Venons-en donc aux chercheurs eux-mêmes. Qu'attend l'Église des hommes de science ?
Voici comment, à l'ouverture du premier Congrès catholique mondial de la santé à l'Exposition de Bruxelles en 1958, nous avons cru pouvoir formuler cette réponse.
« Vous me permettrez de faire appel à votre collaboration dans le vaste secteur de la pastorale et de la morale chrétienne.
Il est des problèmes cruciaux je songe tout particulièrement aux problèmes de morale conjugale que le prêtre ne peut résoudre sans vous, sans l'aide de vos recherches et de votre appui médical et moral. Chacun sait les problèmes douloureux que connaissent trop de foyers obligés d'espacer les naissances pour des raisons économiques ou médicales et qui souffrent de cette situation. Ils connaissent la loi de l'Église et entendent respecter cette loi, qui veut la loyauté des relations conjugales. Mais ils souffrent de ne pouvoir harmoniser, je ne dis pas l'amour, mais une de ses expressions, avec cette loi du Seigneur.
Nous n'avons pas le droit de demander aux hommes d'observer la loi, sans faire en même temps tout ce qui est en notre pouvoir pour rendre l'obéissance possible, sans bander toutes nos énergies pour frayer des voies. Il est des péchés d'inertie et de paresse intellectuelle qui pèse ront bien plus lourd au jour du jugement dernier que les péchés de faiblesse.
En face de l'impasse douloureuse pour tant de foyers chrétiens et honnêtes les autres ne nous intéressent pas ici il y a, pour les chercheurs d'abord, pour les médecins ensuite, des services à rendre.
Le premier service, d'ordre purement scientifique celui-là, serait de pousser à fond les recherches entreprises par des savants, tels Ogino et Knaus, pour déterminer avec rigueur les périodes de fécondité et de stérilité féminines. Ces études sur l'ovulation et le cycle menstruel de la femme sont pour nos foyers chrétiens de capital intérêt. Le Souverain Pontife, on s'en souvient, avait émis le voeu suivant dans son allocution au Fronte della Famiglia, le 27 novembre 1951 : « On peut espérer, disait-il, que la science médicale réussira à donner à cette méthode permise (de régulation des naissances) une base suffisamment sûre, et les plus récentes informations semblent confirmer cette espérance ». C'est un appel pressant à continuer les recherches de cet ordre. Cette fixation, nous le savons, ne résout pas à elle seule le problème moral qui est un problème d'ensemble, mais elle permettrait de tracer des contours définis et de placer en pleine clarté la décision morale à choisir en connaissance de cause.
A l'occasion de ce premier Congrès mondial, nous émettons le voeu que les chercheurs catholiques s'attellent, par ordre d'urgence, à ce problème vital pour la santé morale de nos foyers. Ce problème ne doit pas être insoluble et il mérite tous les efforts qu'on fera pour tenter de le résoudre. Que les Facultés de médecine de nos Universités catholiques et nos Laboratoires fassent un effort, au besoin en commun, pour pousser ces recherches et établir des conclusions certaines. Ce serait un service infiniment précieux rendu à tous ceux qui aspirent à servir le Seigneur, dans le mariage comme ailleurs, dans la droiture et dans la loyauté.
En attendant, et même après que la science aura résolu l'énigme, il reste que le médecin a un rôle capital à jouer pour aider les hommes à acquérir la maîtrise de soi dans ce vaste domaine de la sexualité. Il n'est pas possible que ce champ reste en friche. Il appartient aux médecins catholiques de pousser les enquêtes, d'en prendre l'initiative et d'en tirer, à la lumière de la foi, des conclusions valables.
Médecins et chercheurs, frayez des routes pour vos contemporains, avec la certitude des ingénieurs qui ont creusé le tunnel du Saint-Gothard en sachant que la lumière était au bout de leur peine, sachant que grâce à vous les hommes déboucheront, là aussi, dans la clarté de Dieu. »
On remarquera que cet appel invitait à des recherches selon deux lignes différentes mais convergentes. Il y a lieu de stimuler tout d'abord les recherches scientifiques qui tendent à assurer la maîtrise psychologique de l'homme sur lui-même, maîtrise indispensable à l'équilibre sexuel.
