en révolte contre la société sont d'abord les victimes d'une révolte contre Dieu, que la passion a déchaînée. Même sans aller jusque là, l'enfant, qui n'a pu s'épanouir dans un climat d'amour et d'unité, est handicapé pour la vie ; il est comme un bourgeon gelé avant d'avoir pu s'ouvrir au printemps. Que l'on songe au film Les quatre cents coups et à son appel en creux.

Le péché est comme une pierre que l'on jette dans l'eau : par cercles concentriques le remous devient toujours de plus en plus large. La société est malade de chaque péché commis, même dans le secret. Tout péché renforce l'emprise de Satan sur le monde. Pour guérir le mal social du divorce et tarir l'infection, il faut remonter à la source. L'émancipation sexuelle produit des fruits trop amers pour ne pas la juger par ses conséquences. Elle pose un problème crucial qu'il est urgent de résoudre pour le bien religieux des hommes comme pour leur bonheur tout court.

Ceux qui quittent l'Église « parce qu'elle ne comprend pas l'amour », tentent, le plus souvent, de justifier leur attitude en déniant à l'Église toute compétence en ce domaine, qui ne relève, disent-ils, que de leur propre conscience.

Cette restriction, faut-il le dire, est la négation du christianisme. Sans doute le premier devoir de l'homme est de suivre sa conscience. Mais, précisément, le chrétien qui, en conscience, adhère à l'Église, doit, en conscience aussi, se laisser former par elle. Il n'y a pas de place, au sein de l'Église, pour des objecteurs de conscience qui excluraient à leur gré une part de la doctrine de l'Église. Hérésie veut dire triage. Prendre et laisser, à son choix, c'est renier le sens même de l'Église et sa constitution divine. « Le fidèle doit être libre dans l'Église, mais non à l'égard de l'Église », a dit le P. Congar.

Ce qui ne veut nullement dire d'ailleurs que la conscience personnelle n'a pas de rôle à jouer pour traduire concrètement les exigences de cette même morale chrétienne. Mais le jeu se fera non en marge mais dans les normes fixées par l'Église. Plus une âme s'affine et s'épure, plus sa conscience lui dicte des nuances et l'invite à la délicatesse. Mais cette traduction doit rester fidèle aux normes fondamentales. On peut jouer une même sonate en des tonalités bien différentes, mais le texte initial demeure inchangé.

Le refus de suivre la morale sexuelle de l'Église a quelque analogie avec celui rencontré jadis par le Maître lorsqu'il annonça au peuple, qui le suivait dans le désert, l'institution de l'Eucharistie. « Cette parole est dure et qui peut l'entendre? » murmura la foule. Mais c'est alors que Jésus posa la question de confiance en demandant à ses disciples : « Et vous, allez-vous aussi me quitter? » Et la réponse de Pierre est un cri de fidélité : « Seigneur, à qui irions-nous, vous avez les paroles de la vie éternelle ». Même s'il ne comprend pas, le chrétien n'a pas d'autre attitude valable

Croisée des chemins, option décisive. Le sort de la vie religieuse des foyers se joue à ce carrefour vital.


Morale sexuelle et christianisme intégral

Crucial pour ceux qui abandonnent l'Église, le problème l'est aussi, d'une autre manière, pour ceux qui restent fidèles, pour les foyers vraiment chrétiens et plus spécialement pour les foyers apostoliques.

Ces foyers, Dieu merci, sont nombreux. C'est la gloire de nos mouvements d'Action Catholique des jeunes, et spécialement de la J.O .C., de les avoir, pour une large part, suscités. Ils sont la joie et l'espérance de l'Église. Le dialogue qu'elle noue avec eux est un dialogue à base de confiance et d'ouverture. A base de recherche aussi, car ces foyers interrogent : ils veulent des directives franches et précises ; ils veulent harmoniser en profondeur leur vie chrétienne et leur vie conjugale ; ils entendent être chrétiens, non seulement à l'église, le dimanche, mais partout et d'abord dans leur propre foyer et dans leur intimité conjugale ; ils entendent pousser la logique de leur baptême jusqu'au coeur de la vie ; ils ont compris que le Christ n'est pas seulement la vie de l'âme mais la vie de l'homme, et qu'il faut mettre « tout l'évangile dans toute la vie ».

Loin de reprocher à l'Église son intrusion, ces foyers fidèles lui demandent, au contraire, d'accentuer sa maternité à leur égard. Ils souhaitent que l'Église se penche sur leurs problèmes intimes, qu'elle comprenne les situations souvent angoissantes dans lesquelles ils se débattent, qu'elle ne laisse pas en suspens leurs cas de conscience, qu'elle trace une ligne droite, unanime, précise, à la mesure de la complexité du réel. Ces foyers loyaux demandent d'être entendus, de pouvoir dire leurs difficultés, de confronter la doctrine du moraliste avec leur expérience vécue, de pouvoir collaborer dans la mise au point de l'application de la doctrine qui les concerne plus que quiconque.

S'il est un domaine où la collaboration des laïcs a son prix, c'est bien, pensent-ils à bon droit, celui-là. Il y va pour eux de la loyauté même de leur engagement chrétien dans le monde.

Problème crucial au premier chef, à l'intérieur du foyer chrétien. Mais crucial aussi parce qu'il conditionne le rayonnement apostolique de ces mêmes foyers. Ce n'est pas seulement à leur propre usage qu'ils veulent vivre ce christianisme intégral. Ils ont appris aussi à le transmettre à d'autres. L'apostolat du semblable sur le semblable leur est apparu comme l'apostolat du foyer sur le foyer. Sans exclure les autres formes, toujours indispensables en raison de la complexité du réel, l'apostolat familial, comme tel, a pris rang au sein de l'Action Catholique. La rechristianisation du monde est conditionnée, pour une large part, par la santé morale des foyers, par la manière dont ils vivent pour leur compte l'amour chrétien.