C'est là un vaste domaine à explorer toujours plus avant ! Qu'on multiplie les études et les enquêtes en vue d'appliquer au domaine de la sexualité tout l'apport scientifique déj à acquis, et plus particulièrement, semble- t-il, sur le terrain de la neurophysiologie. La réflexologie a montré à quel point les réflexes conditionnés sont modifiables. N'est-ce pas une invitation à étudier l'originalité sexuelle de l'homme, si différente de celle de l'animal, et à chercher tout ce qui peut aider une volonté chancelante à trouver appui dans les mécanismes naturels, dans ce qu'on a appelé une ascèse psychotechnique » ?
L'autre ligne de recherches la ligne biologique ne vise plus la maîtrise de l'homme lui-même, mais la maîtrise de la nature et de ses lois propres.
Elles concernent particulièrement le domaine de la fécondité proprement dite. Ces recherches sont polyvalentes. Elles servent à la fois à favoriser la fécondité en cas de stérilité, et à déterminer avec certitude les périodes agénésiques en vue d'espacer les naissances. Ces études sont en soi bonnes et utiles : c'est l'intention de celui qui les fait et les emploie qui détermine leur valeur morale.
Elles sont très importantes au point de vue pastoral. Si une élite peut pratiquer l'abstinence totale dans les cas où l'espacement des naissances s'impose, on ne peut imposer cette solution à la masse des chrétiens. Ceux-ci sont souvent tout disposés à observer la loi du Seigneur et à essayer d'éviter la fraude, mais leur bonne volonté a besoin de renfort et de soutien. Tout ce qui allège le devoir de la continence nécessaire, en en limitant la durée, est un adjuvant appréciable pour le maintien de l'état de grâce. Cette considération suffit à montrer l'importance, du point de vue de la charité chrétienne et de l'amour conjugal lui-même, des recherches sur la fertilité cyclique de la femme.
On connaît les diverses méthodes légitimes et morales en principe qui, en déterminant les j ours stériles et féconds de la femme, permettent de restreindre la durée de la continence.
La méthode Ogino-Knaus, mise au point par Smulders, fut la première à frayer la voie. Elle est complétée à présent par la méthode des courbes thermiques qui, au dire des hommes de science, vaut par elle-même et jouit d'une sûreté supérieure. On reconnaît la valeur incontestable de ces méthodes lorsque le cycle menstruel de la femme est nounal. Les difficultés d'application résident dans l'anormalité ou les anomalies du cycle. Si ces méthodes facilitent considérablement la continence périodique, il reste des exceptions, et c'est là le noeud du problème.
Il faut que les hommes de science conjuguent leurs efforts afin de réduire la marge d'incertitude, pour les cas d'exception également. Le Pape Pie XII, nous l'avons dit, les y a invités expressément.
Des efforts, dans le sens souhaité, se poursuivent à l'heure actuelle. Signalons-en quelques-uns, à titre documentaire et sans prendre parti, car le moraliste ne pourra se prononcer que lorsque les savants seront d'accord sur les donneés de fait.
Un effort de mise au point de la méthode dite des tem pératures a été fait en Hollande par le continuateur de Smulders, le gynécologue catholique J.C.H. Holt. Dans son livre, paru récemment en français : La fertilité cycliquede la femme 1 il affirme que la méthode des courbes thermiques est sûre, à condition d'être bien appliquée, et qu'elle est valable même pour les cas d'exception. Il base cette conclusion sur l'étude de plusieurs centaines de cycles, au cours d'une carrière médicale déjà longue. Sa trouvaille, nous dit-il, est d'avoir découvert une clef qui permet de lire et d'interpréter les indications thermiques. Il affirme également que cette méthode, qui serre de près l'évolution du cycle, autorise une continence plus courte que celle demandée par les méthodes antérieures.
Il appartiendra aux savants de se prononcer. Ce qu'on peut dire, d'ores et déjà, c'est que les travaux du docteur G. K. Ddring, le grand spécialiste allemand, qui étudia des milliers de courbes, aboutissent à la même conclusion.
Dans la revue Die Medizinische il écrit : « La courbe de température constitue une méthode fort efficace pour déterminer les jours fertiles et stériles au cours du cycle menstruel. D'après mes observations personnelles qui portent sur plus de 5.000 cycles je n'ai noté qu'une seule exception » (Janvier 1957, p. 5).
A ces autorités néerlandaise et allemande s'ajoute la voix du Dr M. Chartier, chef de clinique à la Faculté de médecine de Paris, qui écrit dans les Cahiers Lcannec:
« Nous pouvons faire état d'une statistique fort impor tante puisqu'elle porte sur 1.027 cas. Elle nous a été communiquée par un « Conseiller familial »... Deux fois seulement il n'a pu interpréter la courbe thermique et a eu recours à un avis médical. Pendant toute la durée d'application de la méthode, il n'est jamais apparu de grossesse. Nous pouvons donc affirmer que, sans être
Si le ralliement se fait sur ces bases, il sera plus nécessaire que jamais que les médecins à travers leurs intermédiaires apprennent le maniement de la méthode et aident à la vulgariser. Car toute méthode, quelle qu'elle soit, suppose un minimum de notions élémentaires. Or, les médecins nous disent que l'ignorance à ce sujet est stupéfiante.
Une autre ligne de recherches retient en ce moment l'attention du monde médical. Étant donné la marge d'incertitude, due particulièrement à l'irrégularité de certains cycles, des recherches et des expériences scien tifiques sont en cours visant à « régulariser » les rythmes irréguliers ou, plus exactement, à inhiber l'ovulation pour la différer.
Pie XII, dans son allocution du 12 septembre 1958 au Congrès international d'Hémat logie, s'est prononcé sur ces recherches en déclarant :
« Les principes qui régissent la question de la stérilisation permettent aussi de résoudre une question très discutée aujourd'hui chez les médecins et les moralistes : est-il licite d'empêcher l'ovulation au moyen de pilules utilisées comme remèdes aux réactions exagérées de l'utérus et de l'organisme, quoique ce médicament, en empêchant l'ovulation, rende aussi impossible la fécondation ? Est-ce permis à la femme mariée qui, malgré cette stérilité temporaire, désire avoir des relations avec son mari ? La réponse dépend de l'intention de la personne. Si la femme prend ce médicament, non pas en vue d'empêcher la conception, mais uniquement sur avis du médecin, comme un remède nécessaire à cause d'une maladie de l'utérus ou de l'organisme, elle provoque une stérilisation indirecte, qui reste permise selon le principe général des actions à double effet. Mais on provoque une stérilisation directe, et donc illicite, lorsqu'on arrête l'ovulation, afin de préserver l'utérus et l'organisme des conséquences d'une grossesse, qu'il n'est pas capable de supporter. Certains moralistes prétendent qu'il est permis de prendre des médicaments dans ce but, mais c'est à tort. Il faut rejeter également l'opinion de plusieurs médecins et moralistes qui en permettent l'usage, lorsqu'une indication médicale rend indésirable une conception trop prochaine, ou, en d'autres cas semblables, qu'il ne serait pas possible de mentionner ici ; dans ces cas, l'emploi des médicaments a comme but d'empêcher la conception en empêchant l'ovulation ; il s'agit donc de stérilisation directe. »
On le voit, le sursis temporaire de l'ovulation pour raison médicale proprement dite est autorisé par l'Église, puisque alors l'acte est à double effet. Il ne l'est pas en cas de stérilisation directe. Reste à établir jusqu'où la raison proprement médicale intervient et où commence la stérilisation directe. Des discussions sont en cours entre moralistes sur les modalités d'application de ces principes.
A l'effort scientifique pour préciser ou fixer l'ovulation s'ajoutent en ce moment des recherches pour trouver, par procédé direct, l'instant précis de l'ovulation. Un article retentissant du Dr Doyle, de Boston, a mis la question à l'avant-plan de l'actualité. Il ne semble pas qu'on puisse, dès à présent, tirer une conclusion valable des résultats de ces recherches livrés prématurément à la publicité. On signale par ailleurs qu'une équipe de chercheurs français vient de découvrir un réactif plus net que celui du Dr Doyle et d'usage plus facile, mais il reste à multiplier les expériences avant d'en dégager des conclusions définitives. Marquons simplement l'intérêt qu'il y a à poursuivre les études en cette direction, ou en d'autres directions analogues, puisque la science médicale connaît encore d'autres moyens d'observation directe de l'ovulation.
A ces recherches médicales, dont les résultats définitifs seraient du plus haut prix pour la pastorale, viennent s'ajouter les enquêtes sociologiques en matière de com portement sexuel. On a critiqué à bon droit, pour vice de méthode et à cause de la philosophie matérialiste sousjacente, l'enquête Kinsey. Il ne s'agit pas, comme le fit l'équipe Kinsey, de prendre pour humain tout ce que font les hommes et d'en dresser le bilan. Tout ce qui est dans la nature n'est pas conforme à la nature de l'homme, par exemple le déchaînement sexuel lui-même. De là l'importance de faire des enquêtes sur des bases sûres et d'en dégager les constantes vraies.
Certaines de ces enquêtes sont en cours. La science catholique doit s'affirmer en ce domaine et intervenir pour trier, ventiler, orienter. On se souvient de ce qu'apporta l'enquête Villermé au coeur du XIXe siècle, pour attirer l'attention du public sur la question sociale et sur le sort plus que misérable de la classe ouvrière, et pour secouer le libéralisme économique triomphant. Une enquête, unique ou convergente, bien étudiée et bien formulée, sur la condition humaine en matière sexuelle, aurait l'avantage d'ouvrir les yeux sur le réel, comme le fit jadis Paul Bureau dans son livre « L'Indiscipline des moeurs ».
Mais surtout cela permettrait de redresser scientifiquement un bon nombre d'erreurs, qui circulent et que l'on ne peut combattre avec des impressions non contrôlées. A présent, chaque chercheur craint de s'avancer parce que ses propres données d'information sont trop étroites. Une mise en commun, sur le plan universitaire, ou par des chercheurs qualifiés, animés d'une vue chrétienne de l'homme, pourrait rendre de précieux services et aider à assécher des Marais Pontins.
Le travail, on le voit, ne manque pas. Il a tout à gagner à se faire en équipe, tant il est vaste et requiert les compétences les plus variées. L'utilité de cette mise en commun, par delà les frontières, mais entre savants catholiques, animés de la même foi et préoccupés des mêmes inquiétudes morales, a été comprise par un groupe de médecins et de chercheurs.
Répondant à l'appel lancé lors du Congrès mondial catholique de la santé, vingt-cinq d'entre eux, représentant la Belgique, la Hollande, la France, l'Italie, l'Au triche, l'Angleterre et les États-Unis, ont accepté d'étudier avec nous, sous l'égide de l'Université catholique de Louvain, comment collaborer au progrès de la double maîtrise de l'homme sur lui-même et sur la nature. Ce premier week-end international privé a jeté les bases d'enquêtes et de travaux à poursuivre. Suite à ces échanges de vues, le projet vient de prendre corps d'organiser à Louvain des rencontres périodiques, sur le plan international, pour traiter, dans la perspective chrétienne, les problèmes de sexologie. A l'instar des « Journées bibliques », qui réunissent des spécialistes en Écriture Sainte, cette mise en commun des travaux, auxquels du reste diverses disciplines scientifiques sont intéressées, aideront puissamment, nous l'espérons, à stimuler la recherche et à soutenir le vaste effort de pastorale familiale. C'est un pas impor tant, semble-t-il, dans la bonne direction. |