L'enjeu pour l'Église elle-même

Crucial pour les fidèles, ce problème l'est aussi pour l'Église elle-même dans sa vie propre. Car il met en ques tion le succès même de son apostolat, son expansion visible. En vertu du mandat divin : « Allez, portez l'évangile à toute créature », l'Église se doit de conduire chaque homme à Dieu, d'ouvrir chaque foyer au Christ. Il lui faut aller, « par les chemins et les sentiers », inviter les hommes à vivre de la vie même de Dieu. Mais celle-ci n'est accessible qu'à celui qui vit en état de grâce... Nous voici à l'option décisive. Tous les confesseurs savent la tragédie de certaines confessions pascales : loyales, elles commandent une autre vie conjugale ; déloyales, qui trompent-elles ? L'Église se heurte à l'obstacle, douloureusement. Son geste d'invitation et ses bras ouverts pour l'accueil doivent-ils s'achever en un refus d'absolu­tion? Elle doit, à tout prix, mener de front la conquête apostolique et l'éducation sexuelle, sous peine d'être dans son travail même acculée, à tout instant, à l'impasse.

Il y va de son expansion apostolique. Il y va, plus fondamentalement encore, de son propre recrutement.

Car toute fraude conjugale est une barrière dressée contre la croissance religieuse interne de l'Église. Comment recruter les vocations sacerdotales ou religieuses, dont elle a un tel besoin, et assurer la relève, si la famille, qui est le terrain naturel où elles germent, est minée par cette sourde opposition aux lois de Dieu? Il faut un sol bien trempé pour faire germer les vocations. Un simple coup d'oeil sur les statistiques révèle que les vocations naissent dans les familles saines et ouvertes à la vie. Tout ce qui fait fléchir le niveau moral de la famille blesse au coeur le recrutement religieux et sacerdotal. Au contraire, tout ce qui contribue à mettre le foyer en état de grâce, l'ouvre à ce dépassement merveilleux que constitue pour lui une vocation sacerdotale. Mariage et sacerdoce sont deux sacrements qui s'appellent comme des arcs-boutants. Le mariage atteint un sommet lorsqu'il donne des prêtres à l'Église ; le sacerdoce est la gloire du foyer chrétien. « Tu n'aurais pas cet anneau au doigt, disait la mère de saint Pie X à son illustre fils, si je n'avais pas eu d'abord le mien. »

Le Pape actuel a voulu, lui aussi, marquer ce lien. Invité à choisir un nom, il décida de s'appeler Jean et le premier motif qu'il donna de ce choix fut le souvenir de son propre père qui portait ce prénom. Geste de piété filiale qui souligne l'alliance entre les deux sacrements. Ce lien, du reste, s'inscrit au coeur du célibat sacerdotal lui-même, puisque le renoncement au mariage qu'implique le sacerdoce est encore au service de l'amour humain :

;) ce renoncement est le moyen accepté généreusement pour étendre, en toute liberté, la paternité spirituelle du prêtre à tous les foyers confiés à ses soins.

Sous cet angle encore la santé spirituelle des foyers est vitale pour l'Église, si l'on veut que la « chrétienté continue ».

Si, en nos pays chrétiens, un des obstacles majeurs à l'apostolat et à la vitalité de l'Église se situe à ce niveau, ce même obstacle prend parfois, à l'heure présente, des proportions inouïes en terre de mission. Quel problème en effet pour les missionnaires dans certains pays sous-développés, aux Indes par exemple, lorsqu'ils sont aux prises, à l'échelle de tout un pays, avec cette terrible question de la régulation des naissances ! Pour ces populations, qui souffrent périodiquement de famine, dont le standard de vie est au plus bas et la mortalité infantile au plus haut, le problème apparaît vraiment comme une donnée de départ à partir de laquelle il faut penser et repenser toute la question de l'évangélisation.

Nous n'avons pas à examiner cette question ici plus en détail, mais il fallait la signaler, car elle souligne avec acuité les répercussions religieuses du problème et démon tre plus qu'abondamment, hélas ! à quel point il est crucial.


Pour préparer une solution

L'Église ne peut donc se désintéresser du problème : il y va de l'avenir des familles et de son avenir propre. Pro anis et focis... «Pour l'autel et pour le foyer » : les deux causes sont liées.

Mais la question de la moralité conjugale s'insère dans un problème plus vaste, qui est celui de la maîtrise de l'homme dans le secteur de la sexualité. On n'a pas le droit d'exiger la solution d'un problème qui n'a pas été bien posé. On ne peut non plus improviser une solution dans un domaine qui suppose une vraie éducation. Il ne s'agit pas de donner des recettes toutes faites, mais d'indiquer le cheminement à suivre pour harmoniser les exigences de la vérité et les postulats de l'amour et de la vie. On ne résout pas un problème de vie à l'heure où il se pose ; on en prépare la solution en vue de cette heure. C'est dire l'importance de l'éducation sexuelle comprise dans son ampleur.

Il s'agit de mener les hommes à la maîtrise sexuelle, qui est la véritable clef d'une solution humaine et chrétienne du problème de l'amour. Mais avant de préciser le pourquoi et le comment de cette maîtrise nécessaire et de définir le rôle que nous pouvons y jouer, il paraît important de préciser le sens même du mot amour, qui est le maître-mot de ces pages.

 
 
